‹ Propos de table de Victor Hugo, recueillisChapitre 3 sur 30 · I)H VU;T0H HUGO · texte numérisé non relu

I)H VU;T0H HUGO

Voici une expérience fort intéressante ;'i faire, nous dit ^'ictor Hugo, un jour que nous dînions en petit comité. Il faut, pour y réussir, avoir de petits enfants sous la main, de tout petits enfants. Plus ils seront petits, mieux cela vaudra. Il suffit qu'ils puissent marcher.

Lorsque vous avez les enfants et que vous savez où les trouver , vous achetez une poupée et un polichinelle d'une aimable figure. Vous les pla'cez dans les poches do derrière de votre redingote, mais gardez-vous de le faii-e sans art et de les y jeter la tète en bas ! Que le ])olichinelle, avec son air effronté, passe la tête à la fenêtre, agitant ses bras ballants vers la i)oupée interdite de ces avances. Elle, elle se tiendra dans la })Oche à côté, les yeux grands ouverts, les bras en avant, fort émue d'un })areil voisinage. Tous deux auront Taji' de fantoches jouant une scène de comédie dans un théâtre de marionnettes. C'est le prologue.

Vous renti'ez chez vous, après cette mise en scène, et vous rencontrez dans votre salon des académiciens et des hommes politiques qui viennent vous consulter sur luie question brûlante. On

PI!(H'OS 1)K TA ni.K

VOUS alUMidaii |i(iiii' la luiMti'c sur le laiiis. La voilà sur le tapis. Atu-uliou !

Los eufants sont venus vous cnibi-asscr, avec uno parfaite innoccMice. Puis ils so sont retirés dans un coin de l'appartement, ayant des communications particulières à faire au chat de la maison.

Pendant ce t('m[)s, la discussion des hommes •sérieux s'anime ; il se dit de part et d'autre de fort belles choses. Vous prenez l'allure promenante do ces esprits inquiets dont le mouvement augmente la lucidité. Vous allez et venez, en passant, sans avoir l'air de le faire exprès, devant les enfants qui depuis un moment ont levé la tète. Ils ont eu l'instinct, le Hair, le pressentiment qu'il allait se l)ass(>r (piclque chose. Ils se sont regardés, interrom})ant leur dînette, abandonnant le chat à ses réflexions. C'est avec une espèce de sourire craintif que le petit doigt de l'un s'est levé, indiquant à l'autre la découverte qu'il vient de faire. Vous aviez le dos tourné vers eux. Le polichinelle, ébranlé par votre logique, s'inclinait vers la poupée, qui ne savait que penser de ses déclarations. Cependant les enfants comprennent qu'ils ne font pas un rêve. Il faut voir ce que c'est. Comment ces étrangers descendus du ciel sont-ils venus se loger dans les poches de leur grand-père"? Et comment ne pensent-ils pas à leur présenter leurs devoirs? Il n'y a donc plus de politesse! Et

lentement, doucement, à quatre pattes d'abord, puis sur leurs pieds, les bébés enhardis se sont avancés. Ils suivent l'orateur, interdits, souriants, cherchant à se rapprocher du petit monde qui les charme.

La conférence s'anime, et vous parcourez le salon à grands pas, agitant d'autant les personnages qui vous habitent!

Les enfants, de plus en plus intéressés, et décidés à suivre cette aventure, emboîtent le })as, et passent, pour vous i^attraper, entre les jambes des hommes politiques. De mauvais esprits demandent à quelle heure on les couche. Vous n'en tenez aucun compte et foudroyez votre adversaire de vos arguments avec une telle violence, que la poupée tombe dans les bras du polichinelle. Vous triomphez des résistances parlementaires , avec des agitations qui heurtent à des encoignures perverses les têtes do vos pantins. Les enfants sont inquiets ; l'intérêt de l'action atteint son paroxysme ; le jeu des acteurs devient si vif qu'il touche à la culbute, et les babys, qui les protègent et qui les aiment d'avance, se jettent au travers de la discussion, en s'écriant :

— Papapa! la poupée!

— Papapa! le polichinelle!

Ah! comme cela vous porte tortaui)rès des gens sérieux! Mais on s'amuse bien plus qu'à la tribune.

18 IMiOl'OS 1M-; lAIiLK

— Mademoiselle Jeaiiiie, a dit Vacqueric d'un ton grave, tu sais que tu as une note à toueher au Rappel.

— Quelle note?

— Trois francs soixante-quinze, pour tes mots de la semaine.

Jeanne hésite, et se retourne vers son grandpère.

— Papapa, c'est-il vrai i

— Comment, répond le poète, tu écris dans les journaux! et sans m'en prévenir!

Il y avait une fois un grand-père qui aimait passionnément sa pelite-tllle, et une petite-lille qui n'aimait guère moins son grand-père. Ils coulaient des jours heureux à la promenade, à table et dans la chambre de récréation ; ils auraient été parfaitement contents, si un loup ne s'était glissé dans leur bergerie.

Ce loup, — il faut rendre justice même à ses ennemis^ — consistait en une maman la plus belle

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du monde, si belle qu'elle charmait invinciblement tous ceux qui rapprochaient, sans se donner aucune peine pour cela. C'était l'effet d'un talisman, sur lequel il n'y a pas d'explications à fournir, mais qui lui avait été donné par une fée et qu'elle portait dans ses yeux.

Rien de plus dangereux qu'une maman pareille, parce que^ alors même qu'elle gronde et qu'elle est terrible, on ne peut s'empêcher de l'aimer, et qu'on l'embrasse quand elle punit, ce qui ne peut que l'encourager dans ses sévérités et en faire un tyran déplorablement obstiné.

11 est vrai que la petite-fille avait elle-même la tête près du bonnet et des inclinations révolutionnaires, qu'elle tenait de son grand-pêre sans doute. Si bien qu'un jour qu'elle avait été d'une haute inconvenance avec l'alphabet, les sourcils de la maman se froncèrent au-dessus de ses beaux yeux, ce qui fit comprendre à la petite fille qu'elle était privée de dessert.

Cet acte d'autorité me paraît énorme, siu'tout dans la saison des pêches et des abricots; si j'a^ vais été la petite fille, je me serais précipité aux pieds de ma jolie mère, et je lui aurais tant embrassé les mains, les bras et les joues, qu'elle se serait peut-être laissé attendrir. Mais je ne suis pas la petite tille, et je m'en suis tonjours affligé.

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Le graiid-pèrc reriit le coup avec un grand stoïcisme et déclara que, puisque la lillette ne prenait i)as de dessert, il n'en iirendrait pas non plus. Cela lui coûtait, parce qu'il y avait sur la table un grand coquin de fromage qui empestait horriblement et qu'il aimait beaucoup.

La chose se passa fort bien cette première fois, ou plutôt fort mal ; mais les deux déshérités firent bonne contenance en songeant au lendemain.

Hélas! .nul n'est sûr de l'avenir; la grosse main de Dieu, qui tient les destinées des empires, tient aussi les destinées du lendemain, et ne voulut pas les lâcher. Cette détestable querelle de la petite fille et de l'alphabet se prolongea trois jours; comme ni l'un ni l'autre ne voulaient céder, la maman maintint son arrêt... Avoir du dessert ou n'en pas avoir, c'est la question.

Cependant, le troisième jour, comme la fillette s'était endormie de bonne heure, et qu'on l'avait emportée de table au moment fatal, la maman s'émut. Nous sommes bien aise de constater qu'elle n'avait pas un cœur de roche, malgré l'apparence contraire. Elle s'approcha du grand-père et lui dit doucement :

— Père, maintenant que l'enfant est couchée, pourquoi ne mangeriez-vous pas du dessert avec nous "?

— Non, dit le grand-père, je n'en mangerai pas.

On ne doit jamais manquer à sa parole, même quand eu la donne à sa petite-fille...

L'autre jour — je ne sais plus la date — jM'''^ Jeanne et son frère s'amusaient bruyamment dans le grand salon rouge de la rue de Clichy, avec Teffusion naturelle à leur âge. Ce n'étaient que piétinements, cris d'oiseaux, cabrioles compromettantes et courses au clocher. On avait engagé le chat Gavroche pour un steeple-chase, mais Gavroche, qui est pacifique et sérieux, s'était récusé. Son amie Jeanne l'avait alors rapporté au giron maternel, en lui signifiant son congé. « Toi, reste avec tes parents I... » Après quoi, elle s'était emparée de son grand-père et lui avait expliqué ses intentions. Et le grand-père avait mis sa gloire à quatre pattes.

La petite hlle reçut le lendemain les vers suivants :

L'autre soir, en jouant avec votre grand-père Dans l'anlre où ce Iniveur de sang fait son repaire. Vous lui tites porter le plus doux des fardeaux, 0 Jeanne ! et je vous vis lui monter sur le dos.

Résigné, comme on dit, que le fut Henri Quatre, Ou jugeant inutile et vain de se débattre, Papapa sous le joug se courba doucement, Et sur l'épais tapis marcha docilement.

PROPOS DE TAHLK

Sans èlre un granJ devin, je puis, mademoiselle, Dévoiler l'avenir en p.utio à vos yeux : Avant qu'il soit longtemps, vous serez gramle ol belle Et iièrc de porter voire nom glorieux ;

Vous tiendrez d'une mère une grâce infinie ; Votre sang doit vous faire un esprit sans rival; Vous aurez la beauté, — peut-être le génie... Mais vous n'aurez Jamais un semblable cbcval.

On a donné à Georges une de ces presses nouvelles, avec lesquelles on peut tirer dix mille copies d'une écriture quelconque. Ces copies, il est vrai, sont violettes, diffuses et assez désagréables à voir. Mais l'appareil n'en est pas moins ingénieux, et Victor Hugo s'en est laissé vanter les mérites.

Que pouiTait-on bien faire de cette machine-là? Pi^écisément les enfants étaient en nombre; une amie de M"'' Jeanne fut appelée au conseil. On ne m'y admit pas. J'avais commis je ne sais quelle énormité , et l'on m'avait laissé dans un coin, comme un vieux vilain que j'étais.

Le conseil décida à l'unanimité qu'il fallait faille un journal, et le grand-père approuva cette excellente idée. Le titre du journal fut longuement débattu ; il resta vingt noms sur le carreau, et l'on

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s'arrêta à celui des Trois Ri'pablicains. Cela disait tout et donnait satisfaction aux opinions des familles, car le troisième fondateur de la feuille était la tille d'un député radical, une fillette de dix ans, qui ressemblait passablement à une grande fîeur. Pour le mal que je veux aux journaux, je leur souhaite beaucoup de rédacteurs semblables. Il fut convenu entre elle, Georges et Jeanne, que les trois propriétaires du journal vivraient sur un pied d'égalité complète et d'accord parfait.

Victor Hugo s'abonna séance tenante. On partit d'ailleurs de ce principe, que les parents étaient tous abonnés naturellement, ou du moins qu'ils payeraient tous leur abonnement, ce qui revient au même.

Le journal parut; il eut un beau succès. On y trouvait des nouvelles de la pluie et du beau temps, des promenades faites et à faire, des visites des amis de la maison ; le chat Gavroche y était stigmatisé pour avoir grifïé l'un des rédacteurs ; enfin la feuille ])arut intéressante, et malgré le serment qu'il a fait de ne pas écrire dans les journaux, Victor Hugo promit de donner quelque chose aux Trois Répablicains.

Malheureusement on ne lit point assez de publicité. J'étais un des abonnés de la première heure, ce qui m'avait valu l'indulgence du comité, et comme j'avais oublié de payer mon abonnement

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et que le journal élait bien long à écrire, on se décida à me demander ma collaboration.

J'étais bien sûr qu^on viendrait me chercher dans mon coin. Je débutai })ar un article à sensation dont je me souviens encore.

« Les Trois Rcpublicains, disais-je, m'ont fait l'honneur de me demander ma collaboration. C'est avec une grande joie que je vais me mêler à la pléiade d'esprits distingués qui dirigent ce rare journal. Il est certain que cette feuille est la première de toutes, et que les autres journaux ne lui vont pas à la cheville. Voilà mon opinion, et ceux qui ne sont pas contents n'ont qu'à le dire.

« On me charge de la partie artistique et dramatique des Trois Républicains. J'accepte et dois à mes lecteurs une profession de foi sincère. Je serai d'une impartialité absolue, mais ne dirai du bien que des dames qui m'embrasseront et des messieurs qui me donneront quelque chose. J'éreinterai les autres. Et voilà.

Victor Hugo trouva mon article fort bien, mais un peu hardi.

— On voit bien que vous ne faites pas de journalisme, lui dis-je.

Mes directeurs furent d'un avis absolument opposé.

— J'étais sûre qu'il écrirait des bêtises, dit ]\I"'' Jeanne.

Ce mot me froissa, et dans le numéro suivant, je donnai ma démission. Elle suivait un alinéa, dans lequel la direction déclarait se priver de mes services. J'écrivis avec une grande dignité :

« On voit de quelle façon ignominieuse les Trois Républicains viennent de me flanquer à la porte. Je m'y attendais. Voilà ce qu'on gagne à dire la vérité, rien que la vérité. C'est bon. Je m'en vais.

« Qu'il me soit permis d'adresser mes adieux aux lecteurs de cette déplorable feuille do chou, vouée désormais à la honte et à la ruine. Je ferais connaître mon opinion sur son compte sans le sentiment des convenances qui me possède, et si je n'aimais de tout mon cœur ses trois rédacteurs en chef. »

Victor Hugo s'amusa beaucoup de mes procédés de polémique. Mais il me signala comme un homme dangereux. Je ne sais si les Trois Républicains continuèrent après cette mémorable rupture. Dans tous les cas, mon service fut supprimé.

Les enfants étaient tout petits encore. Victor Hugo nous entretenait des dillercnces d'inslinct

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des petits garçons et des petites tilles, et nous disait là-dessus des choses charmantes. II aperçoit ses bébés et veut nous donner dos preuves à l'appui de ses théories.

— Georges! dit-il, voudrais-tu voir les jambes d'Henriette? (Henriette, c'est une des bonnes.)

Georges rougit, trouve que ce n'est pas un mot à dire, et va se jeter dans les bras de sa mère.

— Et toi, Jeanne, voudrais-tu voir les jambes de ta bonne?

Jeanne hausse les épaules.

— Ça m'est bien é^al !

Il est difficile de parler de Victor Hugo, sans que sa petite fille intervienne dans les histoires plus souvent qu'à son tour. Ce n'est pas ma faute, mais il faut dire qu'un caprice de M"^ Jeanne a bouleversé la maison ces jours-ci.

— Papapa, a-t-elle demandé, est-ce que je ne suis pas assez grande ?

— Si, mon amour, tu es assez grande.

— Eh bien, je ne voudrais pas me coucher de bonne heure ce soir.

— Pourquoi cela ?

— Il vient des sénateurs pour te parler ; je veux les voir.

DK VICÏOll HUGO

— Ma chérie, cela t'ennuiera.

— Non, cela ne m'ennuiera pas.

— Tu voudras jouer .

— Non, je ne jouerai pas.

— Tu feras du bruit .

— Non, je serai sage.

— Eh bien, dit le grand-père, arrange cela avec ta mère; moi, je veux bien.

La petite fille est très flattée de cette marque de confiance.

— Tu sais donc la politique ? lui demande son frère.

— Non, mais je verrai bien ce qu'ils diront. Le soir, les sénateurs affluent. M"'' Jeanne,

accrochée à l'habit du grand-p:^re, les écoute attentivement. EUeestd'une sagesse exemplaire. Victor Hugo montre une grande vivacité oratoire ; il s'anime; il s'emporte, et sa voix sonore fait résonner les voûtes du salon rouge.

— Papapa !

— Quoi, mon enfant ?

— Ce n'est pas contre moi que tu es fâché, au moins?

— Non, ma mignonne.

La soirée s'achève; les sénateurs s'en vont; il n'y a qu'une voix pour louer la tenue de M"*' Jeanne. Cela lui fait venir une autre idée.

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— Grand -j)èi'c, vcux-tu m'cmmencr au Sénat demain t

— Oui, si cela t'amuse; tu n'as qu'à venir avec ta mère.

— Non , pas avec maman, c'est avec toi que je veux aller.

— Ce n'est pas possible; on ne te laisserait pas entrer.

— Môme si tu le dis ?

— Même si je le dis.

— Eh bien, tu ne diras rien; tu me prendras par la main, nous entrerons, et tu me mettras sur tes genoux.

— Oui, mais il viendra un huissier tout habillé de noir, avec une grande chaîne ; il te dira : Mademoiselle, vous n'êtes pas sénateur !

— Et je répondrai : Monsieur, je suis sa petitetille !

Le Maître est un grand conteur d'histoires. lien réédite de charmantes pour Georges et Jeanne, ses petits-enfants. Je dis rééditer, car il les a déjà racontées à leur père, à leurs tantes, ti-ente ans auparavant. Mais les histoires ne vieillissent pas, et Ton entend toujours avec plaisir la Bonne Puce et le Méchant Roi ; le Chien métamorphosé en ange ;

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