‹ Propos de table de Victor HugoChapitre 20 sur 23 · MANGE, MARCHE, PRIE · texte numérisé non relu

MANGE, MARCHE, PRIE

On peut lire aujourd'hui ces mots gravés sur une des portes de Hauteville-House.

Le récit précédent, fait avec un art qui nous manque, produisait toujours un grand effet sur les auditeurs. On ne pouvait mettre en dont.- la véracité et la sincérité de Victor Hugo, qui n'aimait pas qu'on approfondit ce sujet. J'essayai un jour un commencement d'explication, qui fut mal reçu. Un peu désorienté, je demandai :

— Eh bien, cher maitre, que faut-il en penser?

— Ce que vous voudrez, répondit-il, presque brusquement.

DK VICTOR HUGO 835

La seule superstition avouée par Victor Hugo est celle qui ne lui permet pas de réunir treize personnes à sa table, lui compris. Il ne discute pas la question ; il raconte une foule de cas et de circonstances dans lesquels le nombre treize lui a été fatal, ainsi qu'à ses fils. Comme il est très facile d'être à table douze ou quatorze, il est de règle de ne point s'asseoir treize à ses dîners.

Quand, à l'improviste, par un cas fortuit, le chiffre malencontreux est atteint, on fait dîner les enfants à une petite table, ce qui ne les amuse pas toujours.

Nous étions douze hier (janvier 1879), quand un monsieur est arrivé de Russie, tout exprès pour serrer la main de Victor Hugo. J'ai pris mon chapeau et je lui ai cédé ma place.

Cela n'a pas empêché le malheur d'arriver. La petite Jeanne, en s'approchant trop près du feu, a été atteinte par les flammes qui ont brûlé sa robe. Cela a mis la maison en révolution. On a caché l'accident au grand-père qui la croit simplement enrhumée.

L'accident est peu grave du reste ; le Maître va la voir plusieurs fois par jour.

— Mais tu ne tousses pas? dit-il.

— Oh! no crains rien, dit l'enfant qui esl du

complot; c'est parce que tu es là; je tousserai dès 'lue tu seras parti.

Des êtres épars vivent autour de nous, nous suivent, nous guettent, dans l'atmosphère lumineuse. On ne les voit pas. N'importe, ils existent. Il y a des bestioles marines si diaphanes, si pareilles à l'onde elle-même, que, si on les met dans un verre d'eau, on ne les distingue pas de l'eau. Elles existent, cependant.

Un s'est occupé des animaux de la Bible pour en dire des choses peu orthodoxes. Une belle dame de passage, assise ce soir-là à la table du Maître, a protesté par son silence contre ces discours impies.

On s'inquiétait de la route que Jonas pouvait avoir suivie dans sa baleine, et de l'accent que pouvait avoir l'ânesse de Balaam — car il ne suffit pas qu'un âne parle, il faut savoir comment, — quand la conversation dévia et tomba sur

Josué et sur la difficulté qu'il avait dû éprouver à arrêter le soleil.

Je racontai que mon savant ami Félix de Saulcy, en faisant son voyage circulaire autour de la mer Morte, avait retrouvé la pierre sur laquelle était monté le général hébreu pour parler à l'astre du jour. Mais pourquoi cette pierre que le texte mentionne de la manière la plus précise?

— Eh! mais, nous dit le Maître en riant, c'était pour parler au soleil de plus près !

Le général Hugo était anticlérical, comme la plupart des soldats de l'Empire; mais c'était une grande unie, pleine de tendresses ineffables et prédisposée à tous les enthousiasmes. Victor Hugo nous raconta là-dessus une anecdote curieuse.

Le général était alors en Espagne avec Lahorie. Ils passent devant une église où l'on célébrait je ne sais quelle cérémonie. Ils entrent — pour voir. La nef était pleine d'encens et de lumières; des prêtres en costumes dorés officiaient et circulaient devant l'autel; le soleil, frappant les vitraux coloriés, jetait dans la pénombre des clartés mystérieuses; des voix grêles répondaient aux voix de basse et se mêlaient aux mugissements de l'orgue ; au de-

PROPOS DE l .\l:l.i.

hors les cloches sonnaienl â toute vol» 30ur-

dissantes. ( J'étail une de ces fôtes carillonnées que le catholicisme s'entend si bien à organiser et où la foi nait du spectacle. Il y avait quelques minutes que les deux soldats étaient entrés, el ce tumulte pieux, cette atmosphère chargée de parfums, ces voix célestes commençaient à les troubler.

— Ailons-nous-en , dit Hugo à Lahorie; bougres-là finiraient par m'empoigner.

Le général était moins facile à séduire, quand La consigne ou le devoir étaient en cause. Il le montra rudement à Tolède, où il eut un différend assez grave avec le cardinal-archevêque.

Il faut dire que le roi Joseph, que Napoléon voulait imposer à l'Espagne, était fort impopulaire, et que les vœux des populations, appuyées par le clergé, étaient presque tous pour Ferdinand VII.

Le cardinal, n'osant faire une opposition ouverte au gouvernement établi, témoignait de son antagonisme par des roueries ecclésiastiques, et rognait ses prières, de façon à ne point recommander à Dieu le roi Joseph, qu'il aurait voulu envoyer au diable.

Il chantait à la messe un Domine, salvumfac regem impersonnel, dans lequel il avait soin d'omettre le nom du souverain. Le général Hugo, gouverneur de la province, n'était pas très « ferré » sur la messe; mais on le mit au courant de cette taquinerie cléricale, de façon à lui échauffer les oreilles. Il se rend à son banc d'honneur à la première messe solennelle. Tout va bien d'abord; suivant l'usage, on lui rend les honneurs accoutumés. Mais les coups d'encensoir qu'on lui adresse manquent de conviction. Au Domine, saloum fac regem, il s'émeut de l'accroc fait à la liturgie, et interpellant le cardinal :

— Nom de D... ! s'écric-t-il d'une voix tonnante, je crois que vous vous f. . . . de nous ! Est-ce que ça vous écorcherait la langue d'ajouter Joseph, s'il vous plaît ?

Le cardinal faillit tomber en pâmoison. Mais comment raisonner avec des traîneurs de sabre? L'officiant s'inclina et reprit à toute voix: Domine, salcuni fac nosirum regem José pkum !.. . et la suite.

— A la bonne heure! fit le général, et ne l'oubliez plus à l'avenir !

La politesse de Victor Hugo avec les ecclésias-

tiques qu'il ne peut éviter de rencontrer est excessive.

Il a, pour ces ennemis de la libre pensée dont il est le grand prêtre, ces égards qui coûtèrent si cher aux premières lignes de nos troupes à la bataille de Fontenoy.

— Messieurs les Anglais, tirez les premiers !. .. Il est vrai qu'il est sûr de gagner la bataille. Et

puis son enfance a été cousue à la robe de l'abbé de la Rivière. Quand il ouvrait ses salons de la place Royale, on y voyait de temps en temps des soutanes, entre autres celle du cardinal Donnet. archevêque de Bordeaux, et du curé de Saint-Paul, l'abbé Levée. Ce dernier avait un renom de libéralisme et fut un grand bénisseur d'arbres de la Liberté, en 1848. D'ailleurs, on ne passait guère par le salon du poète sans en emporter quelque chose dans l'esprit ou dans les poches, chose tentante pour les personnes du clergé.

Or, Mllc Adèle Hugo venait de faire sa première communion, et cela coïncidait avec l'envoi de deux superbes coquillages offerts par un admirateur au poète.

Celui-ci les plaça dans sa salle à manger où le curé Levée venait dîner quelquefois. A sa première visite, l'abbé se montra enthousiasmé des coquillages .

— On en ferait, dit-il, d'admirables bénitiers !

— Monsieur le curé, répondit Victor Hugo, faitesmoi le plaisir de les accepter pour votre paroisse.

L'abbé se confondit en remerciements. Quelques jours après, les coquillages étaient scellés à un pilier de l'église Saint- Paul, avec cette inscription sur des plaques de cuivre :

« Donnés par le vicomte Hugo, pair de France, à « l'occasion de la première communion de sa fille « Adèle. »

En 1851, l'inscription parut attenter à la gloire du coup d'Etat et à la majesté de l'Empire. Elle disparut.

François- Victor Hugo est mort. En présence de ce deuil, le poète s'esl élevé au-dessus des régions matérielles. Jamais paroles plus saisissantes et plus sublimes ne furent dites . Je rentre chez moi. Je m'efforce de me souvenir. Mais comment résumer cette philosophie serrée, concise, si magnifiquement humaine — et divine ! Comment reproduire ce parfait et merveilleux langage qui élève l'âme et lui donne la conviction de son origine et de ses droits célestes1? Hugo n'est pas seulement religieux, il est illuminé quand il aborde ces questions. Il ne raisonne pas Dieu : il

le voit, il le sent. C'est la foi du charbonnier dans un homme de génie. « Dieu ne peut pas être autre chose que la bonté en haut de la vie et la clarté en haut du ciel. On ne peut pas plus le nier qu'on ne peut nier l'infini. La vie universelle, c'est lui; le ciel universel, c'est lui. L'homme ne peut que bégayer à jamais son essai de le comprendre. »

Hier, il nous a permis de lire cette page dont l'encre n'était pas sèche encore :

« Un jour, bientôt peut-être, l'heure qui a sonné pour le fils sonnera pour le père. La journée du travailleur sera finie, son tour sera venu... Alors, pour cette âme, les disparus reparaissent, et les vrais vivants, que dans l'ombre terrestre on appelle les trépassés, emplissent l'horizon ignoré, se pressent, rayonnants, dans une profondeur de nuit et d'aurore, appellent doucement le nouveau venu et se penchent sur sa face éblouie avec ce beau sourire qu'on a dans les étoiles. Ainsi s'en va le travailleur chargé d'années, laissant, s'il a bien agi, quelques regrets derrière lui, suivi jusqu'au bord du tombeau par des yeux mouillés peut-être et par de graves fronts découverts, et en même temps reçu avec joie dans la clarté éternelle; et si vous n'êtes pas du deuil ici-bas, vous serez là-haut de la fête, ô mes bien-aimés ! »

Quand Victor Hugo, devant sa grande cheminée ornée d'un devant d'autel du xv" siècle, nous disait, avec sa physionomie calme et sereine : — A la volonté de Dieu! je partirai quand il voudra! il ne se doutait guère que ses dernières paroles et ses dernières volontés, si clairement exprimées, laisseraient un passage aux doutes et aux calomnies cléricales.

Il est mort dans sa foi souriante, dans ses convictions absolues de déiste, que rien ne pouvait entamer. Il se préparait depuis trop longtemps au grand passage pour en être effrayé. La mort lui est arrivée, accompagnée de souffrances, mais non de terreurs. Pourquoi aurait-il accueilli un prêtre à son chevet, sinon pour le bénir, comme le proscrit des Misérables?

La volonté et l'autorité du poète étaient, parmi les personnes de sa famille et de son entourage, l'objet d'un respect religieux; on eût compris un signe s'il l'avait fait, et l'on eût obéi. Mais il faut l'avoir bien peu connu pour croire que son esprit, si ferme, ait pu céder à des défaillances. Il est mort, les regards fixés sur l'énigme

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dont les détails seuls lui étaient inconnus ; il attendait la lumière; il êtail sûr de la voir, el l<i dernier vers qui s'est échappé de ses lèvres l'a confirmé:

C'est ici le combat du jour el de la nuit !

La nuit, c'est-à-dire l'alcôve sombre, la vie qui s'éteint, les larmes qui tombent, les sanglots qui vous accompagnent, les remèdes, les médecins, les amis éplorés, le silence de la chambre d'agonie, les lumières qui veillent, les prières qu'on murmure, si bien que l'homme s'écrie et proteste :

— C'est bien long, la mort !

Mais pendant la lutte, l'âme entrevoit la lumière et déploie ses ailes engourdies.

Nous nous souvenions, pendant ces heures cruelles, de la profession de foi du Maître et de ses luttes théologiques contre Kesler autrefois et plus récemment contre Victor Schœlcher, immuable en son sincère athéisme.

« Les prêtres, disait-il, ne sont mes ennemis que parce qu'ils sentent que je crois plus juste et plus sincèrement qu'eux. Il en est de bonne foi, et je les plains : car je comprends la lutte qu'ils ont à soutenir contre le doute, à propos du dogme qui leur impose des croyances ridicules. Ils en sont réduits à abaisser leur raison devant ce qu'ils

appellent des mystères et à se justifier par ce cri désespéré : Je crois, parce que cela est absurde ! Et ils croient être agréables à Dieu en lui sacrifiant leurs plus nobles facultés et ce droit d'examen inséparable de la conscience humaine. »

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