‹ Propos de table de Victor Hugo, recueillisChapitre 22 sur 30 · PROPOS I)K TAULE · texte numérisé non relu

PROPOS I)K TAULE

Au retour de l'exil, le poète rentra à l'Académie avec une autorité légitime qui ne prévalut pas contre les petites coalitions d'école. 11 chercha vainement à pousser ses collègues dans une voie de progrès ; une incomparable force d'inertie fît avorter ses tentatives. Il fut rarement avec les triomphateurs. Leconte de Lisle, Théodore de' Banville durent se contenter de sa voix.

Il n'est pas sûr que si Victor Hugo n'avait pas été de l'Académie dans ces derniers temps, il l'eût emporté sur Messieurs Ne nommons personne. « Si c'était à refaire, il faudrait voir, » disait un journal, qui racontait son élection d'autrefois. Victor Hugo a beaucoup ri de ce mot, qui vient du reste d'un de ses amis. C'est pourquoi, sans la moindre amertume, il nous disait que la rénovation de l'Académie ne pourrait être obtenue que par le suffrage universel.

Pourquoi pas? Le poète entrait dans les détails du mouvement populaire qui se produirait à ce sujet et dont le premier résultat serait d^élever l'intelligence française et les idées populaires. Comment un peuple, qu'on croit apte à juger la valeur politique des hommes, n'arriverait-il pas à deviner, à

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constater leur valeur artistique? Les paysans n'ont-ils pas des livres que lisent leurs fils, de petits journaux que lisent leurs femmes; n'auraientils pas pour conseil les maîtres d'école, leurs bourgeois, leurs amis plus lettrés'? Croit-on qu'avec le suffrage universel, les supériorités comme Hugo, Lamartine, Gautier, Balzac, feraient longtemps antichambre à la porte des immortels? Les grands esprits, les esprits généreux ne feraient-ils pas à cet égard une propagande utile et passionnée? Les paroles de Hugo ne me reviennent pas d^une façon exacte, mais nous étions sous le charme, et ce suffrage universel, dont il nous disait les miracles — et qu'il voulait même appliquer aux nominations dans l'ordre de la Légion d'honneur — nous paraissait devoir gouverner le monde.

Voici ce que Victor Hugo nous a raconté hier, 2 mars 1877, en souvenird'un grand écrivain :

« Je passais en voiture dans la rue du Faubourg- Saint-Honoré, quand, devant l'église, j'aperçus M. de Balzac r^ui me faisait signe d'arrêter. Je voulus descendre ; il m'en empêcha et me dit, en me prenant les mains :

— Je voulais aller vous voir. Vous savez que je me porte à l'Académie 1

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— Non.

— l'^li bien, je vous lo dis. Qu'en pensez-vous?

— Je i^ense que vous arriverez Iro}) tard. Vous n'aurez que ma voix.

— C'est surtout votre voix (]ue je veux.

— l\tes-vous tout à fait décidé ?

— Tout à fait.

Balzac me quitta. L'élection était déjà à peu prés convenue ; des noms très littéi-aires s'étaient ralliés, pour des motifs politiques, à la candidature de M. Vatout. J'essayai de faire de la propagande pour Balzac ; je me heurtai à des idées arrêtées et n'obtins aucun succès. J'étais contrarié de voir "un homme comme Balzac réduit à une seule voix, et songeais que si j'en obtenais une seconde^ je créerais dans son esprit un doute favorable pour chacun de mes collègues. Comment conquérir cette voix 1

Le jour de Lélection, j'étais assis auprès de l'excellent Pongerville, le meilleur des hommes ; je lui demandai à brûle-pourpoint :

— Pour qui votez-vous '^

— Pour Vatout, comme vous savez.

— Je le sais si peu que je viens vous demander de voter pour Balzac.

— Impossible. "

— Pourquoi cela ?

— Parce que voilà mon bulletin tout préparé. ^'oyez : ^'ATOTIT.

— Oh! cela ne fait rien.

Et sur deux carrés de papier, de ma plus belle écriture, j'écrivis : Balzac.

— Eh bien ? me dit Pongerville.

— Eh bien, vous allez voir.

L'huissier qui recueillait les votes s'approcha de nous, je lui remis un des bulletins que j'avais préparés. Pongerville tendit à son tour la main pour jeter le nom de Vatout dans l'urne; mais une tape amicale que je lui donnai sur les doigts tit tomber son papier à terre. Il le regarda, parut indécis, et comme je lui offrais le second bulletin sur le(|uel était écrit le nom de Balzac, il sourit, le prit et le donna de bonne grâce. »

Et voilà comment Honoré de Balzac eut deux voix au dépouillement du scrutin de l'Académie.

Un jour, Victor Hugo passait, au beau temps de l'Académie — je veux dire au temps où il y allait — sur ce pont des Arts légendaire, que des réparations incessantes ont enlevé à la circulation depuis une trentaine d'années. On y tolérait, à cette éjjoque, des passants et des aveugles. Un de ces

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derniers, vieux soldat, guidé par une petite fille, saisit Victor Hugo par le pan de sa redingote et l'arrêta au passage.

— (vjiic voulez-vous, mon brave homme? lui dit le poète; je vous ai donné deux sous.

— Oui, monsieur, et je vous ai remercié ; c'est que je voudrais autre chose.

— Quoi donc?

— Des vers.

— Vous les aurez, fit Hugo en rejoignant les amis qui l'avaient trahi.

Le lendemain, l'aveugle tenait une pancarte sur laquelle on lisait ce quatrain :

Aveugle comme Homère et comme Bélisaire, N'ayant l'ien qu'un enfant pour guide et pour appui, La main qui donnera du pain à sa misère, 11 ne la verra pas, mais Dieu la voit pour lui.

Les recettes du pauvre augmentèrent.

Les fils de Louis-Philippe ont toujours eu pour Victor Hugo beaucoup d'admiration et de déférence; l'amitié de leur père pour le poète y est pour quelque chose sans doute, mais ils en ont franchement liérité.

Dans une traversée de la Manche, le poète fut

abordé par un voyageur qui lui présenta sa jeune femme et ne le quitta pas de toute la traversée. C'était le prince de Joinville ; il parlait de sa famille qu'il allait rejoindre :

— Vont-ils être contents, dit-il, quand je leur raconterai que j'ai passé la journée avec Victor Hugo !

Le duc d'Aumale envoie régulièrement au Maître les ouvrages qu'il publie avec un luxe typographique excessif.

Le duc, qui se présentait à l'Académie, est venu faire au poète la visite traditionnelle; il a été reçu avec la plus exquise courtoisie. Sa visite a duré deux heures.

M""^ Drouet, qui est un brin curieuse, a demandé ce soir au Maître :

— Qu'avez-vous pu vous dire tous deux pendant tout ce temps ?

— Hé ! madame, a répondu Hugo, les plus aimables choses du monde. Nous nous sommes contentés des roses sans aller au fond du pot. La question de l'Académie était délicate; nous ne l'avons abordée ni l'un ni l'autre. A travers ce qu^il disait, j'entendais : « Vous savez que je viens vous demander votre voix pour l'Académie. » Et je répondais, sans parler plus que lui : « Vous savez, mon prince, vous ne l'aurez pas. »

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