S8 PROPOS DE TABLE
On i)assa au salon, puis on revint plus tard dans la sallo à manger. Car tous les soirs, de onze heures à minuit, on servait un ambigu, composé de liqueurs, de confitures et d'oranges, qui n'était en réalité qu'un prétexte à causerie. Ordinairement, ce couronnement de la soirée durait une demiheure; l'Empereur le fit durer jusqu'à deux heures et demie du matin. Quand quelqu'un se levait pour partir, il demandait si c'était sa présence qui faisait fuir les gens, — et l'on se rasseyait par politesse et par plaisir.
Cette soirée est assurément une des meilleures qu'on ait passées dans le salon de Hugo, où pourtant les fêtes n'étaient pas rares.
Le lendemain, l'Empereur revint seul, sur les deux heures de l'après-midi. Il monta jusqu'à l'appartement du poète — deux étages au-dessus de l'entresol, — et fut accueilli comme un ami. Il dit à Hugo, en entrant :
— Je suis un peu timide; encouragez-moi, je vous prie.
Les petits-enfants du poète étaient là.
L'Empereur les embrassa et cajola surtout la petite Jeanne; il la prit sur ses genoux et la pria de lui passer les bras autour du cou.
— Vous êtes bien heureuse, lui dit-il, d'avoir un pareil grand-père.
Il y eut un second dîner à l'occasion de cette
visite impériale, mais un dîner prié, auquel des hommes politiques et des journalistes assistèrent. Il fut moins gai que le premier.
Victor Hugo — matière politique mise à part — n'était pas un justicier bien terrible. Il pardonnait volontiers aux repentants , n'y a-t-il pas plus de joie au ciel pour un pécheur réconcilié que pour un juste imperturbable?
Nous ne ferons pas intervenir M. Francisque Sarcey à l'appui de ces paroles, mais il sait à quoi s'en tenir. L'indulgence du poète était absolue, quand on ne heurtait pas certains points de doctrine ou de croyance sur lesquels il ne cédait rien.
Aussi faisait-il peu d'exécutions. Sa maison était tellement hospitalière qu'il ne l'interdisait à personne. Pas de proscrits. Cette bienveillance extrême avait ses dangers. On voyait Cjuelquefois arriver, les jours de grande réception, des figures peu connues ou de mauvais aspect. Elles profitaient de la liberté d'aller, de venir, et de se grouper pour se placer dans des coins ou se mêler à des conversations intimes. Quelques-uns de ces intrus prenaient des notes et écrivaient à peu près toute la soirée. Comment avaient-ils été admis V Par qui avaient-ils été présentés? On l'ignorait.
00 iMuiPOS [Di-; rAin.K
Victor Hugo salunit de confiance les gens qui l'abordaient.
Mais les dames s'offusquaient quelquefois de l'effronterie de ces malavisés. Ils ne disparaissaient que devant l'ostracisme dont on les frappait. On se taisait à leur approche; on évitait de les rencontrer ; on leur tournait vaguement le dos ; on n'acceptait pas leur main tendue, La plupart finissaient par comprendre. Quelques-uns, étrangement obstinés, ne comprenaient pas.
Les choses allèrent si loin qu'un jour un entrepreneur de voyages à prix réduits, après une vague lettre d'avis, introduisit dans le salon du maître toute une colonie anglaise. Ceci dépassait la mesure; avec une grâce parfaite, Victor Hugo n'en fit pas porter la peine à ces touristes naïfs ; mais leur cornac fut congédié avec une dureté méritée.
— Croyez-vous donc, monsieur, qu'on montre Victor Hugo comme une curiosité?
C'étaient les rares nuages de ces réceptions si cordiales et si charmantes.
La bonté de Victor Hugo est extrême; je ne pense pas que jamais il ait fait sciemment de la
peine à quelqu'un , à moins qu'il ne considérât comme un devoir la sévérité ou la colère.
Il applaudit fort un jour à un vers qu'on cita devant lui et dont il voulut connaître l'auteur :
Quaii'l on n'est pas trop bon on ne l'est pas assez.
Son chat, un magnifique angora, a l'habitude de s'asseoir de préférence sur le fauteuil que se réserve Victor Hugo, au côté gauche de la cheminée.
Quand le poète arrive et qu'il trouve la place prise, il adresse à voix basse quelques observations au chat, qui est, à vrai dire, l'enfant gâté de la maison. Le chat cède quelquefois, quelquefois il résiste.
Victor Hugo lui cède alors le fauteuil disputé, jusqu'à ce qu'un ami fasse un coup d'Etat et détrône le matou au profit du poète.
Victor Hugo, do tout temps amateur de curiosités, parle avec amertume du pillage auquel fut livrée sa maison quand, après le coup d'Etat, le mobilier qu'il possédait rue de la Tour-d'Auvergne, fut vendu aux enchères. Il semblait môme en vouloir un peu aux amis qui, comme moi, avaient cherché à rassembler quelques épaves, pour les garder comme souvenirs.
92 IM'.oros 1)I-, TAin.K
L'Empire, ou plutôt le zèle de ses fonctionnaires, donna à cette liquidation forcée l'apparence d'une dévastation ; on déchirait do magnitiques tentures en vieux cuir de Cordoue, à l'aventure, de façon à en faire des ballots informes et à leur ôter leur valeur ; on saccageait l'ameublement avant de le vendre.
Au nombre des raretés offertes au public se trouvait une boussole de cuivre portant la date de 1 489 et le nom de la Pbita. Les yeux de Christophe Colomb s'étaient fixés sur cette boussole ! elle avait découvert l'Amérique trois cents ans avant que la France découvrît la liberté. Ce rapprochement de dates, 1489-1789, était singulier. La boussole disparut entre deux vacations. Comme on la réclamait le lendemain, un des commissaires vendeurs dit : « Bah ! cela n'avait aucune valeur ; quelqu'un l'aura emportée. » Victor Hugo connut plus tard le voleur, mais la boussole ne fut pas rendue.
Théophile Gautier écrivit dans la Presse au sujet de cette vente :
« Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette triste -vente qu'ils auraient dû empêcher en achetant, par souscription, le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à leur maître, ou à la France, s'il ne doit pas revenir. En tout cas,
DK VICTOR HUGO 9S
qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des reliques. »
C'était fort bien dit, mais Théophile Gautier en parlait à son aise. Il n'était pas facile d'ouvrir une souscription à cette époque, et comment les amis du proscrit, traqués, poursuivis, surveillés, auraient-ils pu se concerter? Ils ne pouvaient agir qu'individuellement.
J'emportai de cette glorieuse maison un grand divan brodé en tapisserie de soie, qu'on vendit comme étant l'ouvrage de M"° Victor Hugo et de ses filles ; des assiettes de la Chine et du Japon^ que j'ai conservées, et une arbalète suisse du xv' siècle, qui donnait une fière idée de la force physique des archers du moyen âge, car elle était aussi difficile à bander que l'arc d'Ulysse.
Je l'offris en étrennes, trente ans plus tard, à mon ami Georges Hugo, et le grand père revit avec plaisir cette arme qui avait décoré son ancien logis.
M. et M"" Armand Gouzien sont venus saluer Victor Hugo à son retour de Guernesey. M. Gousien est un très aimable homme dont l'esprit est ouvert comme le caractère et qui n'engendre aucune espèce de mélancolie. Il est arrivé les mains vides,
PROPOS DE TABLK
mais il avait dans sa poche une curiosité sans pareille, une bouteille do vin do Tencdos! Jugez si l'on a parlé des poètes de jadis ! Le maître a rem{)li son verre de cette liqueur étrange et nous a dit:
Ce grand vin, du passé nous arrive, ô merveille! Des i)oèles latins imitons les levons : Virgile a commencé pour nous celte houteille, Et nous la finissons.
Mais où donc Armand Gouzien avait-il pu prendre ce vin de Tenedosf C'est un point qui n'a pas été éclairci.
Victor Hugo, bien avant l'exil, s'était fait une réputation d'hospitalité légendaire. Une des chambres hautes de sa maison était à la disposition des gens de lettres battus par la tempête, et avait pris le nom de « radeau de la Méduse » . Toutefois, pour l'habiter^ il fallait être un peu l'ami de la maison. Mais quel homme de quelque valeur ne méritait pas ce titre? Qui n'était pas venu se réchauffer à la bienveillance du poète et serrer sa main toujours tondue? Il était, dès ce temps, le foyer de vie et de lumière, et les jeunes talents venaient à lui.
Une seule obhgation était imposée aux hôtes du
radeau qui était d'ailleurs confortablement aménagé : celle d'être exacts aux heures des repas.
Dans cette mansarde, logèrent successivement Gérard de Nerval, Edouard Ourliac et môme Honoré de Balzac; mais ce dernier n'y vint guère qu'en amateur. Alexandre Dumas^ à la même époque, habitait la prison pour dettes de la rue de Clichy, qu'il dota d'un magnifique fourneau.
Les Américaines sont des femmes excessives, et quand elles se mèleut d'être jolies^ elles en abusent. Il est venu ce soir une miss qui écrit dans les journaux, à ce qu'il paraît, et qui a obtenu un grand succès de beauté et de grâce. Le poète lui a dit les plus jolies choses du monde et l'a beaucoup regardée. •
Au reste, cette galanterie lui est toute naturelle ; même il l'exerce, avec une effusion méritoire, visà-vis de vieilles amies qui se parent pour lui du charme des souvenirs. Beaucoup de ces belles dames d'antan écrivent souvent au maître, pour lui demander des faveurs de toute sorte: autographes, protection, apostilles, etc., etc. M""^ Drouet ouvre ces lettres en fronçant un peu le sourcil. Et quelle façon un peu hautaine de faire passer au poète
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les lettres ouvertes sur lesquelles elle jette à peine un coup d'œil.
— Tenez, monsieur, c'est de madame une telle. Vous savez que vous n'avez rien à lui refuser.
Victor Hugo a toujours voulu être servi par des femmes, et son service est fort doux, car il les défend contre toutes les réprimandes et toutes les gronderies. Jamais de domestiques mâles. Il s'accorde sur ce point avec Alexandre Dumas père, qui ne voulait voir autour de lui que de jolies femmes. Dieu sait les cuisines qui en résultaient Desbarrolles peut en dire quelque chose. Victor Hugo n'y met point autant de raffinement. Il s'inquiète peu des conditions d'âge, et son office est dirigé le plus souvent par des cordons bleus distingués. Il les traite avec une indulgence extrême et fait valoir leur mérite aux yeux de ses invités . Pourtant il ne prend point de part active au gouvernement de son ménage, abandonné aux maîtresses de la maison.
Il nous arriva une visite grave ; c'était, autant qu'il m'en souvient, un ministre du saint Evan-
DE VICTOR IILGO
gile, qui venait de loin et qui n'avait pas voulu passer par Paris sans saluer Victor Hugo. Un homnfie correct, d'ailleurs, et qui avait des prétentions littéraires.
Il nous donna comme étant de lui ce vers :
Clocliers silencieux montrant du doigt le ciel.,.
Victor Hugo fit remarquer que ce vers se trouve cité dans l'œuvre de Théophile Gautier, qui luimême le donne comme traduit
... de Wordsworth, ce poète Dont parle Lord Byron d'un ton si plein de tiel.
Le pasteur n'en insista pas moins à affirmer sa paternité française.
Vers les minuit, comme c'était l'habitude avant le voyage de Guernesey en 1878, les assistants, avant de prendre congé du poète et de sa famille, se réunirent autour d'une table sur laquelle étaient servis du café, du thé, des vins et des liqueurs. Victor Hugo se composait une boisson étrange dans un grand verre qu'il remplissait absolument de sucre jusqu'au bord, et qu'il mouillait ensuite de vin de Bordeaux. Ce sirop lui plaisait fort, et l'on en prenait un peu par imitation. C'est au milieu des causeries de la dernière heure que le pasteur, qui méditait depuis un moment, demanda brusquement au poète :
98 riî(U'OS D i'I TAlîl.E
— Maître, quelle est, selon vous, la définition absolue du mal ?
Cette question tomba comme un pavé, et faillit briser tous les verres dans les mains des convives. Le poète avait écrit :
Le mal est une énigme étrange, Faute (l'orlhographe de Dieu.
Mais la citation eût été inopportune, et, se relevant du coup qui l'avait frappé comme nous, Alctor Hugo répondit :
— Monsieur, le mal absolu serait de ne pas boire, à l'heure qu'il est, à la santé de ces dames.
Nous avons dîné avec M. Préveraud, un ami de l'exil, un petit homme à la fois vif et doux, qui a peu parlé, mais qui a laissé raconter par Victor Hugo et M™" Drouet des histoires à sa louange.
La plus curieuse a été dite par le Maître luimême. La petite taille de Préveraud lui permit de passer en Belgique sous un costume de femme; il fut, pendant toute la route, l'objet des galanteries assidues d'un gendarme qui lui pinçait avec enthousiasme les genoux, pour ne pas dire autre
[)i-: vie, TOH in'GO
chose. Pi'éveraiid se retenait à quati-e pour ne pas le jeter par la fenêtre, et ses compagnons tremblaient de voir la chose mal finir.
Le fugitif avait déjà failli se trahir en sortant de sa cachette pour se rendre au chemin de fer. Il grommelait sous le voile épais qui lui cachait le visage, et prenait une allure peu convenable pour une femme. On ne cessait de lui recommander de marcher à petits pas; l'ami qui lui donnait le bras n'était occupé qu'à le retenir. Ou allait à pied. Tout à coup un grand bruit se fait entendre; c'est un cheval qui s'abat sous les brancards d'une voiture lourdement chargée, un de ces mille accidents qui arrivent journellement à Paris. Préveraud jette son manchon et se précipite pour aider à relever la voiture.
On le retient, on le contient... — Eh! madame, y pensez-vous? — et l'on obtient à grand'peine qu'il continue sa route. Or, l'excellent homme, coupable d'avoir défendu les lois de son pays, était condamné à mort.
Pendant l'exil, Préveraud montra à Victor Hugo une affection et un dévouement exceptionnels.
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Lorsqu'on expulsa le poète de Jersey, on répandit le bruit que des perquisitions allaient être laites au domicile des exilés. Victor Hugo avait à mettre ses manuscrits en sûreté ; on ne savait trop comment faire.
Le soir même on voit arriver une voiture à bras, traînée par un affreux commissionnaire ; c'était Préveraud qui venait chercher les manuscrits luimême, et qui en répondait.
Il chargea une grande malle sur sa voiture et disparut par des sentiers peu fréquentés. D'ailleurs, on en fut quitte pour la peur, et la malle rentra intacte dans les mains du poète.
A l'époque de l'apparition des Misérables , Préveraud s'éprit de cette œuvre magnifique et témoigna son admiration avec une telle effusion de cœur, que Victor Hugo, touché mais embarrassé, voulut mettre une sourdine à ces éloges. Il s'ensuivit une discussion assez étrange entre un enthousiaste qui portait le livre aux nues, et l'auteur du livre, qui voulait modérer cet emportement.
— Tenez^ dit enfin Préveraud poussé à bout,
tenez, je vous plains ; vous n'avez jamais rien compris à cet ouvrage !
Une princesse polonaise est venue voir le maître. Ah ! la jolie princesse! Elle s'appelle, ou peu s'en faut, Marie Kloch de Kornitz. Nous avons vu entrer une apparition céleste d''une blancheur éblouissante, avec des bottines de satin blanc, des gants blancs, des voiles blancs, des dentelles blanches... la dame était plus blanche encore.
Victor Hugo parût enchanté de toutes ces neiges. La princesse a daigné nous expliquer qu'elle avait été vouée au blanc par le pape Pie IX, et qu'elle ne saurait porter un objet d'une autre couleur, fût-ce une rose, sans commettre un sacrilège.
— Et quoi! mademoiselle, a demandé Victor Hugo, vous ne rougissez jamais?
A ce mot, elle nous a prouvé le contraire ; puis elle a tiré d'un petit sac blanc un rouleau de papier blanc, en souriant de façon à montrer de petites dents blanches.
Cette princesse des contes de fées a fait un drame, un drame noir, — mais aussi pourquoi se servait-elle d'encre t — Elle en a lu quelques actes
lOi r KOI' os ni'. TA ni.i':
au maître, qui en a para chaniié et lui a baisé la main jusqu'au coude.
Le drame ne m'a pas extrêmement frappô. C'est peut-être que je regardai lire.
Un monsieur, qui appelait assez malhonnêtement Victor Hugo I'hérétique révolutionnaire, se présenta chez lui vers la fin de l(S8i, et sollicita une audience dans laquelle, disait-il, il avait de grandes vérités à lui révéler.
— Faites entrer la Vérité, répondit le Maitre. Le visiteur avait refusé de décliner son nom.
Mais il n'en avait que pour cinq minutes, et son apparence était celle d'un honnête ecclésiastique, illuminé toutefois.
L'abbé entre et déclare se nommer Torné de Chavigny.
Victor Hugo l'accueille poliment.
— Veuillez, lui dit l'abbé, m'entendre parler cinq minutes d'un vieil auteur que j'étudie depuis seize ans.
Le prêtre tire alors de sa poche un vieux petit volume usé sous ses doigts ; ce sont les Centuries de Nostradainus.
Il en lit plusieurs quatrains qui prouvent, clair
1)K \ ICTOR HUGO 103
comme le jour, que Victor Hugo et Nostradamus s'entendent comme larrons en foire. — Nostradamus a écrit :
De robe simple parviendra en Empire ; De robe courte parviendra à la longue...
Et vous, Monsieur, qu'avez-vous dit dans Hernanif
Venez donc recevoir et le sceptre et le globe; Le Saint-Empire, ù Roi, vous revêt de la robe...
Nous allions nous réjouir pour Charles-Quint de cette heureuse coïncidence, mais ^il paraît qu'il s'agit de Napoléon 1".
— Depuis 18G0, continue l'abbé, je vous cite dans mes ouvrages. J'ai démontré que Nostradamus a pris son portrait de Richelieu dans Marioii de Lorme, à moins que vous n'ayez pris votre portrait de Richelieu dans les Ceiitu/^ies.
On se figure difficilement Nostradamus consultant le drame de Victor Hugo pour écrire ses bavardages; l'accusation de plagiat était presque directe.
Victor Hugo répondit un peu sèchement :
— Je ne connais rien des écrits de Nostradamus. Nostradamus était donc le plagiaire. Victor
10'* 1' no PO y 1)K TAIU.K
Hugo (lomia la main au bon abbé et consentit à le revoir \o lundi suivant.
Il y gagna. L'abbé se présenta, armé de toutes pièces, je veux dire de mille citations, pour prouver l'infaillibilité de son prophète. Avec une courtoisie admirable, il avoua que c'était Nostradamus qui, par une prescience peu commune, avait copié Victor Hugo en vingt endroits. Le maître déclara qu'il ne lui ferait pas de procès ; la question de dommages-intérêts eût été difficile à résoudre.
Il faut dire que l'abbé amusait fort .es dames présentes à ces entretiens. Victor Hugo s'y prêtait avec sa bienveillance ordinaire, curieux de l'habileté avec laquelle l'abbé tournait, expliquait et traduisait les textes de Nostradamus pour les accorder aux vers de Marion ou des Durgraves.
Malheureusement M. de Chavigny ne se contenta pas de ce succès d'estime et de gaieté. La politesse de ^^ictor Hugo le trompa; il crut l'avoir dompté, et s'en vanta dans une petite brochure qu''il publia sur cet entretien.
« Ce n'est pas à sa courtoisie, dit l'abbé, que je dois d'avoir pu condamner devant lui la Révolution et glorifier la Légitimité. Il reconnaissait déjà, dans une certaine mesure, l'autorité d'une parole qui n'est pas d'un homme, mais de Dieu. 11 s'était tenu affaissé auprès de moi, sur le même canapé.
1)1-; \ ICTOR HUGO 105
Il avait eu des éclairs dans le regard à certaines de mes paroles : il me reconduisit, et sa contenance était telle, qu'elle frappa la fille de service (!). »
Bon abbé ! Est-il donc revenu voir la fille pour le savoir? Ah î comme M. Renan l'avait mieux compris! Il avait laissé l'abbé parler pendant une heure, deux heures, trois heures, tant qu'il voulut ; après quoi il lui déclara que « tout cela était fort curieux ».
Il est bon do voir quels pièges sont tendus aux poètes, et l'abîme où peut entraîner un excès d'indulgence. M. Torné de Chavigny revint chez Victor Hugo, avec des visées plus hautes : il voulait le rallier au trône et à l'autel et le convertir de fond en comble.
— Vous reviendrez au Dieu des catholiques, quand Henri V régnera, dit-il.
Cette prédiction ne compromettait guère le bon homme.
Le Dieu des catholiques parut fâcheux au poète, qui répondit :
— Mon Dieu est le vôtre; il n'y en a pas deux. Dieu est une étoile que je vois de mes yeux, et que d'autres ne peuvent voir qu'à l'aide d'un instrument; une religion définie tombe toujours dans l'absurde.
L'abbé eut encore moins de succès à défendre le Pape et l'Eglise ; il partit assez mécontent. Il garda
Kit; P H 01' os DK l'Ai; l.l'.
une longue raneunc à Victor Hugo de son incrédulité et l'accusa d'avoir dit à M. Cliaderut, du Sicclc :
— Si je voyais Dieu en face, je lui cracherais au visage.
Paroles possibles, mais que l'abbé expli(|uait tout de travers. Si elles ont été dites, chose douteuse, le poète a voulu faire comprendre qu'il aurait le droit de demander des comptes sévères à un Dieu personnel, individuel, visible, féroce et vindicatif, comme celui qu'invente l'Église.
Après avoir réuni en un petit volume ses absurdités, l'abbé Torné de Chavigny se rendit au Sénat, où Mctor Hugo venait de parler contre la dissolution. Voici comment il rend compte de cette dernière rencontre :
« Je montai dans le tramway, en face de M. Victor Hugo. Ea dame qui était avec lui me reconnut, et lui aussi sans doute, car il tint constamment les yeux baissés, ce qui m'empêcha de lui adresser la parole. En descendant, je lui dis tout bas :
— Me reconnaissez-vous 1
— Oui.
— Acceptez -vous cette brochure : « Ce qui sera? »
— Oui.
Il la glissa rapidement dans son portefeuille. Je
le rendis à la liberté en m'éloignant. J'aurais voulu lui dire :
— Nostradamus a entendu, il y a trois cents ans, les paroles que vous venez de prononcer. »
Et Pabbé conclut de tout cela, car il faut conclure, que ^^ictor Hugo pourrait bien être le diable.
On ne saurait imaginer la violence de l'émotion qui s'empare de la plupart des gens, quand ils abordent Victor Hugo pour la première fois. Il faut avoir le cœur et la tête solide pour y résister. Nous y avons passé nous-méme, et quand il me fit asseoir sur le canapé de la ruePigalle, je lui dis franchement : « Excusez-moi , je ne peux pas parler. »
Ce magnétisme que Victor Hugo exerce sur ceux qui ra})prochentdatede sa première jeunesse. Nous avons dit ses tyrannies de collège; ses partisans les plus ardents, ceux qui devaient devenir ses meilleurs amis, n'échappèrent pas à cette influence. Théophile Gautier raconte que, s'étant fortifié le cœur, il se rendit chez le poète, monta l'escalier, s'arrêta devant sa porte, considéra le cordon de sonnette et s'enfuit comme un voleur.
Charles Monselet, arrivé à Paris en 1847, atten-
lOS PROPOS DE TABLE
dit trente ans le eourago nécessaire à celte rencontre, et j'eus i'iionneur de le présenter au maître.
Hippolyte Briollet, du Tintamarre, un rieur qui n'avait peur de rien, fondit en lai-mes quand Victor Hugo lui tendit la main ; — ])lus récemment, un dramaturge radical, qui mit Claude Gueux à la scène, Gadot Rollo, malgré sa bai-be noire et sa violence marseillaise, se trouva mal en entrant dans le salon du INIaître. Quelques poètes étaient là, heureusement, et, sœurs de charité, rappelèrent le jeune homme à la vie.
Victor Hugo est d'un grand appétit ; il tient tête à ses meilleurs convives. Ce n'est que depuis deux ans qu'il mouille son vin de quelque eau minérale. Encore n'est-ce qu'après une première libation à laquelle il donne une espèce de solennité :
— Mesdames, je bois à votre santé ce pur vin de Médoc !
Sur quoi M""' Tola Dorian prend ordinairement la parole pour répondre avec l'accent russe qui lui va si bien :
— Maître, je vous remercie au nom des dames. Le poète ne boit en effet que du vin de Bordeaux
ni-: \ICTOR HUGO 10'.)
qui doit le faire vivre cent ans, et qui tiendra parole !
Il abuse de ses dents, toutes d'une blancheur admirable. Elles lui servent à briser des noix et des amandes, malgré les protestations de ses enfants. Il mord dans les pommes à belles dents (c'est le cas de le dire) et vous donne froid dans le dos par sa façon de les croquer. Pour les oranges, c'est la même chose. Il ne prend pas la peine de les peler et les traite comme les pommes. Cela nous rappelle le moine Amador, broyant des noix groUières et imposant le respect par la façon triomphante dont il avalait à la fois le fruit et les coquilles. Le Maître n'est pas insensible à ces petits triomphes, et nul de nous n'est capable d'en faire autant.
On ne traitera pas de puérils des détails qui ont assurément leur place dans des « propos de table». La prédilection du poète pour les plats sucrés est connue; quand on sert des glaces, ce qui arrive fréquemment, il en a la plus grosse part. Partisan d'ailleurs d'une grande régularité de régime, il n'aime point à changer de vin, si bien qu'il laisse perdre quelquefois dans sa cave des vins rares dont ses amis lui font h<jinmage. J'ai souvenir d'un baril de malaga extraordinaire, qui parut, s'enfouit dans le sous-sol de la maison, etdoiiton n'entendit plus parler.
IIU 1' HO PO s DK TABLE
Cominc je iii'oii iuforiuais un jour auprès de M™' Drouet :
— Eh mais, dit-elle, nous en avons fait un remôdo. 11 n'y a eu qu'à verser dans le baril un flacon de quinquina.
Le poète d'ailleurs est assez indifférent au menu de ses repas. Il lui suffit qu'il y ait un plat de viande rouge, et notamment de mouton. Sa miséricorde universelle s'interrompt à cette pauvre bête qu'on défend vainement contre lui.
— Que ferait-on des moutons, dit-il, si on ne les mangeait pas ?
On objecte naturellement la laine dont ils nous habillent; il ne se rendait pas à ces arguments. En revanche, il s'apitoye sur les liomards, depuis qu'il les a entendus crier en entrant dans l'eau bouillante. Il n'en mange point, à moins qu'ils ne soient suffisamment déguisés pour qu'on ne puisse pas les reconnaître.
Les pigeons lui inspirent une tendresse égale. Leur rôle de messagers pendant le siège de Paris leur a valu cette bonne fortune. Mais les cuisinières ne respectent rien ; quelquefois des pigeons font irruption sur sa table, rôtis ou fricassés. Tout le monde se regarde alors pour savoir celui qui va mentir. Les scrupuleux s'abstiennent, mais il y a partout des consciences faciles.
ni': VICTOR HUGO m
— Qu'est-ce que c'est? demande le Maître.
— Des perdreaux ! répond ?>!"'' Jeanne. Puisque tu vois qu'ils sont aux petits pois.
Certes, s'il y a une mauvaise raison à donner, c'est celle-là. Le Maître s'en contente. Il a bien autre chose en tête.
Quelquefois un convive, avec un peu de malice, raconte par quelles tortures on obtient les foies de canard dont le poète se régale. Il dépeint les cages obscures, à pai-quet de tôle chauffée, où l'on gave ces pauvres bètes, qui, pour ne pas se brûler les pattes, sautent de l'une sur l'autre, de façon à opérer dans leur ventre un tassement utile à leur engraissement. Le ]\Iaître écoute ces détails avec horreur.
— Taisez-vous ! s'écrie-t-il, on ne devrait manger que du mouton !
L''Empereur du Brésil, dont j'ai raconté les vi» sites à Victor Hugo, ne partit pas sans son autographe. Il vint le chercher lui-même; le poète fit venir son petit-lils.
— Sire, dit-il, permettez-moi de présenter mon petit-fils Georges à Votre Majesté.
— Il n'y a qu'une majesté ici, répondit l'Empereur, et c'est la vôtre.
112 PROPOS DE TABLK
Victor Hugo envoya chercher le premier volLiiiie de ses œuvres, pendant que l'Empereur, pour faire valoir son érudifidii, lui récitait :
Jeanne était au pain sec dans le ('al)inet noir...
Victor Hugo avait ouvert le volume.
— Qu'allez-vous écrire? demanda l'empereur.
— Votre nom et le mien.
— J'allais vous en prier. Voulez-vous mettre : A Don Pedro de Alcantara, Victor Hugo. La date, je vous prie. Je tiens beaucoup à me souvenir de ce jour.
L'Empereur revint un soir encore. Il nous raconta qu'il avait cinq ou six petits enfants, et que sa fille, en tant qu'héritière directe, faisait partie de son conseil des ministres. Il nous dit :
« Le Brésil est un pays plein d'intelligence et « d'avenir. J^emploieàle faire avancer les droits... « non... je n'ai pas de droits... les moyens que met « à ma disposition le rang où m'a placé le hasard a delà naissance... »
Victor Hugo lui a dit :
— Sire, vous êtes un grand citoyen.
DE VICTOR HUGO Ut
Louis Blanc a été ce soir tout à t'ait cliarmant. 11 était en verve et nous a raconté vingt anecdotes intéressantes, entre autres bs détails de l'ovation que les Anglais ont faite à Garibaldi.
Le général refusa de descendre chez lord N... qui lui avait offert l'hospitalité, et alla s'établir chez un démocrate anglais de ses amis (Sandfort, autant que je puis me le rappeler).
Une des i^remières visites du grand patriote italien fut pour Louis Blanc, qu'il trouva logé petitement dans une petite rue. Leur rencontre fut pleine d'effusion. La maison de Louis Blanc fut en quelques minutes entourée d'une foule si considérable que Garibaldi eut beaucoup de peine à la traverser pour rentrer chez lui.
Le général parla avec attendrissement de Victor Hugo, qu'il désirait passionnément voir. Ce désir ne se réalisa jamais.
Sandfort organisa un baisemain à la mode anglaise, que Garibaldi dut accepter. Louis Blanc pénétra par un passage dérobé jusque dans un grand salon, où Garibaldi, assis sur un divan
Ui PROPOS DE TABLE
avait l'air de passer les gens on revue. Un laquais annoneait. Les visiteurs avançaient, en grande tenue, comme s^ils eussent été conviés (v un bal ofliciel; ils saluaient et baisaient la main de Garibaldi, qui les accueillait par une inclinaison de tête. Cela durait depuis deux hcuresetne paraissait pas prés de finir. « Je me plaçai avec Sandfort derrière le général, qui se retourna pour nous donner la main et nous dire quelques paroles. Il y avait quelque chose dans son attitude qui me rappela la gravité ennuyée et bienveillante du pape faisant baiser sa mule ; c'était évidemment une exhibition, une great attraction. Les domestiques essayaient de faire circuler le courant des visiteurs, et n'y parvenaient pas toujours ; quelques dames s'entassaient dans les pièces voisines pour continuer à voir le général, à qui elles envoyaient des baisers. Le général, pendant ce manège, causait avec nous et nous priait de ne pas l'abandonner. »
Une lady, plus hardie que les autres, après lui avoir baisé lamain, le prie de lire une pièce devers qu'elle a écrite à sa louange. Louis Blanc l'appuie, parce qu'elle est charmante, et le général lit avec beaucoup de bonne grâce des vers anglais cju'il ne comprend pas, pendant que la dame enthousiasmée lui envoie des baisers.
Le gentleman qui l'accompagne n'est guère
moinscmuqu elle et se retient pour ne pasenvoyer des baisers à son tour; ceux de la dame sont évidemment préférables.
Ce triomphe se prolongea ; mais il eut un lendemain moins éclatant. Les proscrits résidant à Londres offrirent un banquet à Garibaldi. Il y porta un toast qui fit du bruit : " A mon maître Mazzini ! »
Cela pouvait lui faire perdre sa popularité ; quelques jours auparavant Mazzini avait été traité d'assassin à la tribune anglaise, et son nom servait de drapeau à un parti révolutionnaire qu'on commençait à redouter.
La réception enthousiaste dont nous avons parlé était une manifestation toute aristocratique. Dès que le peuple et les marchands succédèrent aux lords et que la file des visiteurs ne fut plus coupée de carrosses, le gouvernement s'en émut. ]\L Gladstone vint rendre visite à Garibaldi, lui présenta ses hommages, et le pria de s'en aller. Le général y consentit.
— Jamais, ajoutait Louis Blanc, je n'ai vu envoyer tant de baisers à un homme ! Il y en avait qu'il était réellement dommage de laisser perdre en route.
Et le conteur s'animait tellement dans sa narra-
llli TROPOS DE TAbLl'] 1)K VICTOR HUGO
tioii (|u'il hi'isa son verre dans sa main ; on dnl le panser avee du taffetas d'Angleterre.
Les dernières photographies dans les(|uelles Victor Hugo s'est réuni à sa famille et à ses amis datent de Guei-nesey, 1878.
Il est représenté assis, dans le charmant jardin de Hauteville-House, auprès de M'"" Lockroy, qui a Georges et Jeanne à ses pieds, et derrière elle M. Lockroy. Du côté droit. M'"" Ménard-Dorian et sa fille , et M'"" Chenay, belle-sœur du jjoète, gardienne de Hauteville-House; de l'autre côté, M'"^ Drouet et Ricliard Lcsclide. Le fond du tableau est formé par la merveilleuse végétation de l'ile, une fontaine décorée de lierre etl'aloès légendaire de la propi'iété.
Il existe une contre-épreuve, dans laquelle les mêmes personnages sont groupés devant la façade intérieure de la maison du poète.