‹ Propos de peintre (volume 2)Chapitre 9 sur 20 · La Revue de Paris, avril · texte numérisé non relu

La Revue de Paris, avril

quiconque avait besoin de repos et de silence.

C"est dans la maison même où Whistler avait vécu d'une façon si excentrique — comme un Brummel américain — qu’ensuite le solide, mais prudent et timide gaillard qu'était Sargent vint se réfugier, après les attaques graves qu’il croyait avoir subies à Paris, à l’occasion du portrait de Gautereau, fameuse beauté de la République, l'élégante des salons de l’Elysée. Ce portrait — sa meilleure œuvre d'ailleurs — avait causé une sorte de scandale, le seul scandale artistique et mondain que provoqua John Sargent. Il se persuade, et peut-être non sans raison, (jue la France où il vient de remporter des succès retentissants, où il s'est formé comme peintre, n'est pas le pays où il devrait s’établir. Redoutait-il la presse, l'indiscrétion, la camaraderie telle qu’on l’entendait chez nous au temps de Carolus Duran, son professeur, et des jeunes peintres à succès, les Bastien-Lepage, les Duez, les Gervex, les Besnard, lesHelleu? Mais il ne pouvait nier qu'il n'appartînt à ce groupe ; bon gré, mal gré, il eût été « un artiste de la plaine Monceau », comme Gustave Jacquet, comme de Nittis, et une étoile des premières expositions internationales de la Galerie Georges Petit. La France était en train de l’adopter. Sa volte-face subite causa de la déception chez les uns, une surprise presque agréable à d'autres qui devinaient.

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sans doute, Timbattable rival qu^il leur serait dans ravenir. Je ne crois pas qu’il y ait eu, sur la « force » de son talent, la moindre discussion, sinon peutêtre dans le clan des impressionnistes — quoique Sargent admirât ceux-ci, et fût très lié avec Claude Mon#t. Il contribua généreusement à acheter V Olympia de Manet pour offrir ce chef-d’œuvre au Luxembourg.

Sargent, à ce moment-là tenu pour très « à la page », reprenait, disait-on, la tradition espagnole d’Édouard Manet — et donc, celle de Velasquez. Ses guitaristes, sa Danseuse sévillane avaient été récompensés, au Salon, de la médaille d’honneur (croyonsnous) ; la Carmencita, que Ton comparait à une figure de Goya, dégageait un magnétisme qu’exprimait, en anglais, le mot glamour, où il entre du mirage, du mystère, de l’exaltation. Ensuite Zuloaga, par des procédés plus mécaniques, allait aussi mettre au niveau du public — en se spécialisant dans l’espagnolerie — la poésie âcre et pimentée de Goya, laquelle est due surtout à la qualité non pareille de sa peinture, à sa vision, si elle doit quelquefois son prestige à la bizarrerie des modèles et à leur accoutrement picaresque. Sargent s’assimilait, « modernisait » la technique plus méthodique de Velasquez et de Hais, dont Carolus Duran croyait être l’héritier. Il sentait, en outre, l’élégance anglo-parisienne

comme Helleu, son ami, son camarade aux Beaux- Arts (atelier Gérôme). Voilà, à peu près, ce que For eût écrit de lui environ 1890, à Paris. L'Amérique surveillait, dans le firmament des arts, uD nouvel astre national entouré de satellites de plus en plus nombreux : les portraitistes de la« première société ».

Je n étais en relations avec John Singer Sargent que par Helleu, avec lequel maintes fois je me rencontrai à Londres, en ce fameux Dieudonné's, où M. Théodore Duret avait sa table,* Alphonse Legros, Rops, Rodin, Gervex, Roll, Ary Renan, s'y asseyaient auprès de Whistler et de George Moore. Helleu me conduisit chez Sargent. Dès le seuil, on se croyait en Italie, en France, plutôt qu’en Angleterre. Un beau gondolier de Venise — un modèle du peintre — doucement vous annonçait au patron, glissait ses sandales sur le marbre de l'antichambre. Sur les murs, une etude d après ce gondolier, des toiles de Mancini, de Boldini, de Morelli, des pastels d'Helleu ; et, dans les autres pièces, des cassoni florentins, un bronze de Gemito, des miroirs et des meubles des XVI® et XVIII® siècles, selon le goût des Américains qui arrangent pour eux des villas en Toscane et à Capri. Déjà chargé de commandes, pris tout le jour

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par des séances, il ne disposait plus de son temps. L’atmosphère whistlérienne s’était dissipée, cédant à celle du « business ». Tite Street s’américanisait.

Je voudrais, d’après mes souvenirs, situer Sachent à cette heure-là. C’était la fin d’une époque intéressante ; les épigones de Whistler et des préraphaélites jouissaient d’une faveur assez localisée. Walter Sickert, aujourd’hui leader de la jeunesse artiste, zélateur de la peinture post-impressionniste, préparait ses batteries en écrivant des articles satiriques éblouissants d’esprit; mais nous n’étions pas nombreux à prévoir l’immense autorité qu’il vient de prendre comme peintre, en Angleterre, dans sa vieillesse. Whistler menait une campagne sourde contre Sargent; le circonspect Sargent, qui craignait la critique et l’ironie, semblait ignorer le talent de Sickert, porte-parole du diabolique Whistler. Ces deux Américains n’étaient évidemment pas du même climat artistique. Peu à peu, le New English Art Club, V International Society (que présidèrent Whistler, puis Rodin) se groupaient en opposition à la Royal Academy, Sargent aurait pu faire partie d’à peu près tous les groupes en formation, qui se disputaient ses faveurs, son appui ; mais V Academy bientôt l’accapara. Pouvait-il en être autrement? La vogue d’un portraitiste lui impose des ménagements

et de dures lois dont ne s’accommode pas un Sickert^ Marché pour les pays anglo-saxons, le salon officiel de la Royal Academy tirait son principal intérêt de ses portraits de personnages célèbres et de femmes du monde ; les succès qu’y obtient un portraitiste assurent sa fortune, incitent à la commande les visiteurs venus' de toutes parts à Londres pendant la season. Le « studio » de Sargent, au lieu d’être comme la demeure de Whistler un laboratoire où la peinture se dissimulait derrière des rideaux, se métamorphosa en un taillis de chevalets, chaque baliveau orné d’une effigie en cours d’exécution, ou d’une feuille de papier Ingres couverte de crayon noir. D’abord, poser devant le jeune Américain-Parisien comportait une certaine audace, car on le soupçonnait d’être un cruel physionomiste, un psychologue-moraliste enclin à dénoncer les tares, les misères que nous celons avec soin. Mais cet interprète désinvolte et peu clément des caractères « savait peindre ». « He can paint! » D’année en année, nous le vîmes s'amadouer, gagner le cœur des dames, les enrouler dans le tulle et le satin, de plus en plus tournant le dos au genre de sujets que nous avions cru qu’il aimerait rendre, par exemple des corporations avec leurs costumes historiques, des

1. Coup de théâtre : Sickert vient d’étre élu membre de la Royal Academy.

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guildes, des brasseurs, des « costers » de Whitechapel, des trognes comme Franz liais en avait peint. Les Watts, les Leighton, les Millais, les Herkomer étant morts, sa clientèle d'aristocrates et de millionnaires s'accrut ; il allait devenir, comme on dit en Angleterre, une << institution », un portraitiste dans la ligne académique ; et il dégageait de surcroît un agréable parfum d'exotisme, entretenait des accointances avec l’impressionnisme. Carnation^ lily, lily rose, d'adorables fillettes allumant des lanternes japonaises, au crépuscule, dans un parterre de lis, d'œillets et de roses, fut photographié, gravé, reproduit en chromo dans tous les magazines, acquis par l'Etat; rien ne pouvait rallier plus de suffrages que ce pot-pourri de préraphaélitisme pour journaux illustrés, au dessin anguleux, précis, — et de réalisme, d’impressionnisme édulcoré. Tons de tapisserie, sentimentalité, poésie des figures, élégance, trompe-l'œil... Cette page un peu littéraire, musicale et anecdotique, sut convaincre le public de Burlington House, amateurs de Millais, de Burne Jones, jusqu’alors hésitants à saluer en Sargent un successeur de ces maîtres qui reliaient le passé au présent, l’école italienne à l'anglaise.

La « peinture » ne servait plus guère, chez les Anglais d'alors, qu’à des fins à peine picturales. Je ne dirai pas qu' aujourd’hui l’on dénombrerait plus

de bons peintres-nés qu’il j a trente-cinq ans ; mais les tendances des artistes, anglais, français ou d’ailleurs, sont mieux orientées vers la vraie peinture. Sickert, environ 1890, était, et il devait rester un quart de siècle après, plus connu à Paris qu’à Londres ; il vivait obscurément à Dieppe ou à Venise, se consacrait surtout au paysage urbain. William Steer commençait à peine de se faire remarquer. La peinture impressionniste, ou « indépendante », était englobée dans le whistlérisme, d’où émergeraient les Lavery, les Nicholson, Beardsley, Conder, etc. Citons en marge, Charles Ricketts, Charles Shannon, Rothenstein. Peu de portraitistes en faveur, à part les Académiciens. Le plus sérieux, le meilleur peintre, Ouless, — leur Bonnat — confectionnait à la douzaine ces toiles robustes, au relief obtenu par le contraste de l’ombre et de la lumière, qu’un Conseil d’administration offre à son président. Le Munichois Sir Hubert Herkomer, à la fin du règne de Victoria, interprétait à l’allemande les great national events. Naturalisé anglais, il s’appliquait à idéaliser des généraux, des amiraux, les invalides des guerres coloniales. Orchardson, un « intimiste » non sans analogie avec notre Fantin-Latour, exécutait moins de portraits que de tableaux de genre à sujets historiques. Mais les dames, à quels pinceaux de martre confiaient-

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elles la charge d'effacer les pattes d'oie, les taches de rousseur et la couperose ? Saut, Marcus Stone, une gracieuse équipe d'imagiers, tout sucre, miel et cold-cream, auréolaient de chapeaux de paille à rubans le minois de châtelaines escortées d'un lévrier; jolies blondes prêtes à gravir les marches délitées d'un escalier de pierre, écartant de leur mule de soie les feuilles mortes d’un parc aux haies de thuyas taillés. Au fond de la toile, on distingue la silhouette de leur manoir. Les ciels d'orage, les draperies coruscantes, les sommaires paysages à la flamande, obligatoire décor d'un portrait, depuis l'époque de Gainsborough jusqu'à celle de Sir Thomas Lawrence, les Marcus Stone les transposaient selon leur goût bourgeois, fignolant les détails comme des gouaches pour Christmascards. La pâte coulante, les hasards heureux de la brosse dont Sargent cinglait ses toiles, firent révolution à VAcademy. Le jour du vernissage, le même public qu'aux matches universitaires de « Lords », gens très graves, très solennels, mais d'esprit frivole, et fort ingénus, pour qui Sir Alma-Tadema et Lord Leighton étaient des maîtres, discutèrent avec autant de componction la virtuosité, le « slap-dash » du « crack » bostonien que les compositions mythologiques de Frederick Watts.

Mais laissons le peintre, ses oeuvres parlent pour lui. Le cas de Sargent comme individu retiendrait à lui seul Tattention d"un essayiste, quand bien même Toeuvre peinte ne le toucherait pas. Le portraitiste à la mode est d’une espèce singulière. Si son métier ne l’amuse pas, si les êtres humains l’intéressent peu, s’il n’a pas de besoins pécuniaires qui l’aiguillonnent, s’il ne s’éveille point le matin dans la joie d’avoir à exercer tout le jour ses dons de causeur, son observation ou son adresse manuelle, alors c’est un forçat volontaire. Que ne va-t-il chez le psychiatre soigner sa névrose ? Un Rubens, un Renoir, peignent jusqu’à leur mort d’après n’importe quoi, parce qu’ils triturent des couleurs comme ils respirent ! Pour certains artistes, l’acte de peindre c’est celui du mâle qui procrée sans se tourmenter pour l’avenir de sa progéniture ; allègre, il suit son instinct qui le porte vers la chair. Pour d’autres, au contraire, leur existence « artistique » est un calvaire de tourments, et de doutes sur la valeur et l’avenir de leur œuvre. Ainsi, un Degas, irritable, pestant, geignant dans les douleurs maternelles de la parturition, chaussant des lunettes quand sa vue est menacée, presque abolie, ne se lasse pas d’appro-

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fondir des problèmes neufs, cherche à rendre avec des procédés de fortune des aspects de la vie aussi variés que sont inépuisables, pour uu grand paysagiste, les motifs dont il s'inspire. Mais un portraitiste dont la signature doit être son coup de brosse reconnaissable de loin, lui, lamentable fournisseur breveté chez qui se présentent un monsieur, une dame, de même qu'un client chez le tailleur (modèles qui entendent être embellis^ amenuisés selon une convention d’époque) — quelle équanimité ne lui faut-il pas avoir en partage ! Le client est son adversaire. Cette tragédie vaudrait d'être contée par le menu.

Les premières attaques du succès présageaient pour Sargent une carrière où l'on voudrait savoir si, tel qu'à Paris Helleu nous le dépeignait, tel qu’ensuite je l'ai cru voir, c'est de franc cœur qu’il s'engageait. Car il participait des deux natures de peintres que nous venons de définir. Mais qui donc se vantera de l'avoir véritablement connu? De même que les personnes qui se seront dites les intimes d'Henry James, les plus nombreux adorateurs de Sargent nous font mal comprendre ce en quoi consistent l'amitié, l'intimité avec un être qui s'enferme dans une cuirasse, ne se déshabille jamais devant vous, comme si sous sa chemise il portait un pansement. La sociabilité, l'expansion d'un Henry James, sa

drôlerie, sa pyrotechnie verbale et les billets précieux, étincelants, débordants de tendresse dont il régalait ses amis, devons-nous les ranger parmi ses « moyens de défense »? James, prosateur difficile, venait se détendre en ville, ou dans des visites à la campagne, puis s’en retournait à Rye dicter à sa secrétaire ses admirables récits, hérissés d’observations ironiques ; ses portraits n’étaient pas tous prettypretty; il était libre et intransigeant, quoique pauvre et assoiffé de confort britannique. Ce favori d’Américains luxueux déplorait d’être moins aimé, chez les éditeurs à gros tirages. Il me souvient de ses allusions furtives à certains de ses confrères anglais, et au John Sargent d’avant la guerre. (( Dear John! dear John! Admirable Bostonian! Wonderful accomplishments — a gem ! » (« Une perle ! »).

Un concours providentiel de circonstances et son énergie personnelle auront fait de Sargent, ainsi que le disait Henry James, « l’homme complet », selon l’idéal de leurs compatriotes, « le parangon des vertus civiques, publiques et familiales ». De famille, il n’en fonda point, mais il fut liis, frère accompli. Ses accomplishments intellectuels, et sa position sociale, furent précisément ce à quoi un adolescent bostonien de bonne souche devait prétendre, au temps où Henry James écrivait The American. John resta

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le « bûcheur » de l'atelier Gérôme; il gagua des fortunes, mais quasi malgré lui, avec un détachement, une simplicité gentille d'allure, une générosité tout à fait rares. Sa modestie était foncière, je reste convaincu qu'il ne s'est point rendu compte qu'il occupait une place unique : il domptait un animal rétif

— le modèle pavant — grâce à un prestige sans exemple. Naïf, s'il le fut jusqu'à se faire prendre pour un malin qui joue la candeur, j'estime que, même en tant que peintre, naïf et sincère il l'a été. Mais il y aurait à s'entendre sur le sens du mot « sincérité » en art. Bouguereau a pu être naïf, non moins que le douanier Rousseau ; Picasso ne Test pas. Dans certaines époques — ai-je eu souyent l'occasion de l'écrire — rien n'est plus périlleux pour l'artiste que « la divine innocence des simples »

— ou tout le contraire: les extrêmes se rejoignent. Sargent avait de la lecture, entendait beaucoup de musique, déchiffrait des partitions, se précipitait au piano pour jouer du Fauré dès qu'il disposait de quelques minutes. Il voyageait quand ses clients lui octroyaient des congés, tenait une formidable correspondance, sachant garder ses vieux amis, en acquérir d'autres que lui valait sa gloire. Chacun des personnages qui posèrent devant ses lunettes d'écaille resta fasciné ; confiant en son autorité, en sa constance proverbiales, on était d'autant plus ardent

à poursuivre le maître d'assiduités, qu'il se défendait contre les entreprises du monde.

Si solide au physique, ce gaillard qui aurait pu s'offrir les plus dispendieux plaisirs menait une vie réglée au métronome, close, ne préférant rien au commerce de ses sœurs, de ses cousines, de quelques respectables dames de leur cercle. Il dînait, plus volontiers qu’au Ritz, avec des rapins dans un club obscur de Chelsea. Soyons assurés que la conversation de ces professionnels n'égratignait pas le prochain ! On l'a vu, lui qui planait pendant la guerre comme une mouette au-dessus d’une mer en fureur, s'abattre quand une de ses charmantes nièces, mariée au fils d'André Michel, fut tuée à l’église Salnt-Gervais par un obus de la Bertha. Sargent était fait pour le « home », mais à l'anglaise, sans entraves. Il fut un dilettante du célibat. Une vie réglée et sans autres passions que celle de l’art, combien d’artistes n'en ont-ils pas rêvé ! Mais lui? Son métier de portraitiste l'assommait. Quel était son mobile? Point de besoins, peu d’ambition. Pas d'aventures. Pas d'avarice. Une profession monotone; acceptée pourquoi? Ce fut son secret.

Une jeune fille, bercée, comme l'on dit, sur les genoux de « John », s'écriait taudis que sa tante, une des Egéries du maître, avait le dos tourné ; « Qu'est-ce que le biographe du cher M. Sargent

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pourra divulguer ? Ses lettres sont d^un Eton boy! »

Partout, il était persona grata. Sa réserve et sa balbutiante timidité se masquaient tour à tour derrière une gaieté naïve ou une politesse évasive, le quant-à-soi du diplomate. Et il semblait bâti pour ramer en chemise de flanelle sur la rivière, pour jouer au golf — autant et plus que pour revêtir des uniformes chamarrés, à des cérémonies. Le « Royal Academician » s'acquittait de ses fonctions avec un scrupule de fonctionnaire ancien régime. Il gardait un calme de eirconstance alors même qu'on savait qu'il bouillonnait, excédé par le harnois qu'un prodigieux succès imposait à son échine de gars sanguin, nerveux, violent. Le pauvre John devenait aphasique quand il lui fallait porter un toast à la fin d’un banquet, soutenir une œuvre désapprouvée par un jury dont il était le membre le plus équitable, le plus compréhensif.

Très averti de toute la production étrangère, plus cosmopolite que Henry James, il s'était, à force de volonté, adapté à l’insularité et au flegme britanniques. Né à Florence — (ce qui est piquant pour un bostonien!) — il avait appris son métier à notre Ecole des beaux-arts, sa fulgurante course aux lauriers se déroulait sur les vélodromes de Londres ; il ne tint qu’à lui de n'être pas créé chevalier, comme Herr

von Laszlo ou son illustre prédécesseur Sir Anthony Van Dyck, baronnet ; voire pair du royaume comme Lord Leighton. Loyal à sa mère patrie, il ne se naturalisa point, contrairement à James qui, par reconnaissance à son pays d’adoption, crut, sur le tard, plus juste de renoncer sa nationalité d’origine. Aussi, quand Sargent mourrait — sans s’en apercevoir, un livre de Voltaire sur ses genoux — plus très jeune, mais en pleine possession de ses facultés extraordinaires, l’Amérique prendrait le deuil. Sa disparition serait commentée aussi pieusement que vient de l’être, en Europe, celle du cardinal Mercier : deuil national !

Les Américains n’avaient point eu leur « grand peintre ». Il leur en fallait un. Au délicat, au quintessencié Whistler, avait manqué la force. « Strong » est l’épithète dont on définit, là-bas, un bon ouvrage. Sargent incarna la manière forte d’employer la brosse, selon cet idéal innocent. A tous les portraitistes ambitieux de suffrages dont il finit, lui, par s’irriter, il imposa sa technique à effet certain, sa façon de traiter le modèle féminin avec une apparence d’impartialité un peu brutale, néanmoins avec des égards pour les conventions. Il vous campait un homme pour la postérité : par ses soins, chacun de ses modèles, marchand ou docteur, devenait un personnage calé, un aïeul de conséquence,

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un gentleman de notre ère. Et pourtant, il voyait la nature avec des yeux ordinaires, enregistrait les aspects du monde avec plus d’exactitude qu’un objectif photographique, lequel déforme et nous donne des « coupes » inattendues ; ses banals paysages le prouvent, qu’il faisait pour lui seul, en suivant les parcours du touriste, vers les sites que les guides désignent aux néophytes de l’excursion en montagne. Pendant plus de trente ans qu’il résida dans Londres, les délicatesses de l’atmosphère, les merveilleux types populaires, peut-être les loisirs lui manquèrent-ils pour les reproduire : « Je n’ai pas le temps! Venez donc chez moi, causons peinture, je ne sais avec qui en parler ici. C’est qu’il redoutait les brocards de ses jeunes confrères, ne croyait pas en leur talent — et ses collègues académiciens l’assommaient d’éloges emphatiques.

Dans sa maturité, au summum de sa réputation, le portraitiste devait prendre des engagements six mois, un an d’avance... Le voici qui avale en hâte, comme un marchand de la City, dévore d’un appétit de chasseur un lunch massif, au grill-room de Hyde-Park Hôtel. Des viandes qu’il arrose de vin, le fromage, l’entremets que le garçon dépose, pêle-mêle, parmi les journaux et les cigares. Une demi-heure, pour recharger le moteur, faire son plein d’huile et d’essence vitale après la séance du matin, avant celle de

raprès-midi. Congestionné, fumant des bûches de la Havane, poilu, la cornée injectée, soufflant, il parcourt le Times. Sargent, un Walt Whitmann citadin et asphyxié, un loup de mer dont les poumons réclament de l’oxygène, est descendu d’une voiture ouverte, sans pardessus, en hiver, et consultant sa montre, il va se jeter dans un autre taxi. Vite au studio, avant qu’arrive l’x\ltesse dont il fixe la physionomie î

Ennuyé, inquiet, plus trépidant qu’à ses débuts, si souveraine que fût son habileté manuelle, soudain il bouleversait, balafrait, grattait ces portraits qui semblent une jonglerie. Il effaçait, recommençait, peinait comme un condamné au hard labour, pour chercher une succincte composition, après avoir peint le masque et les mains — en général si réussis. Ses décors trop théâtraux, si laborieusement organisés, ses accessoires, il ne les traitait pas avec cette fermeté, n’obtenait jamais cette qualité de la matière qui allouent aux natures mortes d’un Manet une valeur d’art, un intérêt égal à celui qu’offre une figure. Sargent manquait trop d’amour pour la matière. Sa pâte craque déjà, s’amincit, s’affaisse comme un vol-auvent détrempé parla sauce. Et pourtant, ses portraits vivent. Mais d’une autre vie que celle de la peinture. Son œuvre de portraitiste équivaut à des Mémoires, dont il aurait retranché trop de ces

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aperçus hardis et personnels quMl ne sied point que nous publiions durant notre vie, et qu'une âme généreuse comme la sienne hésite même à tivrer aux hommes de l'avenir. Telles quelles, pourtant, ces pages émondées auront plus tard un grand intérêt historique.

Si l’on ne juge pas Sargent d'un point de vue extra-pictural, comme une volonté de conservation sociale mise au service de l'art du portrait, son œuvre sera appréciée avec aussi peu de justesse qu'elle le fut par les enthousiastes gens du monde à l'Exposition posthume de Burlington House, et par les dénigreurs qui « standardisent » et limitent l'art moderne, depuis Cézanne, comme font les marchands de tableaux (les deux attitudes sont aussi naïves l'une que l'autre) ; or, presque tous les peintres et les esthéticiens sont parmi les dénigreurs. L'm* telligentia de la « fashion » salonnière commence à faire chorus avec les démolisseurs d'une statue qu'elle avait fleurie d'abord. C'est un rôle assez ridicule; elle s'y complaît. Le snobisme feint de ne point s'apercevoir des camouflets qu’il reçoit.

Une rétrospective étant organisée l'hiver qui suit la mort d*un académicien, Sargent, à son tour,

subit la fatale épreuve. Le tiers — rien que cela !

le tiers à peine de ses ouvrages emplit une dizaine de salles énormes, envahies par une foule respectueuse, délirante d'admiration, ou bassement méprisante.

Cinq ou six de ses toiles (au premier rang, sa Lady Sassoon, née Rothschild, sa duchesse de Connaught, et quelques vieillards obscurs qu il avait eu plaisir à étudier) sont plus que des portraits très humains, ce sont de bons tableaux.

Je mettrais au-dessus de tous les groupes de portraits, une toile de quelques centimètres carrés, à laquelle Sargent n'attribuait peut-être pas la valeur qu elle prend avec le recul des ans. La scène est à Venise. La « sala » du piano nohile dans un des antiques palazzi du Grand Canal. C'est en août, l'après-midi; le soleil tombe d'aplomb sur le carrelage du sol ondulé, incurvé par le fléchissement de ces pilotis plantés dans la boue, qui supportent des tonnes de marbre. Ce salon au plafond voûté, stuqué, peint à fresque, haut, vaste comme certaines chambres du Palais des Doges, est celui de deux aimables vieillards, Mr. et Mrs. Curtis, inamovibles résidents à \ enise, les doyens de la colonie américaine. Leur hôte en été, Sargent les a posés au premier plan, en pleine lumière, chacun dans son siège habituel, parmi de beaux objets collectionnés par eux en

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Italie, et d'autres venus de T Angleterre ou de Boston. La douce lumière du ciel marin et du canal baigne ces deux figures sereines d'exilés volontaires loin des gratte-ciel, des tramvs^ajs, des trompes d'auto, des sifflets de chemin de fer, du progrès. Un jour, leurs cercueils seront portés au cimetière sur une barque, au son des rames coupant le jade veiné de la lagune, et ce seront les funérailles d'une aristocratie américaine européanisée, d'une vie de société, de loisirs nobles. Les romans de Henry James en livreront le secret aux futurs Yankees fabricants de moteurs d'aéroplanes. Au fond de la sala, le fils et la bru des vieux Gurtis — la fringante génération de la Riviera — debout, disponibles pour toute croisière aux Indes, au Japon, ce jeune ménage qui a son piedà-terreà Paris, sa villa près de Monte-Carlo, un chalet à Deauville, semble vérifier le pli d'un pantalon, la coupe d'une jupe de Redfern, avant d'aller goûter au Lido, courir les bric-à-brac. De ce groupe d'oisifs déracinés, Sargent a fait un tableau de mœurs poignant. Ils lui représentaient son milieu naturel.

Il suffirait, d'ailleurs, du legs Wertheimer à la National Gallery, pour juger la puissance de certains portraits de Sargent. On a vu, quelques mois, la série des Wertheimer à côté de Reynolds, de Lawrence, de Van Dyck. Ils « se tenaient ». Est-ce peu de chose? Personne n’a inspiré le peintre plus

heureusement que la famille du riche antiquaire. Le père, que Rembrandt eût enturbanné, sa femme, ses filles au teint d'almées et de bohémiennes, les garçons d’un type oriental mâtiné de saxon, parfois si beau en Angleterre, comme il s’est amusé avec eux î Il met à les analyser une pointe de caricature, et beaucoup de sympathie tout de même — cpmme dans sa lady Phaudell Phillips, l’épouse emperlée, empanachée, d’un lord-maire, radieuse de se carrer, à Mansion House, dans son trône temporaire. Sargent excelle à rendre ce qu’a de si pathétique l’impétueuse race des Sémites sous le rouleau compresseur du c^^^^^)ritannique.

Quand ses groupes d’aristocrates pur sang dépassent la mesure des toiles dont il a l’habitude, alors, perdu, il appelle à la rescousse le couturier, le tapissier, le décorateur. Le satin blanc tombe en cascatelles, des coussins se gonflent comme des zeppelins; Sargent plante des orangers dans des urnes toscanes, fait fleurir des arums monstres, des azalées, derrière les languides beautés aux cols de cygne, sans que les vides du tableau s’emplissent de la couleur qui les masquerait. Couvrir une surface de volumes et de lignes « selon un certain ordre agencés » n’était guère de son ressort. Son œuvre m’apparaît aujourd’hui sous la figure d’un navire de la Compagnie Cunard, auquel sont confiées toutes les richesses du monde :

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il transporte à travers T Océan les modes de chez nous et de l’Amérique, des joyaux, des fourrures, des jupes aux étoffes soyeuses. D'adorables femmes, alertes et décidées, feignent de lire sur le pont, se balancent dans des rocking-chairs, polissent leurs ongles, feuillettent des magazines en rêvant d'un mariage princier. Le bateau porte aussi des diplomates, des financiers, des antiquaires anoblis par Edouard VII ; des savants, des premiers ministres, des actrices étoiles ; des pianistes et des ténors méditent sur les chances qu’ils auront de propager tout autour du globe une image, reproduite à des milliers d'exemplaires, de leur corps périssable, des traits qui changent et se décomposent sous les rayons croisés d'une gloire viagère. En troisième classe, quelques pauvres Italiens, des mandolinistes gitanes, et leurs ballerines, pour qui le capitaine nourrit de secrètes faiblesses. Car un peintre illustre commande à bord. A peine rentré au havre, il repart. Par sport, une fois, il s'était laissé coudre les galons de capitaine, comme un seigneur madrilène endosse la salopette du mécanicien, dirige une locomotive. Ce sport qui une fois l'a excité, quel ennui ! quelle dépression ce devient à la longue ! Il n'ose pas le dire à ses aficionados, peut-être point à lui-même.

On l'avait sacré portraitiste des magnats de son siècle. En serait-il toujours le serviteur?

— Ah ! il n'en avait que trop, de talent, me répondon — mais de la sensibilité ? Eh bien ! les dons qu'il n'avait pas sont si communs de nos jours, que leur absence, dans son œuvre, constituera presque une originalité. Quand un visage, un corps, un geste éveillaient en lui des émotions plus profondes, il était capable d'exécuter un morceau magistral, chose difficile, beaucoup plus rare que les créations du « goût » et de l'ingéniosité. Mais pourquoi s'en va-t-on clamer qu'il continuait la tradition des grands portraitistes du xviii® siècle anglais? Sa peinture n'a rien d'anglais ; elle doit peu à Manet, quoi qu'on en ait dit; John Singer vient à la suite de Carolus Duran ; il créa la 'peinture américaine, en cela capitaine d'industrie, tout comme son compatriote Ford. L'Amérique a compris qu'il exprimait par sa peinture et par son existence en Europe le génie de sa race composite.

Ici, abordons une question délicate. Sargent n’étaitil point trop intelligent pour n'avoir, vers cinquantecinq ans, flairé que les quelques artistes avec lesquels il ardait de parler d’art avaient leurs raisons de ne faire point de sa peinture le cas que, tout de même, il eût aimé qu'ils en fissent? Les jeunes, qu'il avait autrefois trop ignorés, remuaient en Angleterre bien

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des idées, remportaient aussi des succès, les critiques leur consacraient des colonnes dans les iournaux et

les revues. Augustus John, Walter Sickert grandissaient en face de lui qui terminait son ascension. On chuchota dans les salons : « Mr. Sargent ne prend plus de commandes, il fait du paysage à haquarelle, « his monder fui sketches in water calourl » Des suppliques furent câblées d’Amérique, le tarif de ses portraits fut triplé, s’il consentait, par exception, à faire poser un milliardaire. Alors T Université de Boston lui commanda la décoration d’une bibliothèque énorme, V Histoire des religions. Nous doutâmes, pour une fois, de la modestie de Sargent, quand nous sûmes que cette folle entreprise allait aboutir. Raisonnement d’officiels : puisqu’il était le c( Roi de la peinture », à lui revenait de droit la commande. La conception naïve consistant à le charger, lui, peintre de portraits, du décor d’un palais avec des fresques à la Michel-Ange, Sargent la prit au sérieux. Il se claquemura dans plusieurs ateliers de Fulham Road, s’abîma dans la méditation et la lecture de mille bouquins de théologie, d’histoire de toutes les religions ; puis esquissa des compositions, apprit à modeler la terre glaise, car des morceaux de sculpture s’inséreraient entre les panneaux peints. Ouvrage « titanique » qu’il n’acheva pas tout à fait. Entre temps, il se mit à dessiner des têtes au

fusain, masques qu’il se plaisait à offrir à des amies ou qu’on lui payait cher, jolis comme des têtes de Vogue, d’une écriture appuyée, d’une apparence violente, libre, mais facile. Des « têtes d’expression » franchement médiocres, d’un art très vulgaire, voyant comme ses aquarelles. Nouveaux triomphes mondains. Séjours en Amérique, reprise des séances de portraits à l’huile. Puis ce furent les années de guerre et d’après guerre.

Je n’ai plus rencontré Sargent qu’à Londres, vers 1923. Une partie considérable de la décoration bostonienne une fois marouflée, il y avait travaillé sur place. On disait, partout que le maître s’avouait ravi de l’accueil de ses compatriotes; qu’il ' s’était enfin senti chez lui dans la ville berceau de sa famille. Américain jusqu’aux moelles. Mais il passait quelques mois en Angleterre. Ses studios de Fulham Road se déverrouillèrent quand je le priai de me renseigner sur sa santé. Elle avait été mauvaise. J’ai dit que nous n’avions jamais eu de relations que superficielles; mais des amis de Paris me priaient de vérifier par moi-même comment il se sentait. En blouse de coutil, maculée de terre glaise et de plâtre, les joues, les mains soufflées plutôt que grasses, les paupières gonflées, il allumait une cigarette à l’autre ; des bouteilles de soda, des flacons entamés m’eussent révélé la soif dont il me dit qu’il était

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incommodé. Il me parut malade, malgré les dénégations indignées de ses intimes, auxquels la pensée que cet archange pût vieillir était intolérable. Il modelait un bas-relief. Il sortit de ses porte-folios des photographies d'après la partie achevée de sa décoration, dont j'avais vu quelques fragments quand il les peignait jadis, entre autres une Madone des Sept Douleurs, d'un réalisme à l'espagnole, se montrant derrière des candélabres d’autel. Des grisailles gigantesques, des prophètes, je crois, rappelaient les Sibylles de la Sixtine. Confondu par l'ampleur, la complication, sinon l'incohérence du plan d'ensemble, je demeurais plein de respect pour cette entreprise qui supposait, chez Sargent, une vie austère, des études, des lectures, une documentation incommensurable avec la culture du portraitiste — bref un renouvellement très voulu, que soutint une haute et noble espérance délaisser aux Etats-Unis un monument impérissable.

Le ton grave de Sargent imposait. Pour le moulage de sa sculpture, Londres le retiendrait tout l'hiver. Nous étant assis pour deviser, ce midi de décembre, dans le laboratoire assombri par la brume, il m'interrogea, non sans une émouvante curiosité, sur le sort présent des artistes de sa génération, dans un Paris qui semblait lui être comme une cité d'Ys engloutie dans la tourmente — un lieu qu'il avait

certes aimé, mais si loin, si loin de ses préoccupations actuelles ! La politique européenne lui échappait, il n'essayait aucunement d'en comprendre les mobiles, jugeant la nôtre selon le rythme de ses plus anciennes habitudes d’esprit candide, un peu à la façon d'une Américaine devenue conservatrice d’un musée à Buffalo, qui se souviendrait de ses premières visites en Europe, quand elle était étudiante.

— « X..., vous savez, ceX... dont j’ai àTite Street un paysage charmant, fait-il encore des paysages, voyage-t-il? Je suppose qu'il aune fortune, comme Claude Monet? »

Je lui répondis que non pas.

« Pourquoi ne va-t-il pas à New-York ? Et vous, vous ne vous déciderez donc jamais à y aller? Pourquoi? »

Et il me décrivait, sans ambages, un El Dorado des artistes qui m’épouvantait — ajoutant, il est vrai, que pour lui, New-York, Chicago ne valaient pas son ft old Boston » aux coutumes désuètes. Dans les villes industrielles récemment surgies, une fièvre de l'or, du jeu, possédait les femmes, les mères et les enfants — « jeu désintéressé, sport cérébral ».

— Tentateur ! fis-je, toutes les commodités du monde, on peut en jouir de l'autre côté de l'Océan ; chaque ouvrier semble y avoir sa Ford, mais appelezvous cela le bonheur? »

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Sargent semblait croire qu’il en était de même ailleurs. Il venait, du reste, d’autoriser un confrère, désireux d’acquérir une automobile, à vendre une esquisse qu’il lui avait donnée. Ses moindres ouvrages étaient en voie de prendre sur le marché une cote que les peintures d’un portraitiste n’atteignaient nulle part jusqu’alors. Je prononçai le nom de Renoir, de Degas; puis de Picasso, d’Utrillo, de Derain; enfin d’autres encore qu’il ignorait. Et comme je l’éclairais sur le système de lançage instauré à Paris et à Londres, sur le trafic prodigieux dont profitaient d abécédaires génies, je crus remarquer un léger frémissement des lèvres ; Sargent s’impatientait; il y eut un silence. Il murmura : « Vos critiques et votre public ont-ils changé leur arme d'épaule, depuis le four que me valut Gautereau? » Que signifiait cela? Un regret de n’être plus aussi hardi, de n’avoir pas été en avant? Je ne sus me retenir, lui répétant une fois de plus que les peintres l’avaient applaudi sincèrement, quand ils sentaient^qu’il avait frémi en peignant la chair d’une petite danseuse javanaise, cerné le galbe d’un être un peu étrange comme Gautereau, quand il avait aimé. Une sélection rigoureuse dans son oeuvre, hélas, resterait à faire, pensais-je, mais pourquoi lui parler de ses figurines dans un vallon d’Ecosse, de ses jeunes filles au châle de cachemire, pages détaillées et vides, prêtes pour un numéro du Graphie ?

Je me tus.

— « Never mindl I knowl Je sais qu’Helleu, grand connaisseur en peinture et mon ami, n’a jamais pu souffrir la mienne, excepté mon portrait de Gautereau — et vous vous fâchiez, quand je retournais contre le mur mes toiles ! A propos, admirez-vous encore Walter Sickert? »

Ces phrases gênantes, il les hachait nerveusement, comme il mâchait le bout doré de sa cigarette ; les syllabes s’effilochaient avec la fumée bleue qui sortait de ses narines. En dépit de nos efforts, un fossé se creusait entre deux races, deux sensibilités, qu’aucune passerelle ne nous permettait plus de traverser sans crainte. Mais cette sensation, qui s’intensifie, d’avoir été face à face avec un Symbole, d’avoir conversé familièrement avec une créature sacrée, « une Force de la nature » — et que dissipent parfois mes souvenirs anciens de sa modestie, de sa générosité, de ses bons procédés envers ses confrères — me rend plus sensible aujourd’hui le magnétisme qui émanait de cet Hercule moderne en complet-veston.

Nous lunchâmes ensemble au grill-room, mais nous nous y rendîmes en voiture fermée cette fois; il avait mis son paletot, une écharpe, il toussait. Mais quel appétit!... Servis par les toêmes icaiters que naguère, je me plus à évoquer les temps où j’habitais

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cet hôtel, proche de mon atelier de William Street, quand Sargent surveillait Thorloge en déjeunant. La poésie des crépuscules sur la Serpentine, Hjde Park au matin ! Le soir, les comédies de Bernard Shaw, au Court Theater, salles vides après la répétition générale, mais rendez-vous d'un petit clan. Le théâtre irlandais ; Yeats, George Moore, Thomas Hardy non encore déifié, Henry James, tous nos amis... Nuits de printemps, vagabondage à travers la ville en fête, les belles, les admirables créatures courant d’un bal à l’autre; le salon d’une fée, d’un génie delà réception, cette Mrs. Charles Hunterchez laquelle jamais on ne perdit les heures qu’elle dérobait à votre travail. Mary Hunter apprêtait, pour les nouveaux venus à Londres, la surprise de voir Mr. Sargent sur un sofa de chintz.

— « Peut-être, oh ! s’il ne nous fait pas faux bond! il est si sauvage! mais il viendra 'peut-être^ entendre Reynaldo Hahn, Percy Grainger... Si je faisais jouer du Fauré pour que Mr. Sargent vienne sûrement? Mr. Balfour dînera, j’aurai lord Ribblesdale, Henry James, Diana Manners, les duchesses qui sont belles ; pas d’ennuyeux ! »

En effet. Mr. Sargent assistait comme par hasard à un banquet de la Royal Academy ; il était retenu au Royal College ou au Chelsea Club. Au deuxième coup de minuit, Mr. Sargent, bâillant, se couchait, lisait et dormait. Demain, trois séances.

« La saison à Londres, me dit Sargent — c'était la dernière fois que je le vis — la « glamour » de Londres, tant mieux si vous en éprouvez un certain charme. Pas moi ! Le monde m’était un cauchemar, la ville, un enfer. Impossible de songer à ma décoration de la bibliothèque. Ah! ces maudits modèles, ces portraits, ces portraits ! Impossible de m'évader, ilsm absorbaient. Je recommence à peine à être libre de prendre un billet à la gare. »

Deux mois après ce repas au grill -room, je revins à Londres. Sargent m'avait chargé d'une mission à Paris ; je sonnai à sa porte. Sa vénérable gouvernante, avec des réticences, m'annonça que son maître était coüché depuis tantôt. J'insiste, écris un mot sur ma carte, et j’attends, sous le portrait du jeune gondolier qub vieux, est encore là, le chien fidèle du patron. Rien n'a changé. Pas un bibelot de moins. Respect. Silence. La mort rôde, qui va disperser des éléments d'ordre organisés avec soin. Aux dernières nouvelles des journaux, dès le lendemain : Maladie de Mr. Sargent. Puis les reporters obéissent : il faut se taire ! On ne donnera plus de bulletins. Une amie de Sargent se fâche ; ne lui ai-je pas dit que je n avais pas été reçu à Tite Street? « Mr. Sargent me téléphone à tout instant — c’est criminel de répandre de mauvais bruits, jamais John n’a été mieux portant! »

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Il ne se releva plus, expira tout en caressant un livre. Il lisait; son beau vice innocent.

J'ai dit plus haut ce qui suivit la plus enviable des morts, mais une moins enviable existence d’honnête homme serf de sa souveraineté. Les meubles, les bibelots, les centaines d’études, les milliers de feuilles de papier couvertes de dessins au crayon et au pastel, sur quoi il avait voulu garder des droits, ses héritiers les envoyèrent à la salle des ventes, même son tabouret de piano. Des ustensiles de métier furent étiquetés, inscrits au catalogue, par piété, les sœurs du défunt estimant que rien ne devait être refusé aux dévots du mai Ire de ce qui lui avait appartenu. Un lambeau de tapisserie, son essuie-brosses, raide de couleurs coagulées, fut adjugé quelques livres sterling ; une copie de la célèbre tête du Pape, par Velasquez, rapide croquis à l’eau, monta jusqu’à plusieurs centaines de mille francs ; des ordres d’achat télégraphiés d’Amérique firent de ces enchères un mémorable événement.

La maison de Lite Street aurait pu être convertie aussi bien en musée votif, comme la demeure de Gœthe ou de Nietzsche. Un portraitiste américain vient de l’acquérir pour y continuer l’exercice du

portrait mondial, dans la facture cosmopolite de John Singer Sargent. Il fera des « replicas », pour les familles obligées de vendre les portraits originaux aux galeries du Nouveau Monde.

Le véritable Indépendant est le peintre qui ne suit pas la mode.

Degas.

Uessai sur John S. Sargent m’aura valu des reproches de la droite et de la gauche ; j’avais, semble-t-il, sur- ou sous-estimé l’œuvre d’un homme que j’appelais un grand Américain. D’aucuns s’étaient attendus à ce que Sargent fût présenté comme un grand peintre. Une non moins curieuse leçon que je tirai de cet article ne fut-elle pas l’ignorance presque complète, où étaient certains de mes lecteurs, de l’existence même de John Sargent? Après réflexion, je me souvins qu’à la mort de Charles Cottet — un des peintres français de ma génération dont on aura le plus parlé de son vivant — une Parisienne plus qu’ « avertie », mais passionnée pour le « nouveau »,

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