‹ Propos de table de Victor Hugo, recueillisChapitre 12 sur 30 · EN VOYAGE · texte numérisé non relu

EN VOYAGE

Quel admirable voyageur que Victor Hugo ! Quelle joie de courir les chemins avec lui, et de vivre de grand air et de fantaisie à son bras ! La Green-box d'Ursus ressemble un peu aux voitures de louage qu'il prend le matin pour les quitter le soir, s'arrètant au coin d'un bois, faisant halte sous les grands arbres, s'asseyant au bord des ruisseaux ou sur les hauteurs, devant les perspectives immenses, permettant aux femmes de s'arrèler pour cueillir des pâquerettes au bord du chemin ou des égiantines de haie. Comme on s'amuse aux mauvaises auberges et comme on se laisse dévaliser de bonne grâce !

Mais les cabriolets et les chars à bancs témoignent encore de goûts aristocratiques ; la vraie

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nianir'i'C (le courir lo pays nloi's rtail de ^rinij^er sur r impériale des diligences, car il y on avait encore dans ce temps-l;i !

Il est très probable que le goût du porte pour les innpériales d'omnibus a pris son orii^inc dans ces voyages fouettés de gi-and air, chauffés de soleil et quelquefois aspergés de pluie, qu'on faisait alors sur la « banquette », pendant que cinq chevaux galopaient dans un remuement éperdu de grelots.

En réalité on n'y était pas mal, quand on avait eu soin d'y retenir les meilleures places. Le poète était cependant payé pour s'en défier, otM^'^Drouet, m'a raconté à ce sujet une amusante aventure.

C'était peu après 183(3 , en pleine révolution littéraire. Le poète se dirigeait vers l'Allemagne. Il occupait, sur l'impériale de la voiture, la place la plus éloignée; M™^ Drouet était assise auprès de lui ; un bourgeois, à mine pacifique, vint occuper la troisième place auprès du conducteur.

On part. M'"° Drouet ouvre un livre qu'elle lit attentivement. L'inconnu, ému par le voisinage d'une aussi belle personne, se montre plein d'attentions et de prévenances.

Tout à coup, ses yeux tombent sur le volume qu'elle tient.

— Ah ! mon Dieu, madame, quel livre lisezvous là !

— Mais, un livre qu'on m'a recommandé à mon départ, et qui commence à m'intéresser.

— En connaissez-vous l'auteur f

— Très peu. Victor Hngo, je crois.

— Savez-vous ce que c'est que ce Victor Hugo, madame? Un homme qui se fait un jouet des choses les plus saintes, des sentiments les plus sacrés. Vous fermerez le livre avant longtemps, je vous assure.

— Vous l'avez donc lu, monsieur ?

— Non, madame, j'en ai entendu parler, et cela me suffit. Un prêtre amoureux d'une danseuse, voilà le sujet de l'ouvrage; cela vous dit tout.

— Mon Dieu ! monsieur, que je vous suis reconnaissante de me prévenir.

— Madame, j'ai bien vu que vous ignoriez les choses. Vous ne lisez donc pas les journaux?

— Pas beaucoup.

— Vous y auriez vu des articles qui vous auraient détournée de lire les œuvres de cet hommelà. C'est un dévergondage. Et, si vous le voyiez...

— Vous le connaissez donc, monsieur?

— Dieu m'en garde î mais j'ai des amis qui l'ont vu aux représentations de ses pièces, et qui m'en ont fait un portrait affreux.

— Il est donc bien laid ?

— Je vous en réponds ! Vous savez que le moral déteint sur le physique. Un homme n'a pas

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besoin (Vôtre a'Dsûlunicui l)oau ; c'est ce qui le différencie d'avec votre sexe, madame...

La dame s'inclina.

— Mais enfin, on a la ilgure de tout le monde, comme monsieur, connue moi. Ce (ju'il y a de certain, c'est que je ne voudrais pas rencontrer Victor Hugo au coin d'un bois !

— Ni moi, monsieur, et je vous remercie bien de ces renseignements !

La diligence arrivait au relais. Le monsieur s'excusa d'être obligé de descendre et prit congé de sa voisine avec beaucoup de grâce.

Mctor Hugo dit à M""" Drouet, en éclatant de rire :

— Si je lui remettais ma carte?

— N'en faites rien, vous le feriez mourir d'un coup de sang.

Ce soir, ^'ictor Hugo a raconté comment il est arrivé, autrefois, qu'il n'a point passé par la vallée de Roncevaux.

Ce n'est pas l'envie qui lui en manqua.

Il se trouvait alors en Espagne, à Pampelune, revenant d'un voyage d'exploration dans ce pays d'oranges et de seùoras })lus dorées les unes que les autres. Installé dans une posada quelconque, il

s'informa des différentes façons de rentrer en France. Il y avait d'abord la grande route, qui fait un assez long détour, puis un passage presque direct, plus rapide et plus pittoresque, qui n'avait que le défaut d'être inexploré.

— Quel passage, je vous prie?

— La vallée de Roncevaux.

On devine l'effet de cette réponse; la légende de Roland vient aussitôt à la mémoire. Hugo déclare qu'il traversera les Pyrénées par la célèbre vallée.

Mais plusieurs belles dames faisaient partie de cette expédition, dont elles étaient le charme et la clarté. On ne traverse point Roncevaux comme le rond-point des Champs-Elysées. Le poète se renseigne et apprend qu'il n'y a qu'un cabalLcro qui puisse guider sûrement les nobles étrangers dans ce défilé historique. Le caballero en question est contrebandier et exerce son métier honorablement, y compris les coups de fusil qu'il échange çà et là avec les douaniers français, gens de petit esprit, et difficiles à vivre.

Hugo se décide à rendre visite à ce muletier de qualité, malgré l'opposition de Santos. Qu'était-ce que Santos f Santos, que son nom pieux plaçait sous la protection de tous les saints du calendrier, était une brune et belle créature qui rem})lissait dans la fonda le rôle de tîlle d'auberge. Depuis L'illustre écureuse de Cervantes, on sait que ces

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niodcslcs roiictious iToiil rien do (lrs()l)lii;e;mt [xiiir k's bc'lles lillcs. Saiitos poi-lail dans ses yeux — pour ne pas dire ailleurs — tin blason qu'aucune noblesse n'aurait désavoué. Oi-, la jeune servante n'était pas contente. Elle ne craignit pas de le dire, car le voyageur français lui inspirait une vive sympatbie. On en souriait même un peu. Explique qui voudra l'attraction de l'homme de génie vers cette beauté ignorante! C'est un simple fait que nous constatons et qui est du domaine de la physiologie.

Victor Hugo passa outre. Le lendemain il se prit à chercher dans Pampelune Varricro conducteur do mules; il était accompagné d'une des voyageuses dont l'aimable raison exerçait une douce influence sur l'enthousiasme du poète. Le logis de l'homme fut difficile à trouver. Bref, presque aux limites de la ville, aux environs de la rue de Tolède, je crois, on indiqua aux promeneurs une grande maison muette et fermée, d'un aspect mystérieux.

Ils entrèrent en échangeant le salut espagnol traditionnel avec les hôtes, qui le leur rendirent du bout des lèvres, et dont l'aspect et le logis n'étaient pas ordinaires.

Figurez-vous une salle immense, boisée jusqu'à hauteur d'homme et pavée de terre battue, dans laquelle grouiHaient des enfants en bas âge,

jouant et su querellant. Dans un coin de ra[)|)artement, une vieille femme, encore droite, filait une quenouille de chanvre avec une majesté singulière, et, groupe plus attrayant, une jeune femme étrangement défaite, ayant dépouillé sa brassière, qui lui retombait sur les hanches, offrait aux lèvres d'un nourrisson sa puissante et belle gorge nue, qu'elle ne cherchait pas à couvrir. C'était la statue immobile et sereine de la Maternité ; elle semblait indifférente à ce qui se passait autour d'elle. A quelque distance des femmes, un majo superbe, la veste chamarrée de broderies, posé d'une façon un peu théâtrale, attendait que les étrangers prissent la parole.

Victor Hugo exprima le désir qu'il avait d'entrer en France par la vallée de Roncevaux, et demanda à l'Espagnol s'il pouvait se charger de les conduire. L'arriero répondit affirmativement et calcula le nombre de mules nécessaire aux voyageurs.

Mais la vieille, qui filait sa quenouille, rompit tout à coup le silence.

— Senor, n'y allez pas ! dit-elle.

Ce mot — ce bizarri; conseil — jeta quelque embarras dans la conversation.

L'Espagnol se leva, et, saluant gravement la fileuse aux cheveux gris, lui dit simplement : — Voulez-vous, madame, me faire la grâce de vous tairtî?

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Elle se tut. L'ni'ricro anvt;» ses chiffres et finit par conclure à une demande do douze cents réaux, qu'on s'accorda à lui donner. Le départ fut fixé au surlendemain et les arrhes du marché furent comptées.

On avait tout un jour pour les préparatifs du départ. La nouvelle se répandit dans l'hôtel ; comme Hui;o parlait de rengagement qu'il avait pris, Santos, qui se tenait derrière lui, lui })osa la main sur l'épaule, en le regardant de ses yeux profonds :

— Senor, dit-elle, il n'y faut point aller.

L'hôte fut du même avis ; quelques bourgeois du pays déclarèrent que le })rojet était plus que téméraire. On pratiquait à cette époque, envers les voyageurs confiants, un système d'exploitation qui avait ses désagréments. Des guides infidèles les faisaient tomber au milieu de bandes de voleurs qui les retenaient prisonniers. On ne manquait pas précisément d'égards envers eux, mais on les mettait à rançon ; on les obligeait d'écrire à leurs parents et à leurs amis pour se procurer la somme nécessaire à leur rachat. Si la somme tardait à arriver, on leur coupait l'oreille droite, puis l'oreihe gauche, quelquefois les pieds ou les mains, et finalement la tête, en manière de protêt, quand on ne conservait plus l'espoir d'aucune rentrée.

Cette perspective d'être découpés comme des vo-

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lailles indisposa la plupart des touristes et notamment les dames, qui tenaient à leurs oreilles et qui avaient bien raison, celles-ci étant les plus mignonnes et les plus roses du monde. Peut-être même craignaient-elles d'être exposées à d'autres périls ! L'hôte déclara s'opposer formellement au retour par la fameuse vallée ; les beaux yeux de Santos se remplirent de larmes. Elle affirmait qu'on devait regarder les étrangers comme des enfants, et veiller à leur sûreté en dépit d'euxmêmes.

Victor Hugo, en présence de cette opposition grandissante, dut renoncer à son itinéraire héroïque, et fit prévenir Tarriero. Celui-ci répondit un peu sèchement qu'on ne revenait point sur une convention faite.

En effet, le surlendemain, aux premières lueurs de Taube, la cour de rh(:)tellerie fut envahie par un troupeau de mules sonnantes, que conduisaient de fiers muletiers, harnachés de costumes nationaux aux chamarrures étincelantes. Les voyageurs furent sommés de descendre et de se mettre en route. Vainement offrirent-ils de solder le prix du voyage comme s'ils l'avaient accom})li; l'arriero ne voulut rien entendre; il tenait à l'honneur de la compagnie des illustres Français, et, comme il y a des juges en Espagne, il cita Victor Hugo et ses compagnons — ses compagnes aussi — devant l'alcade.

Les étrangers coinpiiriiroui (levant er mai^istrat populaire. Us y trouvèrent le eaballero et ses camarades, exposant leurs griefs en fort beau langage et développant le tort que leur causait l'abstention des voyageurs, non seulement au point de vue pécuniaire, mais au point de vue de leur réputation. L'alcade goûtait évidemment ces raisons et fronçait les sourcils en regardant la caravane réfractai re.

Cependant, iesFrançais n'étaientpas abandonnés de tout le monde. Santos arriva en courant, suivie à quelque distance de l'hôte, et se présenta devant la cour avec une telle vivacité, que le pied lui glissa et qu'elle fit la chute la plus galante du monde. Victor Hugo n'a jamais nié que ce fut lui qui la relev a ! Le seigneur alcade se montra visiblement troublé d'un accident qui lui avait montré quelle belle personne il avait sous sa juridiction ; son émotion s'accrut au discours de la manola, qui parla de ses pensionnaires avec une effusion attendrie. L'hôte, d'ailleurs, l'appuyait de son autorité.

Ce fut bien autre chose quand Hugo se nomma.

— Eh! quoi, seigneur, seriez-vous le fils de l'illustre général comte Hugo, qui gouverna Madrid du temps de l'Empereur?

— C'est mon père, répondit le poète.

— Vous me vovez charmé défaire votre connai-

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sauce. Je vous demande pardon du scandale causé par ces coquins de muletiers. Vous quitterez Pampelune quand vous voudrez, et comme vous voudrez. Je ne puis dire à quel point je suis heureux de vous être agréable, ainsi qu'au seigneur hôtelier, et aussi à Santos, qui est une belle tille, comme tout le monde a pu le voir...

Le jour suivant, le poète et sa compagnie quittèrent Pampelune parles grands chemins, dans une belle et bonne diligence, qui s'arrêta aux environs de la frontière, devant un tournant de route où gisait une caisse de voiture renversée, brisée, démolie, percée de balles. Les bagages avaient été pillés; les voyageurs avaient disparu. C'était la diligence de la veille, qu'auraient prise les Français, si l'esprit processif du muletier ne les avait retenus à Pampelune ! Il leur avait sauvé la vie, sans le faire exprès, par son entêtement à leur vouloir couper les oreilles.

On se hâta de repartir; on salua le soir même la terre de France. Et voilà pourquoi Victor Hugo n'a point passé par la vallée de Roncevaux.

Victor Hugo a toujours fort aimé l'Espagne. C'était pour lui comme une autre patrie, et la fortune de Napoléon eût pu l'y retenir. C'est au collège des

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