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Propos de théâtre

Une revue très littéraire et qui, du reste, s'appelle les Lettres, ouvre une petite enquête sur la question shakspearienne.

Car il y a une question shakspearienne. C'est Tolstoï, non pas qui l'a soulevée, mais qui lui a donné un renouveau d'actualité et surtout d'acuité (i). Avec sa verdeur accoutumée et peut-être un certain goût d'étonner et de taquiner qu'il tient de son grand-père Jean-Jacques Rousseau, Tolstoï donc, ayant relu Shakspeare ces derniers temps, ou plutôt l'ayant lu, peut-être, pour la première fois, ce que je serais assez tenté de croire, a déclaré tout net que Shakspeare ne savait pas ce que c'est qu'un caractère ; que du reste il ne savait pas composer une pièce; surtout qu'il était mortellement ennuyeux ; et qu'enfin l'admiration européenne à

(i) Voir plus, loin page 63.

»POI DI THEATRE. — 5e SKR1E. I

a PROPOS DE THEATRE

l'égard de Shakspeare était Je plus merveilleux phénomène de suggestion que l'histoire ait jamais eu à enregistrer.

Et là-dessus la revue dont je parle a envoyé un petit questionnaire à ses abonnés à peu près conçu comme suit : Shakspeare sait-il composer une pièce ? Shakspeare sait-il ce que c'est qu'un caractère ? Shakspeare est-il ennuyeux } Vous sentezvous suggestionné ? Etc.

J'ai répondu, brièvement, comme il sied de faire quand on est invité. Je réponds ici un peu moins compendieusement, comme il sied quand on est chez soi ou entre amis; et l'on dit que c'est la même chose.

D'abord je ne me sens pas suggestionné. Je n'ai guère la bosse de l'imitatioa, comme disait Gall ; et je ne crois pas avoir non plus la bosse contraire.

Je veux dire que je ne suis facilement suggestionné, ni directement ni en sens inverse, et que ce qu'on me dit ne m'inspire guère ni l'envie de dire la même chose, ni la démangeaison de dire le contraire, ce qui est suggestion encore et peu différente, en somme, de l'autre, puisqu'elle vous met également sous la dépendance de celui qui vous parle.

J'ai été élevé par des professeurs qui tous adoraient Shakspeare, les uns pour l'avoir lu, les autres pour avoir entendu parler de lui avantageusement. Est-il besoin de dire que ceux qui l'avaient lu l'estimaient infiniment; mais que ceux qui en avaient

entendu parler avaient pour lui un fétichisme? C'est toujours l'histoire de ce primaire, devenu secondaire, puis devenu supérieur : « J'ai été élevé dans le culte de Voltaire et je l'ai prêché. Parvenu à renseignement secondaire, je le lus partiellement et j'en dis assez de bien. Parvenu à l'enseignement supérieur, je l'ai lu entièrement, de très près, je l'ai relu et, depuis ce temps-là, je ne peux plus le souffrir. » — La popularité dont jouissait Shakspeare dans l'Université française vers le milieu du dix-neuvième siècle tenait à plusieurs causes : au génie de Shakspeare, d'abord, bien entendu ; à ceci ensuite que certains critiques universitaires et « classiques », Nisard, entre autres, et Saint-Marc Girardin, avaient eu l'habileté de le porter très haut, pour l'opposer à Victor Hugo et pour écraser Victor Hugo sous son poids. Ils se donnaient ainsi les gants d'être libéraux et de goût très large, puisqu'ils admiraient autre chose que Corneille et Racine ; et, en même temps, ils crossaient Victor Hugo, qui était leur bête noire. Et c'était noir; mais ce n'était pas bête.

Et de cette façon Shakspeare, de i83o à 1860, fut poussé au pinacle par [tout le monde : par les romantiques, parce qu'ils l'admiraient pour luimême, et par les classiques parce qu'ils l'admiraient contre Hugo, par tactique et avec une pensée de derrière la tête.

J'ai donc été élevé par des professeurs très dévots de Shakspeare. Mais je ne crois pas avoir été suggestionné. En général, les opinions de mes professeurs

ne m'inspiraient ni le désir de les partager, ni la passion de les contredire. Elles m'inspiraient de la curiosité. Ce que je désirais, c'était lire ce qu'ils avaient lu, ni plus ni moins ; et du reste je restais très neutre jusqu'au jour où j'avais lu moi-même. Je ne crois donc pas avoir jamais été suggestionné au sujet de Shakspeare. Peut-être même, mon éducation littéraire maurait-elle un peu écarté de Shakspeare, en ce sens que, comme on me disait toujours que Shakspeare était beaucoup plus fort que Victor Hugo, moi, grand amateur de Marion Déforme, j'aurais pu très bien réagir contre une opinion de collège par préférence pour la mienne propre; mais encore c'était dans une douce neutralité, je me le rappelle très bien, que j'étais à l'ordinaire.

Et maintenant, est-il vrai que Shakspeare ne sache pas composer une pièce ? La vérité me semble être qu'il ne s'en occupe pas du tout ou, si vous voulez, pas beaucoup ; mais qu'il compose cependant, comme malgré lui, parce que personne n'est plus objectif, si l'on me permet de parler un instant cette langue. Il est intéressé par une histoire qu'il invente ou qu'il remanie, exactement comme un enfant par une histoire qu'ilentend raconter. Il voit les personnages vivre, souffrir, espérer, entreprendre, échouer, réussir, et il s'intéresse à eux de tout son cœur.

Il en résulte que son histoire pourra avoir des longueurs, des tempsd'arrêt, des recommencements, des intrications, des chevauchements d'elle-même sur elle-même ; qu'elle pourra manquer d'intrigue

surveillée et adroite ; mais qu'elle aura toujours de l'unité et même une unité assez forte.

L'intrigue, en effet, c'est la part de personnalité, non pas morale ou sentimentale ; mais c'est la part de personnalité artistique, de personnalité technique, que le dramatiste met dans son œuvre. L'œuvre, qui est fortement et adroitement intriguée, de quoi je ne dis point de mal, du reste, c'est l'œuvre que l'auteur fait amoureusement, au lieu de la subir passionnément. Shakspeare subit son œuvre. Il la voit se dérouler devant lui, comme si elle lui était étrangère et comme si elle vivait par ellemême. Il la regarde en spectateur. Les spectateurs peuvent se dire, ce qui flattera singulièrement leur amour-propre, que la première qualité d'un auteur dramatique, c'est d'être spectateur. Le spectateur est un spectateur après coup ; l'auteur dramatique est un spectateur préalable; sans quoi il n'est pas né auteur dramatique. — Mais pour la même raison, il faut, en quelque sorte, que cette œuvre ait une unité assez forte. L'intérêt que Shakspeare lui porte, comme s'il était un spectateur, cet intérêt ne peut être satisfait que si toute l'action, en sa plénitude, s'est déroulée jusqu'à sa conclusion naturelle, que si le sort de tous les personnages essentiels mis en jeu est fixé ; et d'autre part quand l'action est épuisée et le sort des personnages fixé, l'intérêt que le spectateur Shakspeare portait à la chose s'arrête net; et il serait littérateur s'il continuait, ou s'il ajoutait quelque ornement, quelque déclamation ou quelque disserta-

tion philosophique, ou quelque tableau (comme ne laissent pas de faire les Grecs).

De là, non pas une composition rigoureuse, mais l'unité dans la plénitude et dans l'abondance, qui me semble être une des caractéristiques des drames et même des comédies de Shakspeare.

C'est dans Shakspeare qu'on peut chercher, sans crainte sérieuse de se tromper, ce que c'est que l'unité d'un drame et se convaincre qu'elle est : tantôt une unité d'action, tantôt une unité de pensée générale, tantôt une unité de sentiment général, tantôt une unité de personnage (le héros principal ramenant sans cesse l'attention à lui), mais toujours une unité d'intérêt, Shakspeare suspendant quelquefois l'intérêt, mais ne le laissant jamais se disperser.

Voilà la composition dans Shakspeare, composition qu'il ne cherche pas, surtout qu'il ne surveille pas jalousement, comme un arpenteur, ou, si vous aimez mieux, comme un architecte ; mais qui, en quelque sorte, s'impose à lui, par ce fait même qu'il est infiniment amoureux de son sujet et que son sujet écarte comme de lui-même, pour faire plaisir à Shakspeare, ce qui pourrait s'ajouter à lui d'étranger, de distrayant, de parasite ; et élimine de la pensée de Shakspeare ce qu'elle aurait elle-même de décidément vagabond et d'excentrique. En un mot, la composition de Shakspeare est très libre ; mais elle n'est pas, elle ne peut pas être incohérente, et cela moins parce qu'il est maître de son sujet que parce que son sujet le maîtrise.

Je ne m'attarderai pas à prouver didactiquement que Shakspeare sait ce que c'est qu'un caractère et sait faire tenir debout un caractère. En vérité, il faut la très intéressante intelligence littéraire de M. Tolstoï, suffisamment mise en lumière parle livre intitulé Qu'est-ce que l'Art ? pour hasarder de pareilles énormités. J'aimerais mieux qu'on dît que Molière n'a pas le sens du comique et que Voltaire n'a pas d'esprit. Ce ne serait pas plus stupéfiant ; ce le serait peut-être beaucoup moins.

Il vaudrait mieux chercher pourquoi, pour quelle raison, par suite de quel genre de cécité, un homme de la valeur de M. Tolstoï peut être arrivé à cette conclusion qu'il n'y a pas de caractères dans Shakspeare.

Peut-être, — il est bien entendu que nous allons ici à l'aveuglette, — peut-être M. Tolstoï veut-il dire que les personnages de Shakspeare ont descaractères inconsciemment, qu'ils ne réfléchissent pas sur leurs caractères, qu'ils n'en font pas eux-mêmes l'anatomie et qu'ils ne les expliquent pas aux autres en les expliquant à eux-mêmes. Remarquez que les personnages de M. Tolstoï réfléchissent beaucoup sur eux-mêmes, se creusent, s'explorent, se tâtent le pouls, se rendent compte, descendent en euxmêmes avec une lanterne... point toujours, non ; mais assez souvent. C'est une de leurs tendances générales. Ceux de Shakspeare jamais, ou quasi jamais et courtement. Ce sont surtout et presque strictement des forces en action, qui se révèlent par

leurs actes et qui tracent la ligne de leurs caractères par l'enchaînement de leurs actes.

Vais-je dire que pour cela ils sont plus vrais que les personnages de M. Tolstoï, ou que ceux d'Ibsen, tournés aussi, très souvent, vers le dedans ? Pas le moins du monde. Un caractère qui sait s'analyser lui-même ne laisse pas pour cela d'être un caractère. Bien des gens sont capables de démêler leur tempérament sans le détruire. Et quelques-uns de ceux-là, à le démêler et à le connaître, le tempèrent et le modifient un peu ; et quelques-uns de ceux-là encore, à le démêler et à le connaître, le confirment et le fortifient, parce qu'ils l'admirent ; et la plupart, de ceux-là encore, à le démêler et à le connaître, ne gagnent ni ne perdent rien du tout et restent tout simplement ce qu'ils étaient, avec cette particularité seulement de savoir ce qu'ils sont.

Mais en dehors de ceux-là, ils sont infiniment nombreux ceux qui ne connaissent pas leur caractère, qui n'ont aucune capacité de le connaître, n'ayant aucune inclination à l'examiner ; qui ne sauraient en rendrecompte aux autres, ni en prendre, non plus, une conscience nette; — et qui n'en ont pas moins un, et très net et très circonscrit et sans aucun flottement, et c'est précisément ces derniers que Shakspeare a peints.

Personne n'a mieux su ce que c'est, et n'a mieux montré par une série d'actes dérivant tous du même principe, ce que c'est qu'un ambitieux, un mégalomane, un jaloux, un amoureux, un homme à idée

fixe, un hâbleur, un politicien retors... la liste remplirait mon feuilleton tout entier.

La vérité c'est que, l'antiquité mise à part, il n'y a au théâtre, comme grands psychologues, que Shakspeare, Molière et Ibsen. Oui, Corneille même et Racine sont un peu au-dessous. Corneille, pour avoir perdu du temps à raisonner et n'avoir pas poussé assez loin les facultés d'analyse, admirables, du reste, qu'il avait en lui ; Racine pour avoir, Athalie mise à part, restreint ses facultés d'analyse sur les passions de l'amour et de l'ambition ; et certes, là, il s'est montré étonnant; mais tout compte fait, le registre n'est pas assez étendu et le domaine a été, volontairement, trop circonscrit ; et quel dommage, étant données la finesse et la pénétration de cet homme-la 1

Mais, pour ne point nous égarer, ni vouloir enfoncer les portes ouvertes , même quand on essaye de les refermer, disons simplement que cette assertion : Shakspeare, impuissant à établir des caractères, a peu de chances désormais de rencontrer créance, même auprès de ceux qui ne seront pas suggestionnés. Oh ! suggestion, que de choses on met à ton compte ! Autrefois l'on disait : « C'est votre léthargie! » maintenant l'on dit : « C'est votre suggestion ! » On abuse de l'hypnotisme. Je suis las à la fin de tant de léthargie. Savez-vous bien que la suggestion, même celle de l'éducation, soit intellectuelle, soit morale, est extrêmement rare (Dieu merci, du reste), parce qu'il est bien peu fréquent qu'une

io PROPOS DE THEATRE

suggestion ne soit pas combattue par une autre suggestion. Combien j'ai béni souvent, criminellement peut-être, ces familles où la mère est dévote, le mari anticlérical et l'oncle sceptique et conciliant ! « A la bonne heure, me disais-je, voilà un enfant qui sera peut-être original 1 »

Et, enfin, Shakspeare est-il ennuyeux ? Ici je répondrai : « Oui ! Il est souvent ennuyeux. Il ne faut pas se dissimuler cela. »

Il faut certainement un peu de foi, un peu de piété et beaucoup de patience pour écouter Shakspeare en son intégrité. Convenons-en franchement et sans nous laisser fasciner par ce respect envers les Dieux qui n'est souvent que du respect humain.

Que Shakspeare soit souvent ennuyeux, cela tient sans doute à beaucoup de causes, dont pour le moment je vois deux. D'abord tous les auteurs sur qui plusieurs siècles ont passé sont partiellement ennuyeux. Il y en a qui n'ont pas besoin que les siècles passent sur eux ; mais je dis que les plus grands ont des parties ennuyeuses au bout d'un certain temps. C'est absolument forcé. Telles idées ou tels sentiments particuliers, telles allusions qui étaient pour ne pas déplaire au public du seizième siècle ou du dix-septième siècle, sont parfaitement insignifiantes ou paraissent puériles à des hommes de notre temps, dont les préoccupations sont tournées d'un autre côté.

Comptez que les œuvres qui contiennent assez « de choses de tous les temps et de tous les lieux »,

UN REFERENDUM SUR SHAKSPEARE n

qui contiennent assez d'éternité pour plaire, même partiellement au bout d'un siècle ou deux, sont déjà extraordinaires ; comptez que celles dont de nouvelles inventions, de nouvelles idées, de nouvelles découvertes historiques ou physiologiques ne font, au contraire, que raviver, rehausser et rajeunir l'intérêt (c'est le cas de Polyeucte ; c'est le cas de Hamlet) sont des œuvres souveraines. On est là à s'étonner, à déclarer étourdissant que Pascal ait trouvé, deux siècles avant la science de l'hérédité, le fameux mot : « L'habitude est une seconde nature et la nature estune première habitude » ; etquedeux siècles avant les théories sur l'inconscient, Leibniz en ait tranquillement donné l'essence, en termes unis, en écrivant, entre autres choses : « Les perceptions remarquables viennent par degré de celles qui sont trop petites pour être remarquées ; .... et nous savons bien des choses auxquelles nous ne pensons guère. » On trouve cela étourdissant et l'on a raison ; mais il l'est tout autant de trouver Polyeucte deux cents ans avant tout le travail du dix-neuvième siècle sur les premiers temps du Christianisme ; et de trouver Hamlet trois cents ans avant la science de l'autosuggestion.

Donc, le temps donne un lustre nouveau aux œuvres qui sont si grandes que, non seulement elles le dépassent, mais qu'elles l'enveloppent par avance et dès le moment où elles ont été conçues; mais il est inévitable aussi qu'il touche et qu'il frappe comme de nullité une foule de choses fort bonnes en soi, fort

bonnes pour leur temps; mais qui ne sont bonnes que pour ce temps-là.

Un homme, même de génie — surtout de génie ; car aux autres la postérité ne doit donner ni aucun trouble ni aucune préoccupation — doit se dire en se mettant à son bureau : « Je vais travailler à amuser mes contemporains et à ennuyer la postérité. »

C'est l'envers de la gloire. La gloire consiste à ébranler si fortement l'imagination, l'esprit, le cœur, la conscience de vos contemporains , qu'ils vous lèguent à leurs descendants comme leur héritage intellectuel. Oui bien; mais si vous avez fait une telle impression sur vos contemporains, c'est une raison pour que la postérité et vous recherche et scrute passionnément, >et se trouve un peu déçue parce que vous ne répondez pas à son attente autant que le bruit que vous avez mené le lui faisait espérer.

Voilà une première raison qui s'applique à Corneille, à Racine, à Ibsen, à Molière même et à Voltaire surtout, autant qu'elle s'applique à Shakspeare.

Il est bien vrai, reconnaissons-le, puisque nous sommes de loisir, que ce que je viens de dire peut se retourner, pour ainsi parler. « Prenez bien garde, me dit quelqu'un. Ce qui est ennuyeux, dans un auteur du reste distingué, c'est — vous le dites vous-même — ce qui n'est pas pour notre temps. Eh bienl Mais! Eh bien ! Alors! C'est ce qui est ennuyeux, qui est intéressant! Evidemment, puisque, très probablement, ce qui est ennuyeux, c'est ce qui est document

sur l'esprit d'un temps passé, sur son tour d'idées, sur son tour de sentiments, sur ses mœurs. Et, prenez donc bien garde ! Aussitôt que quelque chose vous assomme dans un vieil auteur, que ce vous soit un signe ; et dites-vous tout de suite : « Oh î oh ! C'est cela qui doit être, qui est souverainement intéressant, et qui intéressera, en effet, souverainement, dès que, par de fortes études, je me serai remis dans l'esprit du temps, ou plutôt au fur et à mesure que je m'y remettrai, quand et quand je m'y remettrai, comme disaient nos pères. » Voilà ce que vous devez vous dire. Voilà la vraie méthode. Ce qui est plein d'un puissant intérêt secret dans un vieil auteur, c'est ce qui est insupportable. Le reste, puisqu'il vous amuse tout de go et d'arrivée, il faut nécessairement qu'il soit banal.

Je suis sensible à cette manière historique de s'intéresser aux vieux auteurs ; mais cette méthode ne peut pas être celle de tout le monde et je maintiens qu'une foule de choses sont ennuyeuses pour le commun des lecteurs, même lettrés, dans les vieux auteurs, parce qu'elles étaient à destination actuelle. Shakspeare n'a pas échappé à cette loi.

La seconde raison pourquoi il est souvent ennuyeux, c'est, je crois, qu'il s'intéresse à n'importe quoi. En voilà un qui était « polyphile ». Il n'était rien qui ne lui fût souverain bien, en tant qu'auteur dramatique. Il s'intéressait au moindre conte de nourrice autant qu'à Roméo et Juliette ou à Othello. En vérité, cela lui était égal. Il découpait l'histoire

i4 PROPOS DE THÉÂTRE

d'Angleterre en larges tranches, comme la galette du Gymnase, et il en faisait des drames qui contiennent encore de grandes beautés, mais qui sont, non seulement injouables, mais très languissants à la lecture. Il lisait dans je ne sais quellechronique l'histoire du roi Lear et il croyait qu'il y avait là un drame aussi beau que Macbeth.

Ou plutôt il ne se disait rien du tout. Il pensait vaguement : « La matière est indifférente, l'art est tout. Je suis là pour que cela devienne très beau. » — Et sans doute comme il était là, il y avait, l'ouvrage écrit, des choses étonnantes et merveilleuses dans le roi Lear ; mais il y avait, tout compte fait, un gros mélodrame atroce, à peu près inintelligible du reste, où l'on ne s'intéresse à personne, si ce n'est au roi ; et encore au roi dans deux ou trois scènes.

Oui, c'est surtout l'indifférence relativement au choix du sujet qui chez lui était extrême.

Cela vient, sans doute, de ce qu'il écrivait surtout pour s'amuser. Objectif autant qu'il est possible de l'être pour ce qui est de la vie de ses personnages, pour ce qui est de la manière dont il les laissait vivre devant lui au lieu de prétendre les faire vivre ; il était très personnel en un certain sens dans le choix des sujets. Il ne songeait pas au spectateur ni à la postérité, ni à la critique présente ou future. Il écrivait sur ce qui lui plaisait. Or tout lui plaisait. Tout ce qu'il lisait, tout ce qu'il rêvait prenait immédiatement en lui la forme dramatique et il suivait cette sorte d'impulsion, cette sorte d'appel, cette

sorte de vocation, sans appliquer lui-même au sujet la faculté critique, sans se demander : « Ceci, — indépendamment de ce que je suis bien -sûr d'y mettre, — est-il intéressant en soi? »

C'est une chose pourtant qui est à se demander, qui est pour qu'on en tienne compte. Bonaparte disait à Arnault: « Les intérêts des nations, les passions appliquées à un but politique, le développement du projet de l'homme d'Etat, les révolutions qui changent la face des empires, voilà la matière tragique. Les autres intérêts qui se trouvent mêlés à ceux-ci, les intérêts d'amour surtout, qui dominent dans les tragédies françaises, ne sont que de la comédie dans la tragédie... Zaïre n'est qu'une comédie. »

Il y aurait, certes, beaucoup à dire à cela. Il y aurait à dire, par exemple, que le public n'est pas composé de grands ambitieux qui veulent se tailler un empire sur une des côtes de la planète ; qu'il n'est pas composé de théoriciens politiques qui, sans la moindre ambition, du reste, prennent plaisir au jeu des projets et succès ou échecs de l'homme d'État; qu'il n'est pas composé d'historiens, qui sans ambition et sans goût pour la politique, aiment à voir les passions humaines se dérouler sur le vaste théâtre des nations; mais qu'il est composé d'hommes et de femmes qui ont tous été amoureux et jaloux et qui ont tous cru que l'amour était toute la vie et tous senti que la jalousie était affreuse comme la mort. — Il faut retenir ceci cependant du feuilleton dramatique

i6 PROPOS DE THEATRE

du grand empereur que le choix du grand sujet, du beau sujet, est le premier devoir du dramatiste et qu'il faut bien se garder de croire qu'en art dramatique il en soit comme en peinture et que le sujet ne soit rien du tout.

Voltaire et les autres connaisseurs du dix-huitième siècle, la plupart du moins, étaient surtout choqués dans Shakspeare du manque de goût. Le manque de goût, c'est le manque de choix dans le sujet, et cela aussi, cela surtout, est manque de goût.

Ajoutez encoreque, puisqu'il s'agit de goût, Shakspeare n'a pas celui de la rapidité. Souvent il traîne, souvent il s'appesantit sur le détail et sur un détail qui, vraiment, importe peu à l'ensemble et ne lui sert de rien ou du moins ne lui sert pas d'un grand ornement. Cela ne cadre point avec notre impatience moderne, qui est si grande — excessive, je le reconnais — que les dramatistes ont dû abandonner les proportions même d'Emile Augier et de Dumas fils. C'est ce moment que Ton choisit pournous donner Shakspeare sans coupures, par un grand respect que, par parenthèse, les Anglais n'ont point et n'ont jamais eu depuis le dix-septième siècle.

J'incline fort au respect, certes, et donner des coups de ciseaux dans Shakspeare ou dans Corneille ne me plaît guère. Mais encore, au point de vue pratique, est-ce bien servir les intérêts de Shakspeare ? « Coupons ! coupons ferme ! disait Scribe à ses collaborateurs ; ce qui est coupé n'est pas sifflé. » On ne siffle plus ; mais il reste toujours

vrai que ce qui est coupé n'est pas marqué de signes d'impatience.

C'est avoir. Entre les Anglais qui amputent largement dansShakspeare et qui pratiquent la shakspearotomie sans scrupule et les Allemands qui ont, chose très honorable, la superstition du texte, quel parti décidément prendrons-nous ? Je ne sais, mais il y a bien, ici et là, depuis qu'on nous donne Shakspeare intégral, quelques signes précurseurs de froideur.

Je me rappelle toujours ce mot de Louis-Philippe, au commencement de son règne, quand on lui demandait s'il fallait laisser jouer la Marseillaise aux musiques militaires : « Certes, toutes les fois qu'on la demandera... et même un peu plus souvent. »

Eh ! oui, en France, quand on veut dégoûter les gens de la Marseillaise, il n'y a qu'à la jouer trop.

Tout cela n'empêche point que Shakspeare ne soit un génie. Solem quis dicerefalsum audeat } Certes ! mais sans déclarer le soleil un astre faux, ni même un astre surfait, il ne faut pas se croire obligé de jurer qu'il n'a pas de taches.

24 décembre 1906.

PROPOS DE THEATRE. — $e SÉRIE.

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