XIV PRÉFACE
être pas été suffisamment aimable. Mais est-ce li le bon état d’âme du « portraitiste » ?
Votre merveilleux don d’analyser, qu’on peu1 bien appeler sans pareil, a fait de vous un « portraitiste » comme il n’en sera jamais parmi le peintres, et tel que je n’en sais point chez le romanciers. Votre M. de Norpois, votre M. d Gharlus — je ne parle pas de Swann ! — ce son des portraits de grande tradition. Car, je le crois contrairement à ce pour quoi vous tiennent 1 plupart de vos laudatores , vous êtes -un classiqu français, par l’étude des sentiments et la com position, que vous renouvelez, mais qui es l’un de vos primes soucis. Bien déçus serai en vos lecteurs s’ils voulaient reconnaître vos mo dèles, comme ils croient pouvoir nommer ceu d’Abel Hermant. Et, ce qui constitue un de caractères de votre génie et, peut-être, avec voti langue, votre principale originalité, — c’est cett dualité de peintre et de modèle. L’art, dont voi créez, je dirais plutôt recréez, vos personnages ressortit à une des opérations de l’esprit les pli rares et les plus compliquées; il y en a pe d’exemples dans l’histoire des littératures, peine oserais-je citer une George Eliot ? Quai Léon Daudet voit un rapport entre votre ceuvi et celle de Saint-Simon, ce gros bourdon dom
la mesure de son esprit critique tout en surface. Les documents qu« vous nous apportez pour l’étude des passions sont, quoique dans la tradition, d'une nouveauté qui étonne. Nouveau! cette épithète, on n’en pourra jamais abuser si l’on parle de vous, dans l’impossibilité où l’on est de trouver dans votre œuvre des points de comparaison avec celles-là mêmes que l’on préfère. Les figures que vous prenez sur nature et que votre brosse peint avec un peu trop de facilité sont des personnages de second plan, comme les Verdurin, le docteur, le peintre, le compositeur ; mais ceux-là, dans d’autres romans que les vôtres, seraient des chefs-d’œuvre, comme portraits. Il me semble parfois, et dans vos plus belles pages, que vous empruntiez à un sexe les traits d’un, autre; qu’en certajnes de vos effigies, il y ait substitution partielle du « genre », si bien qu’on pourrait dire il au lieu d'elle, et faire passer du masculin au féminin les épithètes qui qualifient un nom, une personne, dans ses gestes et son maintien (1). Or ceci, qui serait peut-être
(1) En 1914, je crois avoir été le premier à faire un article sur « Swann », c’était à Y Écho de Paris. Je retrouve ces phrases :
... « Ce livre ne pouvait être écrit que dans la clairvoyance de l’insomnie nocturne. Il est presque trop lumineux pour nos yeux qui, en plein jour, ne voient qu’à demi... » — « M. Proust s’arrête partout passionnément, regarde les atitres, comme le martinpêcheur voit le fond de la rivière... »