G PROPOS DE TABLE
d'apparence niilitaii'e, vêtu d'une très longue redingote. Une belle tète bienveillante, un peu émue de l'étonnement que causait son arrivée.
Un monsieur très bien mis et d'une figure intelligente, en grande tenue de soirée, l'accompagnait.
Le premier arrivé, un moment interdit, s'inclina en disant :
— Vous ne me reconnaissez pas ?
M"'* Drouet, assise à l'autre bout de la table, s'écria :
— Vous êtes l'Empereur du Brésil !
— Précisément, fit le visiteur, qui salua les femmes et s'avança vers Victor Hugo qui s'était levé pour aller au-devant de lui.
Il ne fallut pas ajouter un couvert, mais deux ; car l'Empereur présenta son ministre au poète, et on se serra pour leur faire place.
On causa beaucoup et de mille choses. L'Empereur exprima à Victor Hugo son affection et son admiration ; le poète déclara qu'il était fort heureux qu'il n'y eût pas beaucoup d'empereurs semblables, parce que leur bonne grâce leur ferait trop de partisans.
On s'occupa du Brésil ; le ministre parla en français élégant et facile; il nous raconta les richesses et les beautés de son pays avec une éloquence réelle. L'Empereur parlait moins, mais très à propos et avec beaucoup de tact; un très léger
accent étranger perçait dans son langage, et n'avait rien de désagréable.
Il nous raconta, entre autres histoires, une surprise qu'il faisait à peu près tous les ans à ses députés. Le palais impérial de Rio de Janeiro n'est point une merveille d'architecture ; il est traversé par une rue qui le coupe en deux, et l'on est obligé de passer par un pont couvert pour aller d'une de ses parties dans l'autre.
A la discussion du budget, le ministre se plaint de cet état de choses ; la Chambre, quoiqu'elle trouve l'Empereur beaucoup trop libéral, vote ordinairement deux millions pour amélioration et reconstruction du palais.
L'Empereur touche les deux millions et fait immédiatement bâtir des Écoles. La Chambre boude et ne s'y laisse plus prendre, que l'année suivante.
Passons sous silence l'espièglerie d'un poète qui, ayant quelque teinture du portugais, nous affirma que Don Pedro de Alcantara pouvait se traduire littéralement par M. Pierre Dupont. L'Empereur était un si charmant convive que personne ne se servit de ce nom irrévérencieux. Toutefois, presque tous les invités l'appelèrent « Monsieur », tandis que Victor Hugo, par un raffinement d'hospitalité, lui disait sans difficulté « Sire ». Les femmes aussi.