La Revue de Paris, juillet
m'avait dit : « Qu’est-ce qu’il faisait? Je n’ai jamais regardé sa peinture. » Pourtant, qu’avait été CottePi Une sorte de Derain ; une des têtes d’avant-garde du néo-impressionnisme. On s’arrachait ses œuvres; elles prenaient place dans les collections publiques du monde entier. Sa mort récente et deux rétrospectives ont passé complètement inaperçues.
A mesure que les moyens de communication entre pays se multiplient, le phénomène d’une production artistique sans cesse accrue rétrécit le champ de vision de l’amateur. Le chiffre plus que décuplé des ouvrages qui paraissent quotidiennement, étonne un esprit normal, refuse à un homme occupé d’autres soucis le moyen de se tenir au courant. Il faut choisir? Tels se réfugient dans l’étude du passé, visitent les musées, relisent les livres qu’ils ont aimés; tels autres — et c’est la majorité — s’adonnent à suivre le mouvement moderne ; autour d’eux, au plus près, surgit à chaque minute de quoi les tenir en éveil.
Mais ce sont là des généralités. Elles n’expliquent pas la partialité, la paresse de chacun à comparer — ni l’incroyable inaptitude du « public éclairé » d’aujourd’hui à classer une œuvre d’art, hormis d’après ce que chacun croit être son propre goût. La hiérarchie des valeurs est renversée; ou plutôt, le sens des valeurs est tenu en méfiance, traité de rétrograde. Au fait, n’est-il pas aboli? Pourtant,
jamais Tiiitelligence de la jeunesse n'aura semblé plus vive. Jamais les questions d'art n’auront été prises plus au sérieux, discutées plus honnêtement, avec cet amour du Vrai, du Juste, du Beau, qui devraient nous ramener à l'un des points de vue d'Hippolyte Taine. Il n'en est rien, cependant. Comment s'ensuit-il que toute conversation tourne à l'aigre (si l’un des deux interlocuteurs a permis à l'autre de finir sa démonstration), à l'instant qu'un tiers impartial croit qu'ils vont s'entendre? Soudain, un terme trop vague se prête à une double interprétation. De même, une phrase prend, pour le lecteur d’un article d'art, un sens tout opposé à ce que lui voulait faire contenir l'auteur. Ces confusions n'auraient rien de nouveau en elles-mêmes, elles ne seraient point alarmantes, s'il n'y avait des raisons profondes et multiples d'y apercevoir les signes d’une anarchie générale.
Nous vivons sur des théories, sur un a 'priori sentimental et rationnel, ou bien encore sous le régime delà fantaisie. Mais certaines coteries ressemblent, en matière d'art, aux partis politiques. Leur organisation est la mieux conçue, la plus riche, la seule dont l'action soit efficace, la propagande infatigable. Loin de moi l'intention de m'élever contre ces partis d'avant-garde. Je partage depuis quarante ans les admirations que les plus jeunes affichent pour les
maîtres dont ils se réclament. Leur propre production non seulement m'intéresse, mais souvent conquiert toute ma sympathie. Il est naturel que la jeunesse pense comme elle fait. Il y a, à chaque époque, de grands mouvements dont il faut faire partie. Mais pourquoi ces jeunes gens veulent-ils subir le sort des génies contestés, tout en n'acceptant pas de n'être point, dès leurs débuts, choyés, adulés, de ne vendre leurs ouvrages au même prix que ceux des grands morts ? Il y a là contradiction flagrante, puisque le plus cher de leurs désirs est d’étonner et de déplaire, comme ont déplu et étonné ces maîtres qu'ils admirent : signes du génie !
A-t-on remarqué qu'un dessin de M. Dunoyer de Segonzac se vend, à Paris, en 1926, plus cher qu'une sépia de Rembrandt? De même, en Angleterre, une pointe sèche de Mr, Augustus John. Un Zuloaga a plus d'amateurs de sujets espagnols qu'un Velasquez. Nous avons parlé de la copie de Velasquez, aquarelle de Sargent, qui était montée à un prix qu'eût à peine dépassé l'original. Je choisis, et en grossissant le trait, des exemples très opposés, parmi des noms depuis longtemps populaires, pour me faire comprendre de lecteurs non spécialisés dans les jeunes écoles. Me fût-il loisible de feuilleter nos catalogues de ventes publiques récentes, j'en aurais cent de plus frappants, comme indices des caprices de la mode.
Aussi bien, les fabriques de faux Manet, de faux Degas, de faux Renoir, de tous maîtres dont les œuvres font prime sur le marché, se cachent-elles clans de trop nombreux ateliers. Et l’incompétence,
I ignorance totale du public français, qui convertit en tableaux ou en perles notre papier-monnaie, encouragent les faussaires, la plupart du temps aussi naïfs et maladroits, comme imitateurs, que leurs victimes.
II ne se passe pas de semaine que Ton ne m’envoie, d un peu partout, des œuvres à authentifier. Or, la plupart portent une attribution fausse, ou sont des forger ies saugrenues.
Un très habile et intelligent impj-esario des gloires en herbe s’excusait, avec gravité, de ses « lançages » les plus audacieux : « Les profiteurs de la baisse du franc, ce sont nos « poulains ». Les clients spéculent sur leurs toiles; ces opérations à terme, nous nous engageonsà les rendre fructueuses. »
Les progrès du trust de la peinture moderne vaudraient d'être suivis et rapportés chronologiquement. Avant d’en montrer quelques aspects, revenons à fessai sur Sargent, quoique Sargent n'ait rien a voir en cette histoire très parisienne, esquissée dans Les Intermédiaires . y \nà\(\\x2i\ alors six paliers, correspondant à des dates importantes, dans l'évolution sans exemple du goût en peinture. Mais ce sixième tome de mes Cahiers d’iin Artiste fut conçu pendant la
guerre, en fonction de la guerre, quand se modelaient j les traits d’une civilisation en gésine. L’intermédiaire commençait d’en être le tyran. L’inspiration de génie fut de donner à une classe de tableaux modernes une cote, en promettant a 1 acquereur un bénéfice s’il revendait plus tard sa collection. Auparavant,! les objets d’art ne valaient que ce qu’en demandait le marchand, ce que consentait à payer l’acheteur.
Mettons à part les portraits. Ils sont commandés, sauf rares exceptions, par le portraicturé ou sa famille, directement au peintre. Les portraits, jusqu’ici, demeuraient dans les familles. La production d’un portraitiste échappe à la griffe de Tintermédiaire, du négociant spéculateur, du vivant du peintre, tout au moins. Et cela pour deux raisons, ;
1° Le sujet traité, un modèle quelconque, n’inté-^ resse personne. A moins que le signataire de la toile ne soit, par ailleurs, un peintre coté à la Bourse (Renoir, Manet, Degas, Pantin, Ricard), il n’y a pæ de marché pour les portraits d’un artiste vivant. 1 faut attendre qu’ils acquièrent un autre intérêt : historique ou décoratif.
2° L’art du portrait est battu en brèche par noi esthéticiens et par nos critiques d’avant-garde qu vont clamant que l’appareil photographique répom mieux aux besoins des familles. En Amérique et ei Angleterre, pays’ du portrait, des portraitistes d<
deuxième et de troisième ordre amassent des fortunes, on les admire, on les encense, on les apprécie seuls parmi leurs compétiteurs européens.
Uignorance — ou le dédain — de notre public I « artiste » a d’autres causes, plus complexes. Les lettres reçues, où notre a indulgence excessive » à l’égard de Sargent nous fut reprochée, nous aident à apercevoir plus clairement un aspect neuf de l’opinion. Une sorte de mystique, créée il y a de cela trente ans, est prêchée, entretenue avec une sincère ferveur, ou par habileté, comme tant de fétichismes en sociologie. Nous avons connu des Lénine, dictateurs de l’esthétisme et du commerce des œuvres d’art. Leur autorité se fonde sur un indéniable fait : les maîtres qu’ils exaltèrent, les ouvrages qu’ils ont défendus, étaient presque tous les meilleurs de leur temps. Les erreurs commises par ces « initiateurs « du goût sur leur liste de candidats au titre de « génie créateur », si j’avais l’audace d’en désigner de fâcheuses, reconnaissons quelles ne pouvaient qu’être commises, qu’il fallait même logiquement qu’elles le fussent, à l’apparition de ces artistes dans le cortège des Indépendants. Car la réputation de tout artiste vivant bénéficie ou pâtit de ce qu’il ait appartenu à un groupe : exemple les Mary Cassatt, les Raffaelli, les Lebourg, et autres comparses des premiers groupements impressionnistes. Nous serions
disposés à excuser certaines erreurs de jugement, commises en faveur des uns, au préjudice de certains autres hommes de grand talent ; prévoir le développement d'un jeune peintre exige des connaissances techniques très rares, une longue expérience; il faut tenir compte de l’insensible glissement, auquel nous aurons assisté, d’une trop brillante virtuosité dans le métier vers une infirmité qui se cache sous des noms divers : sincérité, lyrisme, dynamisme... Le mauvais goût que les partis de gauche dénonçaient comme étant le lot des partis de droite — Institut, Ecole des Beaux-Arts, Salons officiels, — cette peinture fade ou trop violente en sa convention, étaient indéfendables. On fait sentir durement à la droite sa jobarderie. Ses défenseurs s'aigrissent, et finissent par s’empaler sur des lances rouillées. Ils ont donc eu beau jeu, les conductem's de l’assaut contre le pseudo-classicisme d’école! Mais voici que nous assistons à la formation d’un mauvais goût de gauche, avec les mêmes poncifs, la meme fadeur ou violence de convention. Nous n’aurons pas la cruauté de citer les Bouguereau et les Calbet des Salons d’avant-garde ^ .
1. Des reproductions de leurs toiles, commentées d’un text» où elles sont rattachées à l’école de Cézanne, n’ont pour légi limer leur présence dans nos magazines « d’avant-garde », qu* l’innocence de l’esthéticien, qui confond leur laideur préten lieuse, leur platitude avec le « caractère ».
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Mais lente est la transformation du goût public ; plus exactement, celle des habitudes visuelles de :îeux qui regardent des tableaux en s'efforçant de les limer, non pour ce qu’ils représentent, mais comme æuvres d’art. On dit communément que le public se cultive. Est-ce bien juste? En tout cas, des notions superficielles se répandent parmi la masse, à mesure pe la vraie culture se retranche dans une élite de plus m plus restreinte et spécialisée. Ceux qui ont l’instinct de la vraie distinction, en art, sont un lombre infime. Il semble qu’ils aient, à la longue, imposé leur façon de voir à la foule grégaire, qui l’abord les a suivis à contre-cœur, puis se laissa persuader, et enfin exulte, fière de soutenir des opinions imposées de vive force, comme si elles avaient germé lans sa propre tête. La guerre acheva l’entreprise de lémolition et de reconstruction commencée en pleine paix. Aujourd’hui, le nouveau public ignore les s^aleurs que nous exigions d’une œuvre d’art, comme un enfant d’après la guerre ignore ce qu’était un louis d’or. Matériellement et spirituellement, le « décalage » est de même envergure, attendons une vraie revalorisation.
Une quantité de mots allaient disparaître, après la guerre, du langage des ateliers de peintres;
d'autres mots s’y substitueraient, ou bien les anciens vocables changeraient de sens. On parlerait Aq plans, de rapports, de schématisation, de synthèse. Le mot sentiment , entre tous, revêtirait une autre couleur. L’image de la brutalité et de l’étrangeté obnubilerait celles que l’on s’était faites de la beauté.
Un esthéticien renommé m’écrivait récemment ; « Vous donnez au « métier » une importance que nous accordons plus volontiers 2lm tempérament. Non par l’effet de la littérature cézannienne, mais par conviction que notre époque est de synthèse. Nous aimons le schéma, le rapide, la sensation intense, l'intention suggérée, plus que le pi*écis et le bien conçu; accordons plus de valeur à l’originalité de l’idée transposée en œuvre, qu’a la perfection technique de la traduction. Et nous léy ponçons rien \ c’est une fatalité d’époque. »
Ce critique épris de l’intention « suggérée » plus que du précis, est-il utile de le dire, n’est pas un zélateur du cubisme, encore qu’il tienne Picasso pour « le seul grand peintre d’aujourd’hui ». Mais, pour le public, cubisme, cette absurde étiquette à toutes fins, recouvre toute la peinture avancée, tandis que le cubisme rigoureux des natures mortes « à la mandoline », de Picasso et du premier groupe cubiste, n’a cessé d’être autre chose qu’une méthode de recherche plastique, prescpie abandonnée déjà. De
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ces méthodes rigoureuses, selon nous si utiles aux heures troubles, sont issues d’autres recherches à fins de construction, de composition balancée, de rythme des lignes et de la couleur. La représentation du monde extérieur (qu’interdisaient les théoriciens du cubisme), nous étant dictée par l’instinct, la figuration reconnaissable des objets, du visage humain, des paysages, ne tarda pas de redevenir un des buts des peintres les plus décidés à paraître originaux. M. André Lhote, par ses articles retentissants de la Nouvelle revue française et par son rôle de chef d’atelier, depuis la guerre, a influencé une génération. Davidisme, constructivisme, orphisme, lyrisme et tutti quanti de ces ismes^ aboutissent à : 1° un néo-académisme, qui veut être un classicisme; 2° un néo-romantisme où nous serions heureux de reconnaître la griffe de la folie géniale. Que chaque amateur cherche sur les murs du Palais de Bois ce qui répond à ses goûts. Tel marchand vous conseillera de faire vos paris sur un cheval de l’écurie du N. C. G. (Néo-Classicisme-Construction) ; tel autre sur des écuries à la casaque plus pimpante. Le fin du fin sera de miser sur l’outsider gagnant de la course — gagnant et placé. La rue La Boétie devient une succursale du pari mutuel. Les passions s’y déchaînent. On se démène, on halète pendant le parcours des compétiteurs. Parfois vous vous trom-
perez, malgré la perfection de votre lorgnette; les casaques se ressemblent de loin comme gouttes d'eau. . . Mais entre jockeys, entraîneurs, propriétaires, entre cracks, quelle émulation, quelles jalousies !
Dans les ateliers et cafés d'art, se préparent les scissions, les querelles d'écoles, la fragmentation des « groupes ».Æt qu'est-ce qui sort de tout cela? Les derniers Salons des Indépendants ont marqué un mouvement rétrograde — une confusion, une inquiétude générale sous un semblant d’uniformité — et cette uniformité lassante prend son origine dans une universelle déficience de la technique. Nous touchons ici le point névralgique.
La floraison d'enfants précoces, doués pour les arts plastiques, nous étonne, depuis la guerre qui les a forcés comme des primeurs. Des expositions réitérées de dessins d'écoliers en font foi. Qui donc Il a dans sa famille quelque prodige déroutant? Ces petits ont trop vu d'images modernes avant d'être aptes à juger en comparant. Leur mémoire se nourrit de formes et de couleurs simplifiées, assez parentes de leur propre vision. Le caricatural, l’outré, le « rapide », le « suggéré », la puérilité, auxquels nos maîtres d avant-garde sont voués, rapprochent ces adultes de nos génies de dix et quinze ans. Les toiles d'Henri Rousseau (la plupart ne sont que des iaiix, nous en connaissons les fabriques), les fraî-
cheurs charmantes du vrai naïf que fut a le douanier » font penser aux essais de nos collégiens, un public à la fois trop et pas assez cultivé. Mais Tenfance, par Téducation visuelle qu'elle reçoit de toutes parts, n'est plus candide du tout; elle n'a pas le libre choix, vivant dans une atmosphère d’art sophistiqué, où la naïveté authentique deviendra de la banale artisterie. La place nous manque pour insister sur ce renversement symptomatique des valeurs et du goût desamateurs. Quel esthéticien semble conscient de ce phénomène inouï, dans lequel on trouverait peut-être une excuse aux quotidiennes erreurs de jugement,, en toute honnêteté commises, parfois? « Et nous, qu’y pouvons-nous? Rien. On ne sait plus I » Voilà le vrai. Aussi bien, constatons, sans émettre un avis, les effets immédiats d'un état de désordre mental sans précédent — et d'autant plus paradoxal que jamais les âmes juvéniles ne furent plus en quête d’ordre et de clarté.
Un jour, trois hommes de lettres emmènent un peintre, leur ami, visiter les galeries de tableaux, dans une rue où il en est à chaque pas. L'un de ces magasins exposait les ouvrages d'un artiste, imitateur de l'art de son célèbre frère. Les trois hommes de lettres se croient en présence de toiles chies au plus célèbre, car celles du moins connu sont du même style. La dame vendeuse proteste que toutes
les peintures dont elle a charge sont remarquables, vaudront, d'ici un an, ce que valent les Marie Laurencin, les Vlaminck et les Utrillo, donc les Royal Dutch du marché du jour. Et, comme l’un des visiteurs s’esclaffe en apercevant, sur le tapis cramoisi de la boutique, des peinturlures qui vont être expédiées à l’étranger, l’élégante employée à chevelure de chérubin s’offense : « Vous riez? dit-elle. Eh bien, messieurs, je vais vous ouvrir nos livres. Monsieur X..., le grand industriel du Nord, nous a rendu cette tête-là le 30 janvier. A lui vendue par nous en novembre 25 pour cinq cents francs, notre maison la lui a reprise pour deux mille. Quoi, vous riez encore ? Tenez, Monsieur Y..., le grand industriel de Saint-Etienne, Ta acquise pour cinq mille. Les chiffres sont là. Nos livres, messieurs, ne sont pas truqués. Londres demande les œuvres de notre artiste. D’ailleurs, plus c’est drôle, plus ils en veulent. La princesse M... s’est fait portraicturer par lui ; ce portrait a eu un Immense succès aux Indépendants. Notre artiste était bistro ; il s’est mis à peindre comme ça. Eh bien ! messieurs, je voudrais que vous voyiez sa villa de Nogent... Et son auto... »
Le hasard me fit rencontrer ensuite, chez un ancien élève à moi, l’heureux bistro. Il nous conta fort gentiment son histoire pathétique. Pour avoir
jadis habité sur la Butte, et avoir été apprenti chez un entrepreneur de décoration commerciale, il charmait ses dimanches en dessinai liant. Il aperçut Utrillo, maniant le couteau à palette devant l’église du Sacré-Cœur, et se mit à faire de même. Un groupe de marchands de couleurs lui donna des tubes, lui commanda l’exécution d une série de « toiles d’avant-garde ». D’abord une, puis deux, puis six, furent glissées dans des ventes, « soutenues » par ces messieurs. Elles ont excellente cote aujourd hui. Les élucubrations d’un autre bistro seront lancées, quand celles du premier auront été badigeonnées de céruse, pour que des débutants repeignent dessus.
« Ainsi va toute chair. » Les « combines » d’intermédiaires seraient-elles plus délicates à réussir que la transformation des étalages de la rue de La Boëtie, et du goût ? Le même public contemple, avec conviction, les ombres marron d’un nu par Derain, qui se régalait naguère des nuques blondes, des poitrines de nacre « pastellisées » par Albert Besnard. Besterait une 'décision peu risquée à prendre : mettre sur les cadres exposés dans 1 étalage le prix marqué en chiffres connus. Ou bien encore, afficher un fac-similé du livre de comptes.
La vendeuse avait été aussi véridique que les livres de ses patrons sont, dit-elle, exacts. Des « recoupements » ne me laissèrent aucun doute. La
même semaine, un Meissonier était vendu 30 francs à THôtel des Ventes ^
Mais qui s’étonnera de ces renversements ? Nous avons les oreilles rebattues de la hausse des prix dans le domaine de la pure peinture, ün Manet, un Renoir, un Cézanne, quand cinq zéros s’alignent dans le chiffre atteint par la « pièce classée », les journaux 1 annoncent en première page, donnent la reproduction du chef-d’œuvre. Effet énorme sur le public. Mais, traduisez en francs-or d’avant-guerre le chiffre aux cinq zéros, comparez avec les chiffres d’estimation établis par les experts, il v a de cela quinze ans et vous devrez vous avouer que la valeur commerciale de ces tableaux, quand elle n’a pas beaucoup diminué (et c’est le plus habituel), est demeurée stationnaire. Il est un « plafond », comme on dit en matière de finance, qui ne peut être dépassé, semble-t-il. L’adresse consisterait donc, pour le spéculateur, à « réaliser » à temps. Un risque couru par les hauts barons du négoce, c’est de trop exhiber une pièce exceptionnelIe.il ne faut pas, comme on dit, la « brûler ». Certain coup de tamtam formidablement donné, à l’occasion d’un chefd œuvre qu avait fait rentrer en France un de ces messieurs, a réduit celui-ci à remettre en cave cet
1. Un Liseur de Meissonier vient d'être vendu 180.000 francs en Angleterre. Jeu de bascule !
oublié trop exposé. Il sied aux « chefs-d'œuvre à vendre » ' de se dissimuler derrière de lourds rideaux ; Tart du vendeur consiste à exaspérer l'attente du client. Le dernier cri, on le sait, des antiquaires à l'américaine, c'est de faire de leur palace de vente une sorte de maison close, où les clients ne doivent jamais se rencontrer ni pouvoir se communiquer leurs impressions. Silence et discrétion ; tapis moelleux, éclats de lumière électrique, ténèbres subites.
Il y a longtemps qu'un premier cri d'alarme fut poussé dans des milieux artistes : « On ne se comprend plus! » Chacun parle une langue à lui, tous croient user de la même, mais il n'en est rien. Degas disait : « On devrait brûler tous les livres d'art, couper la main des critiques, et ne plus parler d’art pendant cent ans ! »
Entre tant de lettres reçues à propos de mon essai sur Sargent, une me fut adressée par un jeune journaliste qui avait reproduit des extraits de mon texte, entourés d'une glose fort aimable, quoiqu'elle en travestît l'intention : <c Je vois avec plaisir que « nous sommes du même avis sur la qualité pictu- « raie des ouvrages de Sargent — et je reste persuadé i( que sinon cent, du moins plus de vingt jeunes
PROPOS DE PELNTRE
« peintres, ont plus de talent que Sargent. Par « contre, je ne partage pas votre opinion quand vous « me dites ; une étude de Corot ne serait pas « remarquée au Salon des Indépendants. Non ! « Précisément, elle serait tirée hors de pair, car si « tout le monde fait aujourd’hui de la peinture, tout « le monde s’y intéresse, et il est presque impossible « que le moindre talent reste longtemps méconnu’. « Les mœurs actuelles, parfois déplorables, ont leurs « avantages, de bons côtés.
« Vous me signalez qu’en littérature, qu’en « musique, dans tous les arts, — la perfection « de la technique, la connaissance du méfier étaient « la pierre d’achoppement, le premier souci, et « le seul critère, — alors qu’en peinture la tech- « nique ne compte plus pour nous. L’écriture ? Les « membres du Grammaire-Club sont des pions,
« leurs préoccupations nous laissent froids Balzac'
« Stendhal, écrivent mal, Mac Orlan écrit mal Est- « ce que cela les diminue? De même en peinture,
« nous mettons sur le même plan (ou presque) *,
« Picasso, Matisse, Rouault, Dufy, Vlaminck, quell « que soient les moyens dont ils se servent — mais