‹ Propos de table de Victor HugoChapitre 2 sur 23 · LES ENFANTS · texte numérisé non relu

LES ENFANTS

C'était en 1872. Par un concours fâcheux de circonstances, je n'avais pas vu Victor Hugo depuis son retour de Guernesey ; je le savais à Paris, mais occupé d'un grand ouvrage, et j'hésitais à l'aller voir. Les choses obligeantes qu'il m'avait dites dans ses lettres ne suffisaient pas à m'enhardir; j'avais comme un scrupule de détourner à mon profit un temps qui me semblait appartenir à tous ; c'était voler le monde. Ces idées, jointes à une certaine timidité, m'empêchaient d'aller frapper à sa porte, lorsque le hasard me le fit rencontrer.

Je passais sur le Pont-Neuf; je vis, arrêté contre le parapet, un homme qui regardait couler l'eau d'un air distrait. C'était Hugo. Je m'arrêtai, je me sentis curieux de savoir où irait le poète. Il reprit

sa route machinalement et arriva au quai de l'École, <lu côté de la Samaritaine. Il était évidemment irrésolu. C'était, comme je l'ai su depuis, une des premières promenades qu'il faisait depuis son retour à Paris. Il aspirait l'airde la ville, se laissait coudoyer par les passants; ce flâneur grandiose reprenait possession de cette ville à laquelle il a bâti la plus belle des cathédrales. Il prit à gauche, par le quai, et se dirigea vers le Louvre.

Je le suivais, sans idée précise, le cœur me battant un peu, résistant à l'envie de lui serrer les mains, et me disant que j'allais peut-être me jeter au travers d'une de ses pages. Je savais que Hugo composait souvent ainsi, allant à l'aventure, à moins qu'il ne prit pour Pégase une impériale d'omnibus. MonDieu, oui ! un Pégase à trois sous et qui ne va pas cependant plus mal qu'un autre. Il semble que l'inspiration se développe chez le poète au contact de l'élément populaire. Il rêve à l'œuvre commencée; elle se grave lentement, silencieusement, clans sa mémoire, et, rentre chez lui, il écrit ce que sa mémoire lui dicte. — Voilà du moins ce qu'on racontait, car je n'avais pas encore reçu de confidences directes à ce sujet.

Cependant Hugo entra dans la cour du Louvre, du même pas lent et indécis. Il s'arrêta vers le

DE VICTOR Hl'GO

point central et se prit à regarder la vieille façade. J'étais à quelque distance en arrière et commençais à être embarrassé de mon personnage. Il y avait longtemps que je ne lavais vu; il pouvait ne pas me reconnaître; j'avais des velléités de lui sauter au cou et de l'embrasser avant de lui dire mon nom. Ce projet fermentait dans ma tète; je finis par le regarder comme une chose toute naturelle et qui me serait aisément pardonnée. Sur ces entrefaites, Hugo se retourna tout à fait vers moi. L'histoire de Javert me revint en tète; je me sauvai comme un voleur, et c'est tout au plus si je ne me jetai pas dans la Seine.

Hugo eut plus tard la bonté d'excuser cet espionnage étrange, dont je m'accusai sincèrement. Pour me relever de mon indignité, il m'invita à passer la soirée dans sa maison avec raqua-for tiste Frédéric Régamey, qui désirait lui être présenté.

Nous fumes d'une exactitude parfaite; le mardi suivant, à sept heures de relevée, nous arrivions chez le Maître. Il était absent... On nous fait entrer dans un petit cabinet meublé de fauteuils et de divans, et l'on nous prie d'attendre.

Je commençais à m'attrister, car la conversation d'un aqua-fortiste n'est pas d'une ressource énorme, quand la porte s'entr'ouvre et donne passage à un petit visage rose, éclairé de deux grands

yeux brillants. Nous retenons notre respiration pour ne pas effaroucher l'oiseau, et j'avance doucement vers la porte... — Pan ! elle se referme, et voici mon aqua-fortiste qui me dit avec un grand sangfroid :

— Il n'est pas possible que ce soit là Victor Hugo.

Je rectifie ses idées et me glisse derrière la porte qui baille une seconde fois; là, j'attrape à la volée un baby de quatre ans, à faire mourir de jalousie toutes les mères de France et de Navarre.

— Laissez-moi ! dit-elle... Maman !

— Un instant, mademoiselle. Dites-moi votre nom, et je vous laisserai peut-être.

— Jeanne.

— A la bonne heure. C'est un joli nom. Et comment s'appelle votre grand-père "?

— Papapa.

— Me voilà fixé sur votre compte. Eh bien ! je vais vous laisser aller, si vous me promettez de revenir.

— Oui, je te le promets.

— Puisque vous me tutoyez, il me semble que je peux vous embrasser un peu.

— Non !

La fillette se sauve et rentre un moment plus tard tirant son frère après elle , un beau petit garçon, son aîné, qui a trouvé dans son berceau

DK vir/roi; il r < '. o

une couronne qu'il serait difficile de lui ôter, le nom de son grand-père.

Nous organisons immédiatement une chasse à courre. Frédéric acre]. te le rôle «lu monstre i nid à quatre pattes pour revenir sur les chasseurs. Les bébés grimpent sur mes épaules; je fais des prodiges de valeur pour les sauver.

< >n m< >nie sur les fauteuils ; on casse un peu les meubles; le jeu s'anime, et l'on arrive à un tel effet de tapage que la bonne survient, épouvantée. A l'aspect d'un monstre en habit noir el en cravate blanche qui pousse de formidables « hou ! hou ! », et de la barricade que j'ai élevée avec le divan, les chaises et le bureau, elle se demande quels étranges visiteurs elle a introduits dans la maison. Nous sommes un peu décontenancés, mais Jeanne va fermer la porte, ce qui rend au monstre son, audace ; le voilà qui se met à dévorer les enfants qu'il attrape. C'est au milieu d'un redoublement de vacarme que la sonnette retentit. Quand Victor Hugo apparaît dans le petit cabinet, il nous trouve convenablement assis, mais rouges, essoufflés, et la cravate blanche passablement chiffonnée

Le grand-père nous excusa. Nous eûmes l'honneur d'entrer pour la première fois dans cet intérieur charmant et paisible, où l'on oublie qu'on est avec le plus grand des poètes, tant il ressemble au meilleur des hommes. Au bout de cinq mi-

nutes, nous étions rassurés, surtout en reconnaissant autour de la table quelques visages amis, quelques talents aimés, toute une famille littéraire. On ne se souvient qu'on est avec Victor Hugo que lorsqu'il parle. Il est difficile alors de ne pas rester sous le charme de sa parole facile, simple, colorée pourtant, et si ardemment enthousiaste daus les moments d'animation.

Mais on arrivait au dessert, et MHe Jeanne a des droits imprescriptibles. D'abord, son premier droit, c'est d'être assise auprès du grand-père, et le second, c'est de le gouverner à sa fantaisie. Elle se plaisait, ce soir-là, à lui voir placer un verre sur une carafe, une fourchette au-dessus, et plus haut encore, pour couronner l'édifice, une superbe cocotte, — sans allusion politique d'ailleurs. L'enfant battait des mains, et son rire résonnait comme une clochette d'argent. Il y avait dans cette gaieté enfantine quelque chose de si communicatif qu'on ne pouvait guère s'occuper d'autre chose. Et nous voilà tous à regarder comment un poète lyrique réussit les équilibres.

Je vous assure qu'il faut un grand sérieux et une certaine contention d'esprit pour élever un édifice avec des éléments aussi disparates. Je ne sais si la charpente d'un drame offre de plus hautes difficultés. La tour de Pise se comprend encore; elle va de travers, on le sait, mais elle est con-

struite avec de tels matériaux que sa solidité n'esj qu'un problème relatif. L'élévation d'une colonne de cristal entraîne bien d'autres dangers, sans compter que si elle s'abat, ou a peu de chance de pouvoir la reboulonner. Le succès fut complet; Hernani, à sa première représentation, ne s'éleva pas plus haut que cette pyramide. L'enfant, charmée, en oublia un jeune « porc » qui se promenait innocemment sur la table, el qui avait fait d'abord ses délices. Ce porc, il faut le dire, était une création de Frédéric Régamey, qui les réussit admirablement au moyen d'un citron et de quatre allumettes.

La soirée cependant s'avançait. (Quelques poètes de la nouvelle pléiade entraient dans le salon. Des discussions artistiques s'engageaient ça el là, et le Maître s'y mêlait en simple causeur, entraînant

souvent la balance SOUS le poids de sa parole profondément logique.

De temps en temps le silence s'établissait naturellement autour de lui. C'était lorsqu'il lui venait aux lèvres une anecdote ou quelque souvenir d'exil...

Un autre jour, — je serai plus bavard encore. Je dirai les propos de table de Victor Hugo, qui me paraissent autrement intéressants que ceux de Martin Luther...

C'est pour les enfants que Victor Hugo se plaît à organiser des fêtes et des loteries dont il règle les détails avec complaisance. La fête de l'arbre de Noël, qui précéda son voyage à Guernesey, en 1877, a laissé des souvenirs dans bien des mémoires. Tout un peuple d'enfants enrubannés, empanachés, remplissait les salons de la rue de Clichy. Les joujoux étaient disposés avec un art savant, et le goût de Mme Alice Lockroy ajoutait aux prodigalités du grand-père. L'arbre de Noël avait la tête en bas et servait de lustre à l'appartement. Des deux côtés de cet éblouissement de lumières et de verdures, deux tribunes avaient été disposées, garnies de bonshommes et de belles dames en carton. D'un côté, on lisait : chambre des poupées ; de l'autre, sénat des porrichinels. Car Pulcinella est bien plus amusant quand il prend deux r.

Les poupées étaient fort correctes et faisaient des yeux d'émail à des polichinelles un peu débraillés, qui se tinrent pourtant fort bien pendant le discours d'ouverture de M. Victor Hugo. Le poète apportait devant ces deux corps respectables une question d'amnistie. 11 s'agissait d'une troupe de bandits, de voleurs, qui ne respectaient rien et

DE \ ICTOR H l'(i<»

sejouaienl des choses les plus sacrées. On s'étail emparé de certains dévastateurs, qui étaient des moineaux, et on voulail savoir si on les mettrait à la casserole ou si on leur donnerait la volée. I. deux Chambres, réunies en congrès, étaient fort perplexes. La question sociale montra le bout il*.' L'oreille. Il fut établi que si les pierrots pillai. -ut un peu la propriété des antre-, c'était pour se faire des nids et ne pas mourir de faim. Les poupées s'attendrirent; les polichinelles firent couic; un pantin, remplissant les fonctions d'avocat, lit des gestes désordonnés qui enlevèrent le vote. On lâcha les pierrots qui partirent comme des flèch< l'on pilla les deux Chambres. Tant le mauvais exemple a de pouvoir '.

L'amour du poète pour les enfants se manil par ses tendresses infinies pour Georges, et pour la petite Jeanne, dont il aurait l'ait une entant gâtée, si elle n'avait le meilleur naturel du monde. 11 ne se c intente pas de jouet- avi c ses bébés, il les taquine et les pousse quelquefois a la révolte. Il a inventé un jeu de a rises qui consiste à avoir l'air de les partager intégralement et à s'en adjuger double part. Une pour moi, une pour toi,

une pour moi, suit une pause; puis on recommence : une pour moi, une pour toi, une pour moi ' — Et ainsi de suite. Ce n'est qu'au bout d'un moment que l'enfant se pend compte de l'injustice de ce partage et proteste avec emportement.

Un jour, à la rentrée du grand-père en Fr£n3e, les voyageurs se trouvèrent en contact avec l'uniforme étranger.

Victor Hugo avait voulu passer par Thionville, place que son père avait défendue sous le premier Empire et qu'un siège de deux ans n'avait pu réduire.

Thionville était en ruines; le poète se promenait mélancoliquement par les rues dévastées. Il avait voulu revoir la maison habitée autrefois par son père ; elle avait croulé sous les bombes prussiennes ; les souvenirs d'autrefois étaient ensevelis sous les décombres.

— Ah ! si votre père avait vu cela ! dit le maire qui l'accompagnait dans ce douloureux pèlerinage.

— Il ne l'aurait pas vu, répondit Victor Hugo.

La famille du Maître était restée à l'hôtel. Mon ami Georges, alors âgé de quatre ans, se promenait dans le jardin, un peu attristé de toutes ces ruines et de la figure attristée de ceux qu'il aimait. Passe un militaire allemand en grand uniforme. Il sourit à la vue de ce bel enfant et s'avance vers lui.

— Voulez- vous me donner la main, mou petit ami?

— Non ! répond Georges en cachant ses mains derrière lui.

L'officier se renseigna auprès des gens de la maison qui lui dirent :

— C'est le petit-fils de Victor Hugo.

— Ah ! fit-il en s'éloignant ; je comprends.

Le Maître adore sa petite-fille, et, lorsque ce n'est pas Mme Drouet qui nous rapporte ses « mots d'enfant », il s'en charge volontiers.

— Quand aurai-je la poupée que tu me promets? demandait Jeanne à une dame de notre connaissance, peu après les étrennes.

li PROPOS DE TABLE

— Mais, répondit la dame, au jour de l'an prochain; c'est l'époque où naissent les poupées.

— Je t'assure, répondit Jeanne, qu'il n'y a pas besoin d'attendre si longtemps. Elles naissent très bien à Pâques; il y a des œufs qui en sont pleins.

Il s'est passé une assez jolie histoire à ce renouveau. Victor Hugo a donné carte blanche à ses enfants pour arranger et fleurir le jardin de sa nouvelle maison. Le jardinier a très bien fait les choses et a apporté un compte fort élevé, quinze cents francs, je crois.

Quinze cents francs de roses ! Le Maître a trouvé cela cher, mais, loin de faire aucun reproche à cet égard, il a demandé seulement qu'il lui fût permis, de son côté, de donner quinze cents francs aux pauvres.

— Chacun prend son plaisir où il le trouve, a-t-il dit à ses enfants, et vous ne trouverez pas mauvais que je dépense en charités ce que vous dépensez en jardinage.

— Ah ! papapa ! se sont écriés les enfants, tu peux compter alors qu'au prochain trimestre le compte du jardinier sera double !

Voici une expérience fort intéressante à faire, nous dit Victor Hugo, un jour que nous dînions en petit comité. Il faut, pour y réussir, avoir de petits enfants sous la main, de tout petits enfants. Plus ils seront petits, mieux cela vaudra. Il suffit qu'ils puissent marcher.

Lorsque vous avez les enfants et que vous savez où les trouver , vous achetez une poupée et un polichinelle d'une aimable figure. Vous les placez dans les poches de derrière de votre redingote, mais gardez-vous de le faire sans art et de les y jeter la tête en bas ! Que le polichinelle, avec son air effronté, passe la tête à la fenêtre, agitant ses bras ballants vers la poupée interdite de ces avances. Elle, elle se tiendra dans la poche à côté, les yeux grands ouverts, les bras en avant, fort émue d'un pareil voisinage. Tous deux auront l'air de fantoches jouant une scène de comédie dans un théâtre de marionnettes. C'est le prologue.

Vous rentrez chez vous, après cette mise en scène, et vous rencontrez dans votre salon des académiciens et des hommes politiques qui viennent vous consulter sur une question brûlante. On

PROPOS DE ï \ BLE

vous attendait pour la mettre sur le tapis. La voilà sur le tapis. Attention !

Les enfants sonl venus vous embrasser, avec une parfaite innocence. Puis ils se sont retirés dans un coin de l'appartement, ayant des communications particulières à faire au chat de la maison.

Pendant ce temps, la discussion des hommes sérieux s'anime; il se dit de part etd'autre de fort belles choses. Vous prenez l'allure promenante de ces esprits inquiets «lotit le mouvement augmente la lucidité. Vous allez et venez, <'ii passant, sans avoir l'air de le faire exprès, devant les enfants qui depuis un moment ont levé la tête. Ils ont eu l'instinct, le flair, le pressentiment qu'il allait se passer quelque chose, ils se sont regardés, interrompant leur dînette, abandonnant le chat à ses réflexions. C'est avec une espèce de sourire craintif que le petit doigt de l'un s'est levé, indiquant à l'autre la découverte qu'il vient de faire. Vous aviez le dos tourné vers eux. Le polichinelle, ébranlé par votre logique, s'inclinait vers la poupée, qui ne savait que penser de ses déclarations. Cependant les enfants comprennent qu'ils ne font pas un rêve. Il faut voir ce q l'est. Comment ces étrangers descendus du ciel sont-ils venus se loger dans les poches de leur grand-père • Et comment ne pensent-ils pas à leur présenter leursdevoirsf II n'y a donc plus de politesse! Et

lentement, doucement, à quatre pattes d'abord, puis sur leurs pieds, les bébés enhardis se sont avancés. Ils suivent l'orateur, interdits, souriants, cherchant à se rapprocher du petit monde qui les charme.

La conférence s'anime, et vous parcourez le salon à grands pas, agitant d'autant les personnages qui vous habitent !

Les enfants, de plus en plus intéressés, et décidés à suivre cette aventure, emboîtent le pas, et passent, pour vous rattraper, entre les jambes des hommes politiques. De mauvais esprits demandent à quelle heure on les couche. Vous n'en tenez aucun compte et foudroyez votre adversaire de vos arguments avec une telle violence, que la poupée tombe dans les bras du polichinelle. Vous triomphez des résistances parlementaires , avec des agitations qui heurtent à des encoignures perverses les têtes de vos pantins. Les enfants sont inquiets; l'intérêt de l'action atteint son paroxysme; le jeu des acteurs devient si vif qu'il touche à la culbute, et les babys, qui les protègent et qui les aiment d'avance, se jettent au travers de la discussion, en s'écriant :

— Papapa ! la poupée î

— Papapa! le polichinelle!

Ah! comme cela vous porte tort auprès des gens sérieux! Mais on s'amuse bien plus qu'à la tribune.

is PROPOS DE l \lil.K

— Mademoiselle Jeanne, a dit Vacquerie d'un ton grave, tu sais que tu as une note à toucher au Rappel.

— Quelle Unie \

— Trois francs soixante-quinze, pour tes mots do la semaine.

Jeanne hésite, el se retourne vers son grandpère.

— Papapa, c'est-il vrai \

— Comment, répond le poète, tn écris dan- les journaux! et sans mVii prévenir!

Il y avait une fois un grand-père qui aimait passionnément sa petite-fille, et une petite-fille qui n'aimait guère moins son grand-père. Ils coulaient des jours heureux à la promenade, à table et dans la chambre de récréation ; ils auraient été parfaitement contents, si un loup ne s'était glissé dans leur bergerie.

Ce loup, — il faut rendre justice même â ses ennemis, — consistait en une maman la plus belle

du monde, si belle qu'elle charmait invinciblement tous ceux qui l'approchaient, sans se donner aucune peine pour cela. C'était l'effet d'un talisman, sur lequel il n'y a pas d'explications à fournir, mais qui lui avait été donné par une fée et qu'elle portait dans ses veux.

Rien de plus dangereux qu'une maman pareille, parce que, alors même qu'elle gronde et qu'elle est terrible, on ne peut s'empêcher de l'aimer, et qu'on l'embrasse quand elle punit, ce qui ne peut que l'encourager dans ses sévérités et en faire un tyran déplorablement obstiné.

Il est vrai que la petite-fille avait elle-même la tête près du bonnet et des inclinations révolutionnaires, qu'elle tenait de son grand-père sans doute. Si bien qu'un jour qu'elle avait été d'une haute inconvenance avec l'alphabet, les sourcils de la maman se froncèrent au-dessus de ses beaux yeux, ce qui fit comprendre à la petite tille qu'elle était privée de dessert.

Cet acte d'autorité me paraît énorme, surtout dans la saison des pèches et des abricots ; si j'avais été la petite fille, je me serais précipité aux pieds de ma jolie mère, et je lui aurais tant embrassé les mains, les bras et les joues, qu'elle se serait peut-être laissé attendrir. Mais je ne suis pas la petite tille, et je m'en suis toujours affligé.

.'H PROPOS M l \ l: I i

Le grand-père recul le coup avec un grand stoïcisme el déclara que, puis iue la fillette ne prenait pas de dessert, il n'en prendrai! pas non plus. Cela lui coûtait, parce qu'il y avail sur la table nu grand coquin de fromage qui empestait horriblement et qu'il aimait beaucoup.

La chose se passa fort bien cette première fois, ou plutôt fort mal ; mais les deux déshérités firenl bonne contenance en songeant au lendemain.

Hélas! nul n'est sûr de l'avenir; la grosse main de Dieu, qui tient les destinées des empires, tient aussi les destinées du lendemain, et ne voulut pas les làeher. Cette détestable querelle de la petite fille et de l'alphabet se prolongea trois jours; comme ni l'un ni l'autre ne voulaient céder, la maman maintint son arrêt... Avoir du dessert ou n'en pas avoir, c'est la question.

Cependant, le troisième jour, comme la fillette s'était endormie de bonne heure, et qu'on l'avait emportée de table au moment fatal, la maman s'émut. Nous sommes bien aise de constater qu'elle n'avait pas un cœur de roche, malgré l'apparence contraire. Elle s'approcha du grand-père et lui dit doucement :

— Père, maintenant que l'entant est couchée, pourquoi ne mangeriez-vous pas du dessert avec nous t.

— Non, dit le grand-père, je n'en mangerai pas.

On ne doit jamais manquer à sa parole, même quand on la donne à sa petite-fille...

L'autre jour — je ne sais plus la date — M"c Jeanne et son frère s'amusaient bruyamment dans le grand salon rouge de la rue de Clichy, avec l'effusion naturelle à leur âge. Ce n'étaient que piétinements, cris d'oiseaux, cabrioles compromettantes et courses au clocher. On avait engagé le chat Gavroche pour un steeple-chase, mais Gavroche, qui est pacifique et sérieux, s'était récusé. Son amie Jeanne l'avait alors rapporté au giron maternel, en lui signifiant son congé. « Toi, reste avec tes parents !... » Après quoi, elle s'était emparée de son grand-père et lui avait expliqué ses intentions. Et le grand-père avait mis sa gloire à quatre pattes.

La petite fille reçut le lendemain les vers suivants :

L'autre soir, en jouant avec votre grand-père Dans l'antte où ce buveur de sang fait son repaire, "Vous lui fîtes porter le plus doux des fardeaux, 0 Jeanne ! et je vous vis lui monter sur le dos.

Résigné, comme on dit, que le fut Henri Quatre, Ou jugeant inutile et vain de se débattre, Fapapa sous le joug se courba doucement, Et sur l'épais tapis marcha docilement.

s.ins ôlre un grand devin, je i>nis, mademoiselle, Dévoiler l'avenir on partie à vos yenx : Avant qu'il soit longtemps, vous serez grande et belle, Et lière «Je porter voire nom glorieux ;

Vous tiendrez d'une mère nne ,urràce infinie ; Votre sang doit voua faire un esprit sans rival; Vous aurez la beauté, — peut-être le génie... Mais vous n'aurez jamais un semblable cheval.

On a donné à Georges une de ces presses nouvelles, avec lesquelles on peut tirer dix mille copies d'une écriture quelconque. Ces copies, il est vrai, sont violettes, diffuses et assez désagréables à voir. Mais l'appareil n'en est pas moins ingénieux, et Victor Hugo s'en est laissé vanter les mérites.

Que pourrait-on bien faire de cette machine-là? Précisément les enfants étaient en nombre; une amie de M"K Jeanne fut appelée au conseil. On ne m'y admit pas. J'avais commis je ne sais quelle énormité , et l'on m'avait laissé dans un coin, comme un vieux vilain que j'étais.

Le conseil décida à l'unanimité qu'il fallait faire un journal, et le grand-père approuva cette excellente idée. Le titre du journal fut longuement débattu; il resta vingt noms sur le carreau, et l'on

s'arrêta à celui des Trois Républicains. Cela disait tout et donnait satisfaction aux opinions des familles, car le troisième fondateur de la feuille était la fille d'un député radical, une fillette de dix ans, qui ressemblait passablement à une grande fleur. Pour le mal que je veux aux journaux, je leur souhaite beaucoup de rédacteurs semblables. Il fut convenu entre elle, Georges et Jeanne, que les trois propriétaires du journal vivraient sur un pied d'égalité complète et d'accord parfait.

Victor Hugo s'abonna séance tenante. On partit d'ailleurs de ce principe, que les parents étaient tous abonnés naturellement, ou du moins qu'ils payeraient tous leur abonnement, ce qui revient au même.

Le journal parut ; il eut un beau succès. On y trouvait des nouvelles de la pluie et du beau temps, des promenades faites et à faire, des visites des amis de la maison ; le chat Gavroche y était stigmatisé pour avoir griffé l'un des rédacteurs ; enfin la feuille parut intéressante, et malgré le serment qu'il a fait de ne pas écrire dans les journaux, Victor Hugo promit de donner quelque chose aux Trois Républicains.

Malheureusement on ne fit point assez de publicité. J'étais un des abonnés de la première heure, ce qui m'avait valu l'indulgence du comité, et comme j'avais oublié de payer mon abonnement

PROPOS DE l \ 1:1.1-:

et que le journal était bien long ;i écrire, on se

décida à me demander ma collaboration.

J'étais bien sûr qu'on viendrait me chercher dans mon coin. Je débutai par un article à sensation dont je me souviens encore.

« Les Trois Républicains, disais-je, m'ont fait l'honneur de me demander ma collaboration. C'est avec une grande joie que je vais me mêler à la pléiade d'esprits distingués qui dirigent ce rare journal. Il est certain que cette feuillu est la première de toutes, et que les autres journaux ne lui vont pas à la cheville. Voilà mon opinion, et ceux qui ne sont pas contents n'ont qu'à le dire.

« Un me charge de la partie artistique et dramatique des Trois Républicains. J'accepte et dois à mes lecteurs une profession de foi sincère. Je serai d'une impartialité absolue, mais ne dirai du bien que des dames qui m'embrasseront et des messieurs qui me donneront quelque chose. J'éreinterai les autres. Et voilà.

Victor Hugo trouva mon article fort bien, mais un peu hardi.

— On voit bien que vous ne faites pas de journalisme, lui dis-je.

Mes directeurs furent d'un avis absolument opposé.

— J'étais sûre qu'il écrirait des bêtises, dit M"e Jeanne.

Ce mot me froissa, et dans le numéro suivant, je donnai ma démission. Elle suivait un alinéa, dans lequel la direction déclarait se priver de mes services. J'écrivis avec une grande dignité :

« On voit de quelle façon ignominieuse les Trois Républicains viennent de me flanquer à la porte. Je m'y attendais. Voilà ce qu'on gagne à dire la vérité, rien que la vérité. C'est bon. Je m'en vais.

« Qu'il me soit permis d'adresser mes adieux aux lecteurs de cette déplorable feuille de chou, vouée désormais à la honte et à la ruine. Je ferais connaître mon opinion sur son compte sans le sentiment des convenances qui me possède, et si je n'aimais de tout mon cœur ses trois rédacteurs en chef. »

Victor Hugo s'amusa beaucoup de mes procédés de polémique. Mais il me signala comme un homme dangereux. Je ne sais si les Trois Républicains continuèrent après cette mémorable rupture. Dans tous les cas, mon service fut supprimé.

Les enfants étaient tout petits encore. Victor Hugo nous entretenait des différences d'instinct

des petitsgarçons el des petites filles, et nous disait là-dessus des choses charmantes. Il aperçoil bébés i't veut nous donner des preuves à l'appui

de ses théories.

— Georges! dit-il, voudrais-tu voir les jam d Henriette! (Henriette, c'est une des bonm

Georges rougit, trouve que ce n'esl pas un mot à dire, et va se jeter dans les bras de sa mère.

— Et toi, Jeanne, voudrais-tu voir les jambes de ta bonne?

Jeanne hausse les épaules.

— Ça m'est bien égal !

Il est difficile de parler de Victor Hugo, sans que sa petite fille intervienne dans les histoires plus souvent qu'à son tour. Ce n'est pas ma faute, mais il faut dire qu'un caprice de M"" Jeanne a bouleversé la maison ces jours-ci.

— Papapa, a-t-elle demandé, est-ce que je ne suis pas assez grande 1

— Si, mon amour, tu es assez grande.

— Eli bien, je ne voudrais pas me coucher de bonne heure ce soir.

— Pourquoi cela ?

— 11 vient des sénateurs pour te parler; je veux les voir.

— Ma chérie, cela t'ennuiera.

— Non, cela ne m'ennuiera pas.

— Tu voudras jouer .

— Non, je ne jouerai pas.

— Tu feras du bruit .

— Non, je serai sage.

— Eh bien, dit le grand-père, arrange cela avec ta mère; moi, je veux bien.

La petite fille est très nattée de cette marque de confiance.

— Tu sais donc la politique I lui demande son frère.

— Non, mais je verrai bien ce qu'ils diront. Le soir, les sénateurs affluent. M"e Jeanne,

accrochée à l'habit du grand-père, les écoute attentivement. Elle est d'une sagesse exemplaire. Victor Hugo montre une grande vivacité oratoire ; il s'anime ; il s'emporte , et sa voix sonore fait résonner les voûtes du salon rouge.

— Papapa !

— Quoi, mon enfant ?

— Ce n'est pas contre moi que tu es fâché, au moins?

— Non, ma mignonne.

La soirée s'achève; les sénateurs s'en vont; il n'y a qu'une voix pour louer la tenue de M"e Jeanne. Cela lui fait venir une autre idée.

— Grand -père, veux-tu m'emmener au Sénat demain?

— Oui, si cela t'amuse; tu n'as qu'à venir avec ta mère.

— Non , pas avec maman, c'est avec toi que je veux aller.

— Ce n'est pas possible; on ne te laisserait pas entrer.

— Même si tu le dis ?

— Même si je le dis.

— Ehbien, tu ne diras rien; tu me prendras par la main, nous entrerons, et tu me mettras sur tes genoux.

— Oui, mais il viendra un huissier tout habillé de noir, avec une grande chaîne ; il te dira : Mademoiselle, vous n'êtes pas sénateur !

— Et je répondrai : Monsieur, je suis sa petitetille !

Le Maître est un grand conteur d'histoires. lien réédite de charmantes pour Georges et Jeanne, ses petits-enfants. Je dis rééditer, car il les a déjà racontées à leur père, à leurs tantes, trente ans auparavant. Mais les histoires ne vieillissent pas, et Ton entend toujours avec plaisir la Bonne Puce et Le Méchant Roi ; le Chien métamorphosé en ange ;

£ Ane aux deux grandes oreilles. Je les écrirai peutêtre un jour. Mais il en est une histoire qu'on ne lui a jamais laissé finir, c'est celle de YErmite. Elle débute ainsi :

« Il y avait une fois, dans une caverne, sous une « montagne, un pauvre ermite qui paraissait vi- « vre très pauvrement. Il priait Dieu, se soumettait « à toutes sortes de mortifications, et taisait l'admi- « ration des gens du pays qui lui apportaient, pour « l'empêcher de mourir d'inanition, des racines et « de vieilles croûtes de pain. Eh bien ! pendant « qu'on le croyait si marmiteux et si misérable, il « mangeait du veau, le cochon !... »

Cet effet est sûr. Le conte est interrompu par mille réclamations. Onveut savoir le pourquoi de ce veau imprévu, et le conte ne finit jamais.

Le répertoire des contes de fées du Maître n'est pas nombreux. Un soir, ses petits-enfants lui en tirent reproche.

— C'est toujours la Bonne Puce et le Méchant Roi; c'est toujours le Chien changé en ange; c'est toujours l'Ane aux deux oreilles, et encore,

celui-ci, tu ne L'as jamais fini ; autre clio.se! autre

chose !

Le mai tic secoua la tête, en disant :

— ("est très difficile, un conte.

— Non, ce n'est pas difficile pour toi.

— Il y en a bien un que je pourrais indiquer, dit Catulle Mendès, et un conte qui n'est pas vilain, celui du Beau Pécopin et de la Princesse Bauldour.

— Eh! dit le poète, je l'ai fait imprimer; vous n'avez qu'à le lire.

— Non, j'aime mieux que tu racontes, dit Jeanne. Tiens, puisque tu n'as pas d'imagination, redisnous Y Histoire de la Bonne Puce, mais avec les gestes, — tu entends, papapa, avec les gestes1?

— Oui, avec les gestes, dit Victor Hugo. Et Y Histoire de la Bonne Puce commença :

« Il y avait une fois un méchant roi qui rendait son peuple très malheureux. Tout le monde le détestait, et les gens qu'il faisait emprisonner et massacrer auraient bien voulu le battre. Mais le moyen ? Il était le plus fort; il était le maitre; il n'avait de compte à rendre à personne, et quand on lui disait que ses sujets n'étaient pas content-, il répondait : « Je m'en fiche ; ça m'est bien égal ! » Ce qui est une vilaine réponse.

Comme il continuait son métier de roi et qu'il devenait chaque jour un peu plus méchant que

la veille, cela fit réfléchir une petite puce de rien du tout, qui était pleine de bons sentiments. Ce n'est pas en général dans le naturel des puces, mais celle-ci avait été fort bien élevée ; elle ne piquait les personnes qu'avec modération et seulement quand elle avait grand'faim.

— Si je mettais le roi à la raison ? se dit-elle. Cela n'est pas sans danger, mais n'importe, essayons.

Le soir, le méchant roi, après avoir fait toutes sortes de vilaines choses dans la journée, s'endormait bien tranquillement, quand il sent comme une piqûre d'épingle.

— Pique !

Il gronde et se retourne de l'autre enté.

— Pique! pique! pique!...

(C'est ici qu'arrivèrent les gestes. Un mouvement agressif de la main indiquait les attaques de la puce, et le conteur bondissait sur sa chaise pour mieux exprimer les angoisses du monarque.)

— Qui me pique ainsi î demanda le roi d'une voix terrible.

— C'est moi, répondit une petite voix.

— Toi? qui, toi i

— Une petite puce qui veut vous corriger.

— Une puce! Attends, attends, tu vas voir!

Et le roi saute de son lit, chavire ses couvertures, secoue ses draps, chose bien inutile, car

la bonne puce s'est cachée dans la barbe royale.

— Ah! dit-il, la voilà partie, et je vais pouvoir dormir d'un bon sommeil.

Mais à peine a-t-il posé sa tête sur l'oreiller...

— Pique !

— Comment? Quoi? Encore?

— Pique! pique !

— Tu oses revenir, abominable petite puce ! Mais pense un peu à ce que tu fais ! Tu n'es pas plus grosse qu'un grain de sable, et tu oses piquer un des plus grands rois de la terre !

— Je m'en fiche, ça m'est bien égal !

— Ah ! si je te tenais !

— Oui, mais tu ne me tiens pas !

Le méchant roi ne dormit pas de la nuit et se leva le lendemain matin d'une humeur massacrante. Il résolut de détruire son ennemie. Par son ordre, on nettoya le palais à fond, et particulièrement sa chambre à coucher; le lit fut fait par dix vieilles femmes fort habiles dans l'art d'attraper les puces. Mais elles n'attrapèrent rien, car la bonne puce s'était cachée sous le collet de l'habit du roi.

Le soir, cet affreux tyran, qui mourait de sommsil, se coucha sur les deux oreilles, quoiqu'on dise que ce soit très difficile. Mais il voulait dormir double et n'avait pas trouvé de meilleur

moyen. Je t'en souhaite! A peine avait-il éteint sa chandelle qu'il sentit la puce à son cou.

— Pique ! pique !

— Ah mon Dieu! qu'est-ce?

— C'est moi, la puce d'hier.

— Mais que veux-tu, coquine, petite peste?

— Je veux que tu m'obéisses et que tu rendes ton peuple heureux.

— Holà! mes soldats! mon capitaine des gardes ! mes ministres ! mes généraux ! Tout le monde ! Toute la boutique !

Toute la boutique arriva. Le roi était d'une colère à faire trembler; il fit une scène à tous les gens de la maison; il ne parlait de rien moins que de faire fouetter les vieilles dames qui n'avaient pas su trouver la puce ; tout le monde était consterné. Pendant ce temps, la puce, bien tranquille, se tenait cachée dans le bonnet de nuit du roi.

On doubla les gardes; on fit des lois et des décrets; on rendit des ordonnances contre les puces; il y eut des processions et des prières publiques pour demander au ciel l'extermination de la puce et de bons sommeils pour le roi. Rien n'y fit ; le triste monarque ne pouvait se coucher, même dans l'herbe, sans être attaqué par son ennemie obstinée, la bonne puce, qui ne le laissait pas dormir une minute.

— Pique! pique!

Combien il se donna de coups de poing pour l'écraser serait trop long à raconter ; il était couvert de bleus et de contusions; ne pouvant dormir, il errait comme une âme en peine ; il maigrissait ; il serait mort certainement, s'il ne s'était avisé d'obéir enfin à la bonne puce.

— Je me rends, lui dit-il, une fois qu'elle recommençait à le piquer; je te demande grâce, je ferai ce que tu voudras.

— A la bonne heure. A cette condition seule, tu pourras dormir.

— Merci. Que faut-il que je fasse?

— Rends ton peuple heureux.

— Je n'ai jamais appris ; je ne sais pas.

— Rien de plus facile ; tu n'as qu'à t'en aller.

— En emportant mes trésors?

— Sans rien emporter.

— Mais comment vivrai-je, si je n'ai pas le sou?

— Je m'en fiche ; ça m'est égal.

Mais la puce n'était pas méchante et laissa le roi remplir ses poches d'argent avant de partir. Et le peuple trouva moyen d'être fort heureux, en se mettant en république. »

Il faut remarquer que les versions des contes de Victor Hugo diffèrent souvent. Il y fait volontiers des variantes, y ajoute des épisodes. Le sujet l'en-

traîne quelquefois, ou l'actualité, ou la leçon spéciale qu'il veut donner aux enfants. Le conte du Roi et de la Puce est pourtant celui dont le texte est le mieux arrêté. Le Bon Chien, conte plein d'épisodes, dont les chapitres peuvent s'allonger ou se réduire, prête davantage à la fantaisie. Le voici, tel que je l'ai entendu à Guernesey, ou du moins tel que je me le rappelle.

« Il y avait une fois un très bon chien qui s'appelait d'un nom dont je ne me souviens pas. C'était un chien d'un excellent naturel. J'aurais voulu être son ami. Malheureusement il était fort laid, traînait la patte, avait une taie sur l'œil et se baignait rarement. C'était un peu la faute de son maître, petit garçon méchant au possible, et qui n'avait à lui dire que des choses désagréables. Il l'appelait « sale chien », et, quand personne ne le voyait, car on a toujours honte de faire le mal, il flanquait à la pauvre bête de grands coups de pied dans le ventre.

— Pan ! attrape ça !

Le chien faisait : Hie ! hie ! à la façon des chiens qu'on fouette, et se sauvait comme un voleur; mais il revenait au bout d'un instant, car on lui avait confié la garde du méchant petit garçon, et le bruit courait qu'il passait quelquefois des loups dans le pays.

Un jour, un loup qui avait faim sortit du bois, et, voyant que le petit garçon battait le pauvre chien comme plâtre , il pensa que celui-ci serait bien aise d'être débarrassé de ce mauvais maître. Le chien n'entendit pas de cette oreille-là ! et comme le loup voulait absolument goûter du petit garçon, il se battit, fut mordu de la belle manière, mais se montra si brave que la bête sauvage, intimidée par cette belle défense, rentra dans la forêt. Le petit garçon, tout tremblant, s'était caché derrière un arbre et avait ramassé un gros bâton pour se défendre. Quand il vit le pauvre chien arriver à lui, tout joyeux de sa victoire, il se mit en colère.

— Ah ! vilaine bête ! dit-il , m'as-tu fait assez peur en te battant avec cet affreux loup !

Et pour se venger de sa peur, il rompit son bâton sur la tète du chien, qui se sauva tout meurtri, la queue entre les jambes.

Quelques jours après, il arriva au pauvre chien une nouvelle aventure. Son maître s'était arrêté au bord d'une mare, avec une bonne provision de cailloux ; il avait l'intention de faire des ricochets, en les lançant horizontalement à la surface de l'eau. Le chien, après avoir subi quelques rebuffades, — il faut dire qu'il était bien malpropre ce jour-là, — s'était assis sur son séant et regardait jouer son maître. Tout à coup — paf ! — le

petit garçon glisse sur le bord de la mare et tombe dans l'eau. Pouf! glou glou glou ! pouf! glou glou glou ! Il avalait de l'eau sale etétail en train de se noyer, quand le chien, qui s'était jeté à l'eau presque aussitôt que lui, l'empoigne par le collet de la veste, et le ramène au rivage. Mais quoi ! ie chien avait déchiré la veste — un tout petit peu — et le méchant petit garçon avait perdu sa casquette. Cela le mit dans une colère noire. Le chien se rejeta à l'eau pour rattraper la casquette; mais, profitant des pierres qu'il avait sous la main, voilà-t-il pas le vilain enfant qui lui jette des pierres et qui manque de le faire enfoncer et de le noyer ! i

J'interromps l'histoire pour me déclarer impuissant à dire l'indignation de Georges et de Jeanne devant les méfaits dece petit bourreau, leurs exclamations, et leur confiance dans la vengeance céleste qui devait un jour punir tant de crimes ! Eux si doux pour les caniches légendaires de Lockroy, pour le chat Gavroche et pour les minets du voisinage qui lui faisaient visite, ne pouvaient croire à de pareilles horreurs. Le grand-père, heureux de son effet dramatique, développait la situation avec complaisance.

« Le chien finit par sortir de l'eau, il reprit son collier de misère. Ce qui lui était arrivé n'était rien au prix dece qui devait lui advenir.

La pauvre bète tomba malade. Il était scrofu-

leux, saignant, galeux ; on eût voulu le prendre avec «1rs pinces que les pinces se seraient révol- II sentait mauvais. Sa demi-noyade dans la mare lui avait donné une horreur de l'eau qui ne contribuait pas peuâ sa malpropreté. La méchanceté du petit garçon semblait s'être étalée sur lui.

Il arriva que, par un jour d'orage, le petit garçon, suivi de sa victime, s'avisa de monter sur un pommier pour y voler <lc> pommes. Ce pommier appartenait à un paysan féroce, qui ne faisail point de quartier aux voleurs, et qui aurait tué un homme pour un simple pépin. On le croyait absent. Le méchant petit garçon était monté dans l'arbre, malgré les jappements du chien qui protestait et lui disait clairement : « Tu fais mal ! Tu es un voleur ! Ces pommes ne sont pas à toi. » Au lieu de l'écouter, le vilain enfant lui lance de touteforces une pomme verte, dure comme un caillou, qui atteint le chien au milieu du front et lui fait une bosse énorme. Mais qui dit que les méchants ne sont pas punis? Au moment où ce mauvais gamin relevait la tête, savez-vous ce qu'il aperçut \ Le paysan, le terrible paysan, debout dans une haie voisine, son fusil à la main, et criant d'une voix terrible :

— As-tu de l'argent pour payer nus pommi Hélas! le malheureux n'avait pas un sou. Il se

sentit perdu ; il pensa à l'effet abominable que doit faire la décharge d'un fusil, quand elle vous entre dans la poitrine, au cercueil dans lequel on le coucherait le lendemain, à la terre dans laquelle on le mettrait, et, presque fou de terreur, il cria :

— A moi, mon chien !

Alors on vit presque un miracle. On sait très bien que les chiens ne montent pas aux arbres....

— C'est les chats, dit Jeanne, haletante.

Mais il y a des circonstances où tout est • changé.

Le vieux sale chien sauta, bondit, rebondit comme une balle élastique, s'accrocha des dents aux branches, et arriva devant son affreux maître juste au moment où le coup de fusil partait.

Il reçut la charge en pleine poitrine.

Ses yeux mourants se tournèrent vers le petit garçon pour le prier de le secourir; celui-ci était déjà bien loin. Il se sauvait à travers champs comme un voleur qu'il était.

Mais voilà ce que le paysan vit de ses propres yeux :

La fumée du coup de fusil, qui avait enveloppé la pauvre bête, semblait l'avoir transfigurée. L'animal n'était plus noir, n'était plus sale ; il avait autour de lui comme une clarté d'aurore. Ses poils de chien se lustraient et s'allongeaient autour de

sa bonne tète, qui prenait une expression céleste, et de grandes ailes lui poussaient dans le dos.

Un coup de tonnerre retentit, et l'on vit le chien s'élever dans les airs et disparaître dans les nuages.... Parce qu'il avait manqué un ange au bon Dieu dans la matinée, et qu'en cherchant sur la terre quelqu'un pour le remplacer, il n'avait rien trouvé d'aussi bon que ce chien. »

L'histoire est finie, mais elle n'est pas complète. On s'en aperçoit peu. L'intérêt inspiré par ce chien angélique ne permet pas de songer au paysan et au petit garçon.

Une fois, pourtant, Georges s'informa de ce qu'était devenu ce dernier.

— Il demeura méchant, répondit le grand-père, et en fut cruellement puni. Personne ne l'aima.

UAne aux deux oreilles est moins en faveur auprès de Jeanne et de Georges. Le conte commence bien, mais il ne finit pas et laisse l'esprit inquiet. Voici toujours le commencement :

« Il y avait une fois un âne qui était un très bon

âne, mais dont la vie était fort agitée. Cela tenait à une petite difficulté d'oreille dont la nature l'avait affligé. Quand son oreille droite entendait « oui », son oreille gauche entendait « non ». Quand l'oreille droite entendait « tourne à droite », l'oreille gauche entendait « tourne à gauche » ; situation embarrassante. Dans ce cas, l'âne se décidait à ne pas bouger, ce qui s'accordait avec son caractère contemplatif.

Le matin, il allait voir son maître à son lever pour prendre des ordres, agitant ses oreilles pour montrer qu'il était prêt à obéir.

— Porterai-je des choux au marché? demandait-il, avec un regard intelligent.

— Oui, entendait l'oreille droite.

— Non, entendait l'oreille gauche.

Le bon âne était fort troublé de ces injonctions contradictoires. Il supposait que son maître était indécis sur ce qu'il fallait faire de ses choux, et il demandait, en criant comme un âne :

— Porterai-je plutôt des sacs au moulin?

— Oui!

— Non !

11 n'est point encore décidé, se disait l'âne. Dans un nouveau braiement, le roussin demandait :

— N'irai-je pas plutôt me rouler dans les foins avec des ânes de ma connaissance?

— Oui !

— Non!

Il faut pourtant, se disait l'âne, que je fasse

quelque chose.

Et il allait se rouler dans les foins. » Je n'ai jamais entendu le grand-père aller au

delà. Il s'arrange de façon à se faire interrompre.

Et je crois que les enfants ne comprennent pas

bien l'originalité de la donnée, car ils n'insistent

pas pour savoir» la suite ».

Page 1