LES ENFANTS
C'était en 1872. Par un concours fâcheux de circonstances, je n'avais pas vu Victor Hugo depuis son retour de Guernesey ; je le savais à Paris, mais occupé d'un grand ouvrage, et j'hésitais à l'aller voir. Les choses obligeantes qu'il m'avait dites dans ses lettres ne suffisaient pas à m'enhardir; j'avais comme un scrupule de détourner à mon profit un temps qui me semblait appartenir à tous; c'était voler le monde. Ces idées, jointes à une certaine timidité, m'empêchaient d'aller frapper à sa porte, lorsque le hasard me le fit rencontrer.
Je passais sur le Pont-Neuf; je vis, arrêté contre le parapet, un homme qui regardait couler l'eau d'un air distrait. C'était Hugo. Je m'arrêtai,, je me sentis curieux de savoir où irait le poète. Il reprit
sa route macliinalcment et arriva au quai de rÉcole, tlu côté de la Samaritaine. 11 était évidemment irrésolu. C'était, comme je l'ai su depuis, uue des premières promenades qu'il faisait dei)uis son retour à Paris, Il aspirait l'air de la ville, se laissait coudoyer par les passants; ce tlàneur grandiose reprenait possession de cette ville à laquelle il a bâti la plus belle des cathédrales. Il prit à gauche, par le (juai, et se dirigea vers le Louvre.
Je le suivais, sans idée ])récise, le crrur me battant un peu^ résistant à l'envie de lui serrer les mains, et me disant que j'allais peut-être me jeter au travers d'une de ses pages. Je savais que Hugo composait souvent ainsi, allant à l'aventure, à moins qu'il ne prît pour Pégase une impériale d'omnibus. MonDieu, oui ! un Pégase à trois sous et qui ne va pas cependant plus mal qu'un autre. Il semble que l'inspiration se développe chez le poète au contact de l'élément populaire. Il rêve à l'œuvre commencée; elle se grave lentement, silencieusement^ dans sa mémoire, et^ rentré chez lui, il écrit ce que sa mémoire lui dicte. — Voilà du moins ce qu'on racontait, car je n'avais pas encore reçu de confidences directes à ce sujet.
Cependant Hugo entra dans la cour du Louvre, du même pas lent et indécis. 11 s'arrêta vers le
point central et se prit à regarder la vieille façade. J'étais à quelque distance en arrière et commençais à être embarrassé de mon personnage. Il y avait longtemps que je ne l'avais vu; il pouvait ne pas me reconnaître; j'avais des velléités de lui sauter au cou et de l'embrasser avant de lui dire mon nom. Ce projet fermentait dans ma tète; je finis par le regarder comme une chose toute naturelle et qui me serait aisément pardonnée. Sur ces entrefaites, Hugo se retourna tout à fait vers moi. L'histoire de Javert me revint en tète; je me sauvai comme un voleur, et c'est tout au plus si je ne me jetai pas dans la Seine.
Hugo eut plus tard la bonté d'excuser cet espionnage étrange, dont je m'accusai sincèrement. Pour me relever de mon indignité, il m'invita à passer la soirée dans sa maison avec l'aqua-fortiste Frédéric Régamey, qui désirait lui être présenté.
Nous fûmes d'une exactitude parfaite; le mardi suivant, à sept heures de relevée, nous arrivions chez le Maître. Il était absent... On nous fait entrer dans un petit cabinet meublé de fauteuils et de divans, et l'on nous prie d'attendre.
Je commençais à m'attrister, car la conversation d'un aqua-fortiste n'est pas d'une ressource énorme, quand la porte s'entr'ouvre et donne passage à un petit visage rose, éclairé de deux grands
PHOPOS DE TADLE
yru\ brillants. Nous retenons notre respiration pour ne pas eiraroucher l'oiseau, et j'avance doucement vers la ])()r(e... — Pan ! elle se referme, et voici mon a<ina-IV)rtiste qui me dit avec un grand sangiVoid :
— 11 n'est pas possible que ce soit là Victor Hugo.
Je rectifie ses idées et me glisse derrière la porte qui baille une seconde fois ; là, j'attrape à la volée un baby de quatre ans, à faire mourir de jalousie toutes les mères de France et de Navarre.
— Laissez-moi ! dit-elle... Maman !
— Un instant , mademoiselle. Dites-moi votre nom, et je vous laisserai peut-être.
— Jeanne.
— A la bonne heure. C'est un joli nom. Et comment s'appelle votre grand-père?
— Papapa.
— Me voilà fixé sur votre compte. Eh bien ! je vais vous laisser aller, si vous me promettez de revenir.
— Oui, je te le promets.
— Puisque vous me tutoyez, il me semble que je peux vous embrasser un peu.
— Non !
La fillette se sauve et rentre un moment plus tard tirant son frère après elle , un beau petit garçon, son aîné, qui a trouvé dans son berceau
une couronne qu'il serait difficile de lui ôter, le nom de son grand-père.
Nous oi'gnnisons immédiatement une chasse à courre. Frédéric acce})te le rôle du monstre et se met à quatre pattes pour revenir sur les chasseurs. Les bébés grimpent sur mes épaules ; je fais des prodiges de valeur pour les sauver.
On monte sur les fauteuils ; on casse un peu les meubles ; le jeu s'anime, et l'on arrive à un tel effet de tapage que la bonne survient, épouvantée. A l'aspect d'un monstre en habit noir et en cravate blanche qui pousse de formidables « hou ! hou ! », et de la barricade que j'ai élevée avec le divan, les chaises et le bureau, elle se demande quels étranges visiteurs elle a introduits dans la maison. Nous sommes un peu décontenancés, mais Jeanne va fermer la porte, ce qui rend au monstre son audace ; le voilà qui se met à dévorer les enfants qu'il attrape. C'est au milieu d'un redoublement de vacarme que la sonnette retentit. Quand Victor Hugo apparaît dans le petit cabinet, il nous trouve convenablement assis, mais rouges, essoufflés, et la cravate blanche passablement chiffonnée.
Le grand-[)ère nous excusa. Nous eûmes l'honneur d'entrer })Our la i)remière fois dans cet intérieur charmant et paisible, où l'on oublie qu'on est avec le plus grand des poètes, tant il ressemble au meilleur des hommes. Au bout de cinq mi-
IMiOPOS 1)K TA HLK
nutcs, nous étions rassurés, surtout en recoiniaissant autour de la table quelques visages amis, quel(]ues talents aimés, toute une famille littéraire. On ne se souvient (ju'on est avec Victor Hugo (jue lorsqu'il parle. Il est diflicile alors de ne pas rester sous le charme de sa parole facile, simple, colorée pourtant, et si ardemment enthousiaste dans les moments d'animation.
Mais on arrivait au dessert, et M"" Jeanne a des droits imprescriptibles. D'abord, son premier droit, c'est d'être assise auprès du grand-père, et le second, c'est de le gouverner à sa fantaisie. Elle se plaisait, ce soir-là, à lui voir placer un verre sur une carafe, une fourchette au-dessus, et plus haut encore, pour couronner l'édifice, une superbe cocotte, — sans allusion politique d'ailleurs. L'enfant battait des mains, et son rire résonnait comme une clochette d'argent. Il y avait dans cette gaieté enfantine quelque chose de si communicatif qu'on ne pouvait guère s'occuper d'autre chose. Et nous voilà tous à regarder comment un poète lyrique réussit les équilibres.
Je vous assure qu'il faut un grand sérieux et une certaine contention d'esprit pour élever un édifice avec des éléments aussi disparates. Je ne sais si la charpente d'un drame offre de plus hautes difficultés. La tour de Pise se comprend encore; elle va de travers, on le sait, mais elle est con-
struite avec de tels matériaux que sa solidité n'est qu'un problème relatif. L'élévation d'une colonne de cristal entraîne bien d'autres dangers, sans compter que si elle s'abat, on a peu de chance de pouvoir la reboulonner. Le succès fut complet ; Hernani, a sa première représentation, ne s'élova pas plus haut que cette pyramide. L'enfant, charmée, en oublia un jeune « porc » qui se promenait innocemment sur la table, et qui avait fait d'abord ses délices. Ce porc, il faut le dire, était une création de Frédéric Régamey, qui les réussit admirablement au moyen d'un citron et de quatre allumettes.
La soirée cependant s'avançait. Quelques poètes de la nouvelle pléiade entraient dans le salon. Des discussions artistiques s'engageaient çà et là, et le Maître s'y mêlait en simple causeur, entraînant souvent la balance sous le poids de sa parole profondément logique.
De temps en temps le silence s'établissait naturellement autour de lui. C'était lorsqu'il lui venait aux lèvres une anecdote ou quelque souvenir d'exil...
Un autr(; jour, — je serai })lus bavard encore. Je dirai les propos de table de Victor Hugo, qui me paraissent autrement intéressants que ceux de Martin Luther...
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C'est pour les enfant.s que Victor Ilui;») so i)laît à organiser des fêtes et des loteries dont il rôgle les détails avec complaisance. La fête de l'arbre de Noël, qui précéda son voyage à Guernesey, en 1877^ a laissé des souvenirs dans bien des mémoires. Tout un peuple d'enfants enrubannés, empanachés, remplissait les salons de la rue de Clichy. Les joujoux étaient disposés avec un art savant, et le goût de M'"" Alice Lockroy ajoutait aux prodigalités du grand-père. L'arbre de Noël avait la tète en bas et servait de lustre à l'appartement. Des deux côtés de cet éblouissement de lumières et de verdures, deux tribunes avaient été disposées, garnies de bonshommes et de belles dames en carton. D'un côté, on lisait : chambre DES poupées; de l'autre, sénat des porrichinels. Car Pulcinella est bien })lus amusant quand il prend deux r.
Les poupées étaient fort correctes et faisaient des yeux d'émail à des polichinelles un peu débraillés, qui se tinrent pourtant fort bien pendant le discours d'ouverture de M. Victor Hugo. Le poète apportait devant ces deux corps respectables une question d'amnistie. 11 s'agissait d'une troupe de bandits, de voleurs, qui ne respectaient rien et
se jouaient des choses les plus sacrées. On s'était emparé de certains dévastateurs, qui étaient des moineaux, et on voulait savoir si on les mettrait à la casserole ou si on leur donnerait la volée. Les deux Chambres, réunies en congrès, étaient fort perplexes. La question sociale montra le bout de l'oreille. Il fut établi que si les pierrots pillaient un peu la propriété des autres, c'était pour se faire des nids et ne pas mourir de faim. Les poupées s'attendrirent; les polichinelles firent couic; un pantin, remplissant les fonctions d'avocat, fit des gestes désordonnés qui enlevèrent le vote. On lâcha les pierrots qui partirent comme des fièchcs, et l'on pilla les deux Chambres. Tant le mauvais exemple a de pouvoir !
L'amour du poète pour les enfants se manifeste par ses tendresses infinies pour Georges, et pour la petite Jeanne, dont il aurait fait une enfant gâtée, si elle n'avait le meilleur naturel du monde. Il ne se contente pas de jouer avec ses bébés, il les taquine et les pousse quelquefois à la révolte. 11 a inventé un jeu de cerises qui consiste à avoir l'air de les partager intégralement et à s'en adjuger double part. Une pour moi, une pour toi,
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une pour moi, suit une pause; puis ou recommence : une pour moi, une })0ur toi, une pour moi ! — Et ainsi de suite. Ce n'est qu'au bout d'un moment (|ue l'entant se rend comj)te de l'injustice de ce })artage et proteste avec emj)orlemcnt.
Un jour, à la rentrée du grand-père en France, les voyageurs se trouvèrent en contact avec l'uniforme étranger.
Victor Hugo avait voulu passer par Thionville, place que son père avait défendue sous le premier Empire et qu'un siège de deux ans n'avait pu réduire.^
Thionville était en ruines; le poète se promenait mélancoliquement par les rues dévastées. Il avait voulu revoir la maison habitée autrefois par son père ; elle avait croulé sous les bombes prussiennes ; les souvenirs d'autrefois étaient ensevelis sous les décombres.
— Ah ! si votre père avait vu cela ! dit le maire qui l'accompagnait dans ce douloureux pèlerinage.
— Il ne l'aurait pas vu, répondit Victor Hugo.
UK vurroi! li uc o i.-!
La famille du Maître était restée à l'hôtel. Mon ami Georges, alors âgé de quatre ans, se promenait dans le jardin, un peu attristé de toutes ces ruines et de la tigure attristée de ceux qu'il aimait. Passe un militaire allemand en grand uniforme. Il sourit à la vue de ce bel enfant et s'avance vers lui.
— Voulez-vous me donner la main, mon petit ami?
— Non ! répond Georges en cacliant ses mains derrière lui.
L'officier se renseigna auprès des gens de la maison qui lui dirent :
— C'est le petit-fils de Victor Hugo.
— Ali ! fit-il en s'éloignant ; je comprends.
Le Maître adore sa pctitc-lillo, et, lorsque ce n'est pas M'"^ Drouet qui nous rai)[)orto ses « mots d'enfant », il s'en chai'go volontiers.
— Quand aurai-jo lapoui)ée que tu me [)romets? demandait Jeanne à une; dame do notre connaissance, peu après les étrenncs.
— M.iis, i('i)(»ii(li( la (lame, au jour de Tan prochain ; ("\'sl réj)oqiu' où naissent les poupées.
— Je t'assure, répondit Jeanne, rpTil n'y a pas besoin d'attendre si longtemps. Elles naissent très bien à Pâques; il y a des œufs qui en sont pleins.
Il s'est passé une assez jolie histoire à ce renouveau. Victor Hugo a donné carte blanche à ses enfants pour arranger et fleurir le jardin de sa nouvelle maison. Le jardinier a très bien fait les choses et a apporté un compte fort élevé, quinze cents francs, je crois.
Quinze cents francs de roses ! Le Maître a trouvé cela clier, mais, loin de faire aucun reproche à cet égard, il a demandé seulement qu'il lui fut permis, de son côté, de donner quinze cents francs aux pauvres.
— Chacun prend son plaisir où il le trouve, a-t-il dit à ses enfants, et vous ne trouverez })as mauvais que je dépense en charités ce que vous dépensez en jardinage.
— Ah ! papapa ! se sont écriés les enfants, tu peux compter alors qu'au prochain trimestre le compte du jardinier sera double !