‹ Propos de peintre (volume 2)Chapitre 20 sur 20 · La Revue Nouvelle, février · texte numérisé non relu

La Revue Nouvelle, février

Cassandres prétendent que notre pays appartiendra bientôt à tous les peuples, sauf le nôtre, que notre nationalité se dissoudra en quelque sorte, absorbée par de plus jeunes. Telles étaient les sinistres pensées où je m'abandonnais en parcourant la ville, dans les tramways et le métro.

Par scrupule, j’avais voulu revoir l’Exposition avant safermeture.M’étais-jetrompé?Découvrirais-je enQn quelque nouveauté, comprendrais-je les raisons d’un succès que d’impérieuses notes officielles, pareilles dans tous les journaux, signalaient comme un triomphe de l’art et de l’industrie « modernes »? Je ne fis que la traverser, cette exposition qui se lézardait; elle était lugubre. C’était un jeudi. M’avisant qu’on devait jouer en matinée au théâtre des Champs-Elysées la Reçue Nègre, dont les peintres s’entretenaient, je tentai d’y trouver place, quoiqu’on m’eût dit que, sans en retenir une d’avance, je devrais y renoncer. Quel public remplirait la vaste salle des frères Perret, devenue music-hall, comme je l’avais prédit, alors que j’imaginais un trapéziste en maillot rose se lançant vers les peintures de Maurice Denis ■qui décorent le plafond? [Dates. — Propos de Peintres, vol. II.)

Heureusement, il était tard; si je n’obtins qu’un strapontin, du moins n’eus-je point à subir toute la première partie du programme ; équilibristes, clowns.

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girls, toujours pareils, invariablement anglais, américains, suisses, merveilleux certes, mais tous si merveilleux qu’on ne sait plus faire de différence entre eux. Chaque « numéro » ce fut une « girl » qui le cria, porteuse d’un carton muni d’un gros chiffre : « Niouméro houit! niouméro onze! » Pirouettes, jambes, cuisses roses, cheveux d’étoupe, et la voix vinaigrée de ces aguicheuses d’âge indécis! Une théorie d’autres gamines chantaient et dansaient des one step, sur le proscenium. Elles sont toutes pareilles, de Londres à Yokohama. Comme j’en avais trop vu, de ces girls, pour les regarder avec amusement une fois de plus, je me rabattis sur le spectacle plus nouveau du public. J’observai mes voisins. Les visages ne trahissaient aucun sentiment. Des demoiselles mûres, de vieilles dames chaperonnant des collégiens et des fillettes, plongeaient la main dans une pochette-surprise, suçaient une sucette, d’un air vacant, trop détachées pour applaudir les tours de force et de grâce par quoi des jongleurs, des gymnasiarques prodiges attentaient à l’impassibilité de l’assistance. Saint-Granier, seul à parler notre langue, semblait impuissant à faire entendre ses intentions, les soulignait comme nos acteurs croient bon de le faire en leurs tournées départementales ou étrangères.

Jadis, un Parisien, en tout endroit public, s’il ne savait pas les noms, repérait quelques figures de

connaissance. A présent, peine inutile! qu’il ne cherche pas à démêler la provenance, la profession des spectateurs, au théâtre. Du parterre jusqu’au fin fond des étages supérieurs, de ces individus sans profession qui n’ont apparemment rien d’autre à faire que de tuer le temps au music-hall et sur les champs de course. Derrière moi, une mère et sa fille, en deuil, l’air navré, me rappelèrent ces deux tourterelles aveugles des ans, perchées à la porte du bureau d’un chef de gare pitoyable qui les sortait au passage des trains, pour les distraire. Devant moi, sous un trapèze accroché au cintre (les cordes du trapèze barrant la « Musique Sacrée » de Maurice Denis, peinture déjà ternie par la fumée des cigarettes), un tas de chairs massives, un dos gigantesque de fort de la halle, s’interposait entre mon œil et la scène. Cette nuque, ces épaules de charcutier, ne bougeaient pas. L’homme et son compagnon — je pus les observer, de face, pendant l’entr’acte — avaient des bagues splendides, le ventre enguirlandé de chaînes d’or. Ils fumaient cigare après cigare, se taisaient, digérant quelque plantureux repas pris au cabaret à la mode ; ils dîneraient de même, avant de repartir pour leur Midi, ce soir. Mais je notai des touristes, et surtout de ces étrangers pauvres qu’un emploi lucratif enracine chez nous; ceux-là dix fois plus nombreux,

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selon les statistiques, que n'était l'élégante clientèle cosmopolite des galas du Ballet russe, avant 1914.

Vaine tentative, je le regrettais, pour surprendre une opinion de quiconque, sur quoi que ce fût. A ma droite, à ma gauche, d'inclassables personnages, muets comme mes deux méridionaux, assommés par la chaleur, achetaient tout ce que leur proposaient des vendeuses de programmes, de photos, de frian-» dises. Et ces rangées de citoyens de l'Univers avaient payé au moins cinquante francs, chacun, son trône au velours jadis rose, aujourd'hui couleur de cendre — cinquante francs qui, par habitude invétérée, restent cinquante pièces d'argent pour nous autres vétérans d'une civilisation abolie, oui, cinquante et non douze, trois francs, peut-être, pour certains de nos hôtes. Des bouts de cigarettes jonchaient le tapis usé des galas de naguère.

Dans l'intervalle de la première et de la deuxième partie, fatigué devisions déjà banales, je me promenai dans les couloirs mornes. Les sons rauques, grinçants mais voilés, d’un autre orchestre, m'attirèrent. Sur la galerie du vestibule, devant des fresques néoarchaïques, mythologicc-symboliques, se démenait un jazz de noirs, plus déformés, plus hagards que les figures de Bourdelle; rythmes syncopés, tintamarre du plus fol des jazz, vrombissement des sirènes, vous invitez les morts à une danse macabre

polynésienne! Des demi-vivants, attablés en silence, buvaient des cocktails; des garçons polyglottes leur débouchaient des magnums de champagne. Si c’est là ce qu’on appelle s’amuser, cette frairie manque de joie! Que la folie bachique des matinées du jeudi pour lycéens, notaires, ménages banlieusards et métèques, gardait donc un caractère familial ! C’était bien, en vérité, l’ordinaire rite de ces fêtes diurnes de semaine, mais stylisé; et je dus reconnaître en cette chambrée les aficionados naïfs du music-hall, venus en ces lieux équivoques chercher un plaisir plus anodin que celui qui m’y attirait.

Les théogonies mythologiques, ambitieuses peintures du statuaire Rourdelle; l’austère architecture d’Auguste Perret, servant de fond aux silhouettes des singes du jazz noir, des barmen et des goûteuses en jupe-bébé, ce n’était pas si mal, déjà, comme préparation à la Revue! 11 y aurait mieux, cependant, tout à l’heure, dans la salle. Les loges de corbeille, en général vides, quand elles ne sont pas garnies comme Diaghilew savait les remplir, certains soirs de (( première », étalent combles; vestons, casquettes d’auto, gabardines; le tabac étend ses spirales de fumée sur les marbres, les ors, estompe les dieux, les héros, les muses, que figura Maurice Denis dans les compartiments du plafond; le Parnasse s’enveloppe d’une brume crépusculaire de Walhalla. Vous

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prendriez le calice du Saint-Graal pour un bock, les hamadrjades pour des « girls » en jupe ^ris souris.

Mais la sonnette annonce le premier acte de la revue, le rideau va solennellement s'écarter, comme à Bajreutli. Prélude court, par le Hopkins Cliarleston Jazz Band. Puis trépidation, tourbillon sans répit pour l’œil. Où sommes-nous? Dans le Far-West? A la Havane? Au Salon des Indépendants? En Floride? Verts électriques, verts émeraude, véronèso, jaunes citron, roses brûlants, cerise, vermillon, cadmiums, quelle ivresse de colorations barbares... L'enchevêtrement des jambes, l'entrelacs des bras, ne se débrouillent que si vous prenez comme point de repère les couleurs hurlantes qu'arborent les femmes et que coupent les beiges, les teintes neutres, les bleus froids, le drap noir des habits d’homme. Le cuirnoir des têtes féminines, les chevelures huileuses, pommadées, calandrées comme du chintz, ont des volumes instables, les contours sont vagues, les lignes sont rompues par le jeu de projecteurs à rayons giratoires qui s'y reflètent tour à tour. Point de repos pour l'œil ni pour l’oreille. Le rythme haletant, sautillant, hoquetant, du jazz, les sonorités perçantes, nasillardes et voilées par un tampon de caoutchouc, sont la contre-partie sonore de ces tableaux que d'aucuns croiraient dus au hasard de l’improvisation mais qui — sait-on? — sont peut-être réglés au métronome,

en un prodigieux synchronisme, comme les farces de clowns et les ballets russes. L'intolérable fatigue qui pourrait résulter de la tension du spectateur, tous ses sens étant titillés à la fois, lui est savamment épargnée néanmoins. Les détails pourront paraître exquis ou affreux, mais ils se fondent dans un ensemble d'une harmonie inattendue, presque jamais commune. L'unité de style, qui manque à nos revues, existe dans celle-ci. Nos jeunes peintres s'efforcent, trop souvent en vain, de réaliser avec leur palette, par raisonnement, ce qu'une costumière, miss Caroline Dudley, le chorégraphe Louis Douglas, et un jazz nous apportent de Chicago : une « production » étrangement sophistiquée, allais-je me dire, de retour chez moi — mais qui, sur le « plateau », fait illusion, semble naïve.

Cette « show » américaine se trouve être une des expressions, qui restent à analyser, de l'art contem-^ porain. Un enfant d'aujourd'hui qui commence à faire de la peinture ou de la sculpture, n'a point, ne peut plus avoir l'œil vierge. Il n'est plus de pâtres comme Giotto. Combien de mères, tout orgueilleuses de leurs fds, s'en vont consulter un maître, convaincues qu'il leur dira : « Madame, votre fils a du génie : faites-lui lâcher ses classes, laissez-le faire à sa guise. » Le père et la mère le croient original. Leur enfant, selon eux, n'a rien vu ; où donc aurait-il

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VU (io la peinture, de la sculpture, si ce n’est chez lui? Hélas, le maître, en feuilletant les albums, les cartons du pseudo-innocent, s’aperçoit que le potache, génial dessinateur, coloriste étourdissant, a la mémoire déjà trop pleine de souvenirs hétéroclites; ses trouvailles sont des réminiscences, il a trop i^egardé de choses, les a trop bien retenues. Oh î ils sont myriades, ces enfants prodiges. Leurs sœurs ont « du goût », aussi pratiquent-elles un métier d’art. Qui n’a un métier d’art? Qui n’achète des magazines illustrés de chromos d’après les maîtres, depuis l’art nègre, le syrien, l’égyptien, jusqu’au cubiste? Les musées d’archéologie n’ont pas plus d’arcanes pour nos écoliers que le Louvre, le Britisli Muséum, les galeries privées et publiques, dans les quatre parties du monde; et, de surcroît, ils visitent les petites expositions des marchands de tableaux, les jours de congé. La science et l’art sont à la portée de leur main. Et nous voudrions qu’ils n’y touchassent pas!

Mais, revenons à nos nègres. Les décors, les scènes se succèdent : et à chaque coup ce seront des sujets de méditation sur l’art moderne. Une toile de fond cerise, semée de pastèques, de fleurs, de feuilles d’un vert crispant; une autre, d’un gris froid, représente un gratte-ciel new-yorkais pour guignol, d’une perspective en fuite, improprement appelée « cubiste » par les innocents ; on dirait

les décrochez-moi-ça des pochades de « Fauves », qu’exposaient dans les brasseries de Ménilmontant les rapins d’avant-garde : « fauvisme » de bazars, trucs chipés de-ci, de-là. Ces procédés trop faciles, si vous les analysiez, vous irriteraient comme des attrape-nigaud. Mais, après tout, peut-on appeler cela des trucs chipés? N’est-ce pas plutôt le résultat d’une influence mystérieuse? Quoi qu’il en soit, laissez l’astucieuse optique du théâtre recombiner ces recettes d’atelier; elles prendront pour vous une fraîcheur nouvelle. Nous sommes loin des savantes organisations picturales, musicales, des ballets russes; mais il ne serait pas absurde de se demander si Diaghilew et ses collaborateurs n’ont pas perdu de temps à raffiner dans les studios de peintres, dans les musées, et s’ils ne sont pas victimes d’une erreur de principe. Il y a tendance à confondre la plastique du tableau de chevalet avec la plastique scénique. Une revue du Casino de Paris fait alterner la reproduction d’un Versailles conventionnel, de Gaston Latouche, avec un décor que pour plus de commodité nous appellerons « cubiste ».

La peinture à la mode, prétendue a avancée » (autre cliché passe-partout), affecte une maladresse qui est le contraire de la naïveté des maîtres primitifs, des enlumineurs de l’imaginerie populaire. Les vrais naïfs se font rares, nous venons de dire pour-

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quoi. Un Henri Rousseau le douanier est une exception, une anomalie, un monstre. Qu’il ait fait école serait un signe des temps. Les « producers » yankees, comme les fournisseurs des music-halls internationaux, qui s’obstinaient à suivre les traditions commerciales de leur métier, si leur instinct les attache encore à un art doucereux de carte postale et de bonbonnière, leur sens pratique les conduit peu à peu à rafraîchir leur mise en scène dans les courants artistiques les plus avancés. On ne peut plus échapper à cette influence et il n’y a plus aucun mérite à faire de l’art dit indépendant. Ainsi se « modernise-t-on » bon gré, mal gré, sous les influences impondérables, mais fatales, de la mode. Ce spectacle de music-hall nous prouve que les influences, venues d’Europe, se propagent, se transportent au loin, agissant suivant la réceptivité des peuples qui en sont atteints ; mais les moins avertis subissent à leur façon la contagion de cette peinture que, chez nous, tout enfant un peu doué imite, devant ses parents ébaubis. Bientôt, on ne saura plus qui estd’inventeur, qui un adaptateur, de procédés trop vite tombés dans le domaine public. Il est saisissant que l’auteur-amateur de la Reçue Nègre — une brave dame de la patrie des boîtes de conserves — par une sorte de gageure, nous apporte d’une cité manufacturière un ouvrage scénique ano-

nvme, où la déformation et la stylisation plastiques semblent plus « à la page » que tant d’autres, comme un tableau, une statue, une partition, signés d’un de nos maîtres d’avant-garde.

Nous avons parlé des décors de la Revue Nègre, sans décider de leur valeur intrinsèque. Ils ressemblent à beaucoup d’autres auxquels nous ne faisons plus attention. Le moins qu’on en puisse dire, c’est qu’avec ou sans prétentions au « grand art », ils sont (( modernes ». Rien ne fera qu’il n’y ait un caractère spécifique de notre époque, un esprit (( moderne ». Quant au voluptueux pandœmonium qui se déchaîne devant ces toiles peintes, ce n’est qu’un divertissement enfantin, très près de la nature. L’art y est un accident. Mais peut-être est-ce pour cela que nous y sommes très sensibles. La surprise que nous cause ce spectacle, forcément banal aux Etats-Unis, tient à ce que cette compagnie de sauvages intercale, pour les music-halls de ce continentci, parmi des chants nationaux et des danses du terroir, des saynètes d’une coupe spéciale à nos super-revues.

De quoi se compose la troupe nègre? On doute qu’elle soit entièrement indigène. Au-dessus des

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coryphées, qui correspondraient au chœur et au corps de ballet, se détachent de cet ensemble si piquant deux ou trois hommes, les Nijinsky, les Chevalier de la revue, et les étoiles : miss Joséphine Baker et miss Maud de Forest. Miss de Forest a la souplesse de reins d’une gitane et d’une danseuse arabe, une ligne qui eût ravi Rodin, et, en plus, la fantaisie. Joséphine Baker a l’outrance de cette Jane Avril que Toulouse-I^autrec dessina avec le Désossé du Moulin-Rouge d’antar. Leur organe vocal éraillé — une basse et un soprano — est d’une crieuse des rues, elles émettent les sons d’un ophicléide et d’une crécelle ; les mots anglais que l’on distingue dans le tintamarre sont émoussés, zézayés enfantinement, ou articulés comme par un mégaphone. Leurs lèvres doivent avoir la saveur du pickle au sucre, de la noix de coco, du piment doux, de la goyave, comme une ballerine de chez nous fleurerait le cold-cream, une Russe le cuir de Russie; on hume par les yeux le sucré-salé de la transpiration, leur sueur d’hamadryade bondissant à travers les forêts vierges aux fleurs vénéneuses. Les mâles, comme échappés d’anciens tableaux de Degas, en haut de forme, en melon, en jaquette, ou en ouvriers des faubourgs, rajeunissent les traditionnels « tiptoesteps » par quoi Little Tich et nos chanteurs de comédie-musicale terminent leurs couplets franco-

britanniques. Vestris de la compagnie, Louis Douglas, le plus prestigieux entre ces chorégraphes, glisse sur la scène sans que Toeil discerne les mouvements de son corps rigide et souple. C’est un automate, un mannequin, un Pierrot macabre.

L’un des « numéros » se passe devant une église de campagne. Une veille de Noël?/ Un jour de mariage. Joséphine et Maud, vêtues en mariées grotesques, avec une puissante saveur caricaturale, satin blanc, fleurs d’oranger, se crêpent le chignon, se mêlent aux danseurs, aux chanteurs, à des salutistes de village. Puis c’est l’apaisement des cantiques et des Christmas Carols, en pleine bamboula nuptiale. Le ménétrier est Sidney Bechet, le saxophone soliste. Une pleureuse en châle et capeline, telles les marchandes d’allumettes à Londres, entonne une de ces délicieuses mélodies irlandaises, dont nul ne sait l’âge ni la provenance exacte.

Nous suivions avec passion cet épisode compliqué, d’un humour massif et intense, quand une dame, assise près de moi, sortit de sa somnolence. « Chut ! chut ! assez. » Ces mots risqués par l’honorable personne, restèrent sans écho. Ses sentiments religieux sont-ils blessés? me dis-je. Non, elle ne se doutait sans doute pas que ce fussent des hymnes que chantaient ces nègres parpaillots. Je finis par comprendre. Une matrone en madras venait

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de découvrir ses mollets enrubannés de jarretières roses et vertes. Uéléphantiasique Mère Gigogne au postérieur ballonné ayant fait sauter ses mamelles hors nature, ma voisine explosa derechef, s’écriant : « On ne vient pas ici pour voir tant de laideur! » Enfin ! quelqu’un émettait une opinion ; et, Dieu me pardonne ! une opinion esthétique. Car la cause de' mon plus constant malaise, parmi ce public de matinée, était de ne pas savoir s’il trouvait ce spectacle beau, laid, amusant, ennuyeux.

La dame remit son chapeau, sortit. Les autresspectateurs étaient comme accablés. Ils restèrent vissés à leur stalle pendant le contagieux « branle » final, ce suprême trémoussement de tous les protagonistes de la Revue sous la conduite de Joséphine Baker, des noirs derviches tourneurs en veston et du chef de jazz, lequel, en smoking, pliant les genoux, aux aguets, la mâchoire prête à dévorer, comme les chiens la dépouille du cerf, frappe les timbales, scande de triolets formidables la danse de ces énergumènes, en un crescendo après lequel il semble qu’ils vont s’écraser à terre. Mais non, ce soir, ils vont, frais et dispos, recommencer leurs bamboulas démoniaques devant une autre assemblée, moins paterne, j’imagine, que ces moutons du jeudi.

Naguère, la Revue Nègre aurait dû une part de

sa vogue à sa singularité piquante, parmi les autres numéros d’un programme un peu rance ; mais un public qui vit parmi les exotiques ne s’étonne plus de rien ; il n’a plus d’odorat.

' Lors de la répétition générale du Sacre, la vieille comtesse de Pourtalès, la célèbre mondaine du Second Empire, qui avait assisté, tremblante, à la houleuse première de Tannhaüser avec la princesse de Metternich, s’ébroua dans sa loge, protestant avec colère contre le scandale qu’était l’ouvrage de Stravinskv et Roerich. « Nous ne sommes plus en France ! » s’étaii-elle écriée ; elle faillit être

écharpée par les jeunes gens enthousiastes qui venaient d’envahir le pourtour de l’amphithéâtre, insultaient les belles dames en diadème et les autres siffleurs. Ces soirées épiques, où l’on en venait aux mains pour une oeuvre d’art, voilà ce que la salle des Champs-Elysées ne nous montrera peut-être plus. Le public, bien plus que la qualité des ouvrages, s’est métamorphosé. Il nous semble significatif que ce public de Folies-Bergère, de Moulin-Rouge, de dancing, de « boîtes » montmartroises, si accoutumé qu’il soit aux nègreries, à l’exotisme de cirque et de music-hall, ne semble pas sentir qu’il est en face d’un spectacle, aussi rare, aussi offensant pour lui, que le Sacre pouvait l’être pour de Pourtalès. Cette Joséphine

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Baker, cette Maud de Forest, Mistinguetts des tropiques, aux cheveux huilés, collés (non plus crépus !) ; ces splendides créatures, charnues et musclées, aux visages d'androgjnes fardés, qui sont les « Girls » de la troupe nègre ; ces grosses mères fessues, ventrues, à mamelles en forme d^outre ; toute cette tribu délirante, hurlante, rieuse d’un rire sinistre, serait aussi effrayante au naturel, dans son village natif, parmi les huttes de paille et les bananiers, qu'étaient, dans le Sacre du Printemps, les inoubliables femelles qui semblaient vouloir accoucher la terre, débonder les citernes d'un ciel noir d'orages qu’attendent les champs desséchés par l'hiver. Les unes et les autres, ces créatures, soit par l’artifice du costumier, soit par leur propre nature, d'un caractère ethnique à peine édulcoré, nous reportent aux temps préhistoriques, comme le Sacre d'Igor Stravinsky. Une revue américaine, avec ses bamboulas de nègres, semble aujourd'hui relier les origines de la race humaine aux siècles des convulsions sociales, cet art de sauvages à la peinture, à la musique, à la chorégraphie des Occidentaux.

Et moi qui aurais dû être blessé de plusieurs manières par ce spectacle si peu dans notre tradition de mesure et de goût, non seulement j'en appréciais toute la nouveauté, mais j'éprouvais une sorte

de plénitude et de satisfaction de Tesprit, comme en face d une chose achevée. Pj trouvais une manifestation de cet esprit moderne que je n'avais pas vu à l'Exposition.

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