‹ Propos de table de Victor HugoChapitre 19 sur 23 · RELIGION · texte numérisé non relu

RELIGION

A cette époque, — c'était sous la Restauration, — Victor Hugo avait un directeur do conscience, auquel il se confessait fréquemment ; il s'entendait fort bien avec lui.

On sait quelle éducation monarchique et diretienne lui avait été donnée. Pourquoi pas ? Voltaire était bien un élève des jésuites.

Victor Hugo, lui, était l'ami de son directeur ; quand j'aurai dit le nom du prêtre on ne s'étonnera pas de la sympathie qui unissait ces intelligences.

Cependant, l'enfant arrivait à cet âge où Ton réfléchit aux choses profondes, où Ton essaye de penser avec son propre esprit. Son directeur, auquel il confiait ses troubles et ses doutes, crut

.:•.■ PROPOS Dl l Ai:i I

de voir reculer devant une discussion el lui demanda un répit :

— Accordez-moi un an, mon cher Victor, avant de rompre avec les croyances que vous avez jusqu'à présenl acceptées. Sicile- ne - imposent plus comme autrefois à votre âme, pestez neutre, et attendez que la crise morale par laquelle vous passez ;>it acc< >mpli son évolution.

Le jeune homme consentit à ce délai. L'année s'écoula; bien des choses se passèrent.

Quand Hugo revit son directeur, ce ne fut pas celui-ci qui demanda :

— Eh bien, mon fils '.

Non, ce fui Victor Hugo qui lui prit les mains en disant :

— Eh bien, mon père \

Car ce directeur s'appelait Lamennais et venait de divorcer d'avec l'Église.

J'ai dit les relations de Victor Hugo et de l'abbé de Lamennais, et leur dénouement étrange. Il faut savoir comment et par qui il fut conduit chez l'abbé de Lamennais. Victor Hugo l'a raconté à mon ami Maurice Talmeyr, et Talmeyr l'a écrit. Je n'hésite pas à reproduire sa version tout a fait curieuse el charmante, bien qu'elle soit ça et la en

contradiction avec- ce que l'on sait ou ce que l'on croit savoir sur l'éducation religieuse reçue par Victor Hugo. Quoi qu'on doive en penser, voici ce que Maurice Talmeyr se souvient d'avoir entendu raconter par le Maître :

« Ma mère venait de mourir. Le service avait eu lieu à Saint-Sulpice, dans la chapelle de la Vierge, et j'y avais remarqué un jeune prêtre que je ne connaissais pas. Il m'avait frappé par la ferveur avec laquelle il priait et par l'extrême élégance de sa personne.

« Le soir, j'en parlai à mes frères :

« — Avez- vous vu ce jeune ecclésiastique ?

« : — Oui.

« — Vous ne savez pas qui il est ?

a — Non.

« Le lendemain, nous examinions les cartes déposées chez nous, quand Tune d'elles attira notre attention. Elle portait :

« Le Duc de Rohan-Chabot, avec ces mots écrits au crayon : A M. Victor Hu<jo.

<< Abel eut une idée :

« — C'est la carte du jeune prêtre.

- — Le duc de Rohan-Chabot ?

« — Oui, il est entré dernièrement au séminaire.

« En effet, la jeune princesse de Léon, duchesse de Rohan-Chabot, s'était, quelque temps auparavant, brûlée vive en s'habillant pour le bal, et son

SU PROPOS 1U I Mil.l

mari s'était fait prêtre... Je devais une visite au duc de Rohan, je me rendis à Saint-Sulpice, et je

le reconnus.

i lies circonstances nous lièrent très vite; nous étions très jeunes tous les deux ; nous portions l'un et l'autre un deuil très douloureux; il aimait mes vers, bien des idées nous rapprochaient... Cependant, sur la question religieuse, nos sentiments différaient. Ma mère, très royaliste, était passablement voltairienne; elle m'avait élevé en dehors de toute espèce de culte.

« Nous évitions donc les conversations religieuses, quand le duc me dit un jour :

« — Mon cher ami, vous ne pratiquez pas

« — Non.

« — Vous n'avez pas la foi ?

« — Non.

« — Ni croyant, ni pratiquant?

« — Ni l'un ni l'autre.

« — C'est un grand malheur!

« Quelques jours après, il revint à la charge.

'< — Mon cher Hugo, il faut vous convertir.

« — Je me ligure, mon cher Rohan, que ce sera difficile.

« — Essayez.

a — Je ne réussirai pas.

« — Peut-être.

« — Vous y tenez l

« — Beaucoup. Faites-le, je vous prie, par amitié pour moi.

« — Soit. Que faut-il faire?

« — Pour commencer, vous irez à la messe à Saint-Sulpice...

« Le dimanche suivant, j'allai à la messe à Saint-Sulpice, et je me plaçai en face de l'autel. J'entendais les chants, l'orgue, les prières, je respirais l'odeur de l'encens, et, dans le chœur, je voyais mon ami en robe blanche, qui me voyait lui-même dans la foule, et qui me faisait de temps en temps des signes de tête pendant l'office.

•< Il se passa environ trois semaines.

« — Eh bien? me dit-il.

« — Eh bien, j'ai essayé.

« — Et vous avez réussi ?

» — Je vous l'avouerai franchement : non seulement la foi ne mJest pas venue, mais je crois que j'ai encore reculé.

« — C'est que vous ne pratiquez qu'incomplètement, mon cher ami. Il faudrait vous confesser, communier.

« — Pour cela, c'est impossible ; je n'ai pas fait ma première communion.

« — Allons donc!

« — Sérieusement.

« — Eh bien, voilà qui explique tout. Il faut la

• ;-'i PROPOS DE i \i:i.i:

faire, je vous en supplie. Tenez, je vais vous présenter à l'abbé Fraj ssinous.

« L'abbé Frayssinous, |>lus tard évoque d'Hermopolis, premier aumônier de Louis XVIII, comte et pair de France, était un assez gros bonhomme, bien mis quoique débraillé, hâbleur; c'était un faiseur en matière de conscience. Il nous invita à déjeuner, et entassa devant nous tant d'inepties sur tant d'absurdités, que Rohan en était très humilié.

« — Jamais, lui dis-je en sortant de là, je ne me confesserai à cet imbécile.

« — C'est curieux, me répondit Rohan ; il m'a déclaré, de son côté, que jamais il ne vous prendrait pour pénitent.

« — Mon cher ami, lui dis-je alors, restons-en là. Plus vous me prêchez, moins je crois ! Ne me convertisse/ pas davantage.

« 11 n'ajouta rien, mais quelques jours après, il reparaissait chez moi, et me disait en entrant :

« — Je vous emmène chez l'abbé de Lamennais !

« Par une coïncidence mystérieuse, Lamennais, à cette époque, demeurait dans cette maison de l'impasse des Feuillantines qu'avait habitée ma mère. Il y avait un perron qui la précédait, donnant sur un parc très abrité, tout plein de grands arbres et de fleurs, dans lequel je me souvenais d'avoir pour-

suivi, entre les pierres, ces insectes rouges qu'on appelle des bêtes du Diable, et qui ont une tête de mort sur le dos. Je reconnus le perron, les pierres, la maison. J'entrai; j'étais très ému... Je trouvai Lamennais dans l'ancien salon de ma mère....

« Il était vêtu d'une soutane trouée, frêle, nerveux, avec un grand nez pointu, un regard de prophète, une bouche d'enfant.

or L'entrevue fut très courte. Quand il sut qui j'étais et ce que je venais chercher, il fixa sur moi ses grands yeux sombres :

« — C'est l'orgueil qui vous empêche de croire, me dit-il.

« Je lui répondis :

« — Ne confondez-vous pas l'orgueil avec la raison ? Comment y aurait-il orgueil à user de la raison libre que nous a donnée Dieu? N'y auraitil pas plutôt orgueil à se mettre au-dessus d'elle et à la mépriser?

« Lamennais fronça le sourcil d'un air frappé. Il riposta :

« — C'est un sophisme.

« A peine dans la rue, Rohan m'arrêta :

« — Eh bien ?

« — Eh bien! autant j'apprécie peu l'abbé Frayssinous, autant j'aime l'abbé de Lamennais.

« — Et lui vient de dire qu'il tenait absolument à vous prendre pour pénitent.

i Lamennais achevait alor9 la publication de {'Essai iur V indifférence. Il avait été très incroyant quand il ôtail jeune ; il s'était, par contre, jeté

dans la religion, précisément a l'Ag i on la

quitte. Il ôtail maintenant profondément, implacablement orthodoxe. Je retournai le voir, nous causions ; il me dit un jour :

« — Mettez- vous à genoux,

« — Pourquoi ï

« — Pour vous confesser!

« — Mais je ne veux pas me confesser !

« — Il le faut.

« — J'ai vingt ans, et je n'ai pas fait ma première communion.

« — A vingt-deux ans, je n'avais pas fait la mienne !

«Je finis par céder, je revins chez lui. Cependant je lui exposais mes doutes, mes idées... Le temps passa, nos relations avaient continué... Un jour, comme j'entrais, il me dit brusquement :

« — Mon cher Hugo, je suis républicain!

« Je ne l'étais pas, je fus atterré.

« — Vous, républicain?

« — Oui, républicain, et vous, vous y viendrez!

« Et à son tour, alors, très exalté, il se confessa, et ce qu'il me dit ce jour-là, longtemps avant sa rupture a ver l'Église, est une des choses les plus effrayantes que j'aie jamais entendues.

« — Je n'ai jamais cru, me dit-il, mais j'ai voulu croire! Pendant bien longtemps, j'ai souffert une affreuse torture d'esprit. D'une part, je me sentais incrédule, de l'autre, j'avais la conviction que je pourrais, en le voulant, cesser de l'être, et j'y voyais un devoir, car tous les miens étaient pieux, et je les aimais. Je croyais à une infirmité de ma conscience, à une épreuve que m'envoyait Dieu ! Dès lors, j'ai passé ma vie à me combattre moimême. Je me disais qu'à force de pratiquer je fondrais mon indifférence. A vingt-deux ans, j'ai fait ce que les enfants les plus ignorants font à douze : j'ai communié, sans croire, pensant que, peutêtre, je croirais après ! La foi ne m'est pas venue. Alors, voyant que pratiquer moi-même ne me guérissait pas, j'ai voulu faire croire et pratiquer les autres, et je me suis fait prêtre. Oui, je me suis condamné au supplice d'exhorter, d'officier, de prêcher, de confesser, de dire la messe, doutant toujours; mais espérant toujours, sans doute convainquant les autres et ne parvenant pas à me convaincre moi-même ! J'ai écrit pour l'Eglise, j'ai parlé pour elle, j'ai lutté pour elle, j'y ai mis toute ma pensée, toute ma vie, toute ma flamme ! Si la religion est vraie, j'ai donné des âmes à Dieu sans pouvoir lui faire accepter la mienne ! Mainte, nant, c'est fini: je sens que je ne pourrai jamais croire! L'épreuve avec vous a été décisive. Vous

ne saviez pas, lorsque \ pas-

sait en moi. Je ne pensais rien de ce que je vous disais, el tout ce que vous me disiez, je le pen- . Vous souvenez-vous .' Vous êl is venu chez moi, aux Feuillantines, el vous m'avez dit : i Ne confondez-vous pas l'orgueil avec la raison \ \ Il m'a semblé, ce jour-là, que je recevais un coup de poing dans la poitrine. C'était ce 'i1"' .i*' I"1' moi-même!... Maintenant, je-le répète, je suis républicain, et vous, vous te serez aussi! Hugo, vous m'avez connu 61s de l'Église, et je vous ai connu fils de la Royauté; nous nous retrouverons un jour enfants de la Révolution: ..

« Nous gardâmes un profond silence...

« C'était l'été, la fenêtre était grande ouverte, on avait versé du Champagne, mais il y avait longtemps que nous ne pensions plus à vider nos coupes. »

La confiance de Victor Hugo dans « l'éclair de la mort », dans l'avènement à une autre vie, est inébranlable.

« Du reste, nous dit-il un jour, il n'est pas impossible que ceux-là seuls soient immortels qui se sont crus dignes de l'être. »

Et il nous dit cette parabole :

« Le poète Dante est assis à sa table, occupé à faire des vers. Il écrit deux lignes et s'éloigne pour un instant.

< — Je suis heureux, dit le premier vers, d'être un fils de Dante. Me voilà impérissable.

« — Cela n'est pas bien sûr, répond le second vers ; j'ai des doutes, et môme, à parler franchement, je n'en crois rien. Quelles preuves m'en donnez-vous?

a — Aucune, mais je le sens.

« — Mon ami, tout cela, c'est des chimères.

« Avant que la discussion s'échauffe, le poète rentre, relit les deux vers, les juge, approuve l'un, réprouve l'autre, conserve le premier et biffe le second. »

Dans le salon un peu sombre de la rue Drouot, 20, Mme Charles Hugo tenait un bébé sur ses genoux et le mettait en toilette de nuit : c'était l'heure de dormir.

A quelque distance, Victor Hugo, sur un sopha, faisait agenouiller la petite Jeanne, dans le plus simple appareil, et lui faisait dire sa prière.

Dans cette prière, étrangère aux liturgies connues, Jeanne demandait à Dieu la sagesse et l'obéissance, lui recommandait son père mort, son

oncle François-Victor, alors bien malade, et toutes les personnes qui l'entouraient e( L'aimaient. Sur mon humble demande, j'eus un mot dans la prière La petite Jeanne interrompait la prière par des réflexions naïves. Elle ne se souciait pas beaucoup £e prier pour son frère qui lui avait donné une tape. Pourtant, son bon naturel L'emportait. Ktj<suis bien sûr que Dieu, p >ur peu qu'il fût aux 5, s'intéressait davantage à c stte prière qu'à «•elles que moud la mémoire et qu'on récite sans y pens

Quelque temps avant Les élections, Victor Hugo reçut la visite du délégué de je ne sais quelle si «ciété révolutionnaire.

La veille, on s'était fort occupé de lui dans une réunion publique, et L'on avait signalé le danger de ses tendances religieusi s.

Le délégué s'est présentéassez crânement et n'y est point allé par quatre chemins.

— Citoyen Victor Hu

— Monsieur?

Le visiteur énumère les points de doctrine sur Lesquels si en désaccord avec le Maître,

et ajoute :

— Je vous préviens que vous faites fausse route et que vous perdrez votre popularité à ce jeu-la.

— A quel jeu, monsieur ?

— A vos histoires de l'autre monde. Êtes-vous avec nous ou avec les bondieuzards?

— Je suis avec ma conscience.

— Est-ce votre dernier mot ? Il est fort possible, alors, que vous ne soyez pas nommé.

— Ce sera comme vous voudrez.

— Voyons, reprend le délégué après quelques autres arguments, il n'y a pas de milieu : il faut choisir entre nous et le bon Dieu.

— Eh bien, dit Hugo, je choisis le bon Dieu :

Voici une lettre de consolation, écrite par Victor Hugo à une mère désespérée de la mort de son enfant :

« Consolez-vous; ce n'est qu'un départ, et un départ pour nous. Les morts ne sont pas même absents; ils sont invisibles. Chaque fois que vous penserez à votre pauvre petit, il sera près de vous.

o Victor Hugo. »

Ce sont ces affirmations qui ont fait croire a

bien des gens que Victor Hugo était attaché aux doctrines spirites. [lyaforl à dire là-dessus. Ce qu'il y .'i de certain; c'est qu'il en blâmai! l'exagération el qu'il les considérait comme très dangereuses pour les cerveaux faibles.

Victor Hugo, comme sou œuvre l«i prouve, esl spiritualiste et croit à la fatalité. Il a écrit sous cette inspiration Notre-Dame-de-Paris ; ou trouve dans le récit suivant, que je vais essayer de dire après lui, une note superstitieuse étrange :

A cette époque, dit-il, nous vivions dans l'exil, fort retirés, insouciants des aboiements dont l'Empire nous poursuivait. On s'occupait fort de tables tournantes et de guéridons parlants. Je n'avais ni le temps ni le désir d'étudier sérieusement ces phénomènes dont on me parlait de diverses façons. Mais on s'en occupait fort autour de moi, et nous avions des amis qui entraient en conversation réglée avec nos meubles, qui ne manquaient pas d'intelligence.

Un soir, Mmo Victor Hugo pria notre fils Charles, qui passait pour avoir beaucoup de fluide, d'interroger avec elle une petite table d'acajou. Charles s'en défendit sous divers prétextes, s'excusa, et

ma femme appela sa femme de chambre, une fille du pays. C'était une petite paysanne de douze ans environ, orpheline, abandonnée, que nous avions recueillie, et qui était d'un naturel silencieux et farouche. Mm Victor Hugo la fit venir auprès du guéridon, pendant que je continuais à travailler à quelque distance.

La table était en humeur de causer; ma femme, encouragée par sa bonne volonté, me pria de lui poser une question.

— Demandez-lui d'abord si elle me répondra, dis-je.

— Oui, fit la table résolument.

— Eh bien, voici ma question : quelle est la fonction de l'homme sur la terre?

Plusieurs amis étaient entrés.

— Pour une question, c'est une jolie question, dit l'un d'eux.

— Qu'en pense la table t dit Charles; la question lui convient-elle ?

— Oui, dit le meuble.

Et, se prenant à frémir, il frappa cinq coups, ce qui, parle numérotage convenu des lettres, représentait I'e. Puis quatre coups donnèrent un d, et cinq, un nouvel E.

Jusque-là, cela ne voulait pas dire grand'chose, e d e. On poursuivit; le guéridon indiqua successivement les lettres i, o, r, a. Cela faisait edeiora,

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mol qui nous parut d'abord incompréhensible.

— Est-ce la réponse à la question? demandat-on à la table.

— Oui.

— Mais ce n'est pas un mot français.

— Non.

— Est-ce un mot latin ?

— Non.

— Plusieurs mots latins?

— Oui.

En effet, le mot se décomposait ainsi :

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