CHOSES D'AUTREFOIS
C'est à l'âge de six à sept ans que Victor Hugo vit pour la première fois l'empereur Napoléon, dont il avait entendu parler si diversement par son père et par sa mère. L'opinion maternelle l'emportait alors dans son esprit; il quitta la main de sa mère pour voir l'empereur de plus près, et le considéra avec une sorte d'épouvante. Étourdi par les acclamations de la foule, ébloui par la splendeur du cortège, l'enfant regarda passer cet homme grave et silencieux, immobile sur son cheval, l'œil fixe, le front calme, dans un costume simple et sévère qui contrastait avec les uniformes resplendissants des généraux et des princes qui l'escortaient. Le jeune Victor crut voir une statue
vivante. Le soir il en parla longuement à son père, qui se borna à lui répondre :
— Il est comme cela.
— Je vous ai dit, poursuivit Victor Hugo, comment j'avais vu l'empereur ; vous allez savoir comment j'ai découvert un livre. Nous étions à jouer, mes frères et moi, dans le grenier de notre maison des Feuillantines, quand nous aperçûmes sur une vieille armoire un gros bouquin noir couvert de poussière, et qui ne paraissait pas avoir été ouvert depuis longtemps. Nous eûmes quelque peine à l'atteindre, plus de peine encore à le descendre ; nous l'ouvrîmes, et il nous sembla qu'il s'en échappait comme une odeur d'encens. C'était la Bible. On ne nous en avait parlé jusqu'alors que très imparfaitement, mais de telle façon que nous n'hésitâmes pas à la lire. Cela nous parut très beau et nous amusa beaucoup. Nous lûmes successivement les histoires de Ruth, de Joseph et bien d'autres. Il y avait de temps en temps dans le livre des choses que nous ne comprenions pas. Nous passions outre. Je me souviens qu'Abel demanda des explications sur quelques passages mystérieux au bon abbé de la Rivière. L'abbé,
après avoir rêvé, répondit qu'il nous « expliquerait » cela.
Puis, nous partîmes pour l'Espagne, et les pères jésuites du collège des Nobles nous expliquèrent la Bible à leur manière.
Victor Hugo aime tort à parler de son père ; le généra] Hugo lui apparaît à distance comme un grand soldat huendaire, dont les manières un peu brusques, un peu farouches , déguisaient une inépuisable bonté. Ce « bourru » prenait toujours le parti de ses petits-enfants contre leur père, même sans savoir le motif des querelles ou des gronderies qui les divisaient.
— Tu as certainement tort, disait-il à Victor Hugo, puisque tu les fais pleurer- Victor Hugo, pourtant, n'exerçait pas sur ses
cillants une bien cruelle tyrannie. Il se plaisait à rappeler à son père qu'il avait été plus sévère pour lui autrefois. Mais le général répondait avec une logique toute militaire :
— Les enfants et les petits-enfants, ce n'est pas la même chose.
Victor Hugo se souvenait d'avoir été « exécuté » par ce père inflexible. Un jour qu'il pleurait et
qu'on ne parvenait pas à le consoler, le père arrive et s'étonne :
— Qu'est-ce que c'est, dit-il, que ces pleurnicheries? Je croyais avoir affaire à un petit garçon; je vois bien que je me suis trompé. Vous lui mettrez un bonnet et une robe. Comme cela, elle pleurera tant ocelle voudra...
Victor Hugo nous décrit souvent la rue des Feuillantines, et ce grand jardin mystérieux dont ni lui ni son frère ne connaissaient le fond. On ne le cultivait guère. Il était défendu aux enfants de dépasser une certaine limite dans leurs courses. Ils s'arrêtaient en apercevant une vieille chapelle en ruines dont on leur avait défendu l'approche.
Dans cette chapelle on cachait un proscrit, Victor F anneau de Lahorie, que les tribunaux de l'Empire avaient condamné à mort. La conspiration Malet avait failli réussir. L'empereur, en voyant le peu de solidité de son trône, avait voulu en cimenter les assises d'un peu de sang. Il ne pouvait se faire à l'idée d'avoir été à la merci d'un coup de main.
Les murs du jardin étaient hauts. Un jour où la maison bien fermée n'avait reçu que des amis sûrs, Victor — tout enfant alors — vit sortir des
profondeurs du jardin une haute et fière figure. C'était Lahorie, proscrit do l'Empire, qui avait trouvé un refuge chez un générai de l'Empire, le comte Hugo.
Le proscrit causa avec ses camarades. Puis, mettant la main sur la tête du petit Victor qui n'était pas très rassuré, il lui dit :
— Souviens-toi de ceci: Avant tout, la liberté ! Quelques années plus tard, Victor Hugo, que sa
mère tenait par la main, passait devant l'église Saint-Jacqucs-du-Haut-Pas. Une affiche était placardée sur une des colonnes du portail. La mère s'arrêta e1 dit à l'enfant :
— Lis.
L'affiche portait ces mots :