D APRES M. LOUIS PHILBERT
Le beau livre, très contestable et que j'ai contesté, mais le très beau livre de M. Bergson sur le Rire{\) m'a conduit tout doucement à en lire d'autres sur le même sujet et par exemple le Rire, essai littéraire, moral et psychologique, par Louis Philbert, avocat à la Cour de Paris (1 883), et Essai sur le Rire, par James Sully, traduit de l'anglais par L. et A. Terrier.
De ces deux livres considérables, je prends à partie aujourd'hui le premier. De l'autre je vous entretiendrai une autre fois.
Le livre de M. Philbert est confus, mal ordonné, mal divisé, mal distribué, obscur et hésitant souvent; il échappe quelquefois, pour ainsi parler, à celui qui l'écrit; c'est un mauvais livre; mais il est très suggestif, comme on dit maintenant, très inspirateur. C'est un de ces livres qui donnent — et c'est à la fois un éloge et un blâme à leur adresse — le désir de les refaire. Ce qui suit n'en est pas l'analyse, que je crois qui serait impossible à faire ;
(i) V. Propos de Théâtre, troisième série, pages 358 et suivantes.
mais, mis à peu près en bon ordre, l'ensemble des idées qu'il suggère.
Le rire est la manifestation d'une joie, c'est-àdire d'une expansion, d'une augmentation, vivement sentie par nous, de notre personnalité.
Il faut, pour qu'il y ait rire, que cette joie soit inattendue, plus ou moins inattendue, mais inattendue. Dans le repos tranquille et doux du bon père de famille, se portant bien, au milieu de sa famille en bonne santé et heureuse, il y a joie, mais sans rire et même sans sourire ; il y a joie latente et diffuse. Pour que le sourire vienne, il faut un peu d'inattendu, un petit incident, enfant qui fait une gentillesse imprévue ; la joie alors s'avive d'un peu de surprise et le sourire vient.
Le rire va du sourire au rire à éclats en proportion, non pas tant de la grandeur ou profondeur de la joie qu'en proportion de la vivacité de la surprise, qu'en proportion de l'intensité de l'inattendu.
Vous vous promenez en rêvant
Nescio quid reputans nugarum, totus in Mis.
Une idée — même qui n'a rien de comique — se présentée vous, un peu plus précise, simplement, que le reste de votre rêverie. Vous souriez. Gela signifie que vous avez senti une augmentation un peu imprévue de votre personnalité. Vous vous souriez à vous-même, comme on dit. L'expression est parfaitement exacte. Vous souriez à une augmen-
2o PROPOS DE THEATRE
tation^ même légère, de votre personne, qui vous a surpris.
Vous rencontrez un visage ami : vous souriez ; parce qu'il y a là une augmentation de votre moi, à laquelle vous ne vous attendiez pas. Si vous vous y fussiez attendu, vous n'auriez pas souri, si ce n'est par politesse. Et le sourire de politesse n'est pas autre chose que la comédie qui consiste à feindre une augmentationde votre personnalité accompagnée d'une surprise.
— Non, puisque j'ai le sourire de politesse même quand il n'y a pas de surprise du tout, quand j'entre chez un ami qui m'avait donné rendez-vous.
— Si bien, je crois. Vous souriez d'abord et surtout sans doute, pour signifier que vous sentez à voir cette personne une augmentation de votre personnalité ; ensuite pour signifier que vraiment vous ne vous attendiez pas à éprouver tant de joie de la voir.
Ici, c'est-à-dire entre la question du sourire et la question du rire, arrive bien la distinction entre le spirituel et le comique ; car le spirituel fait sourire et le comique fait rire.
Pourquoi ? Un peu parce que le spirituel donne un sentiment d'augmentation de la personnalité moins grand que le comique ; beaucoup parce que le spirituel est moins inattendu que le comique ; surtout parce qu'on ne tient pas à convenir que le spirituel soit inattendu. Je prends des exemples dans le livre de M. Philbert, ceux que je trouve bons ; il
SUR LE RIRE ai
en a que je trouve détestables. On dit à Boufflers : « Un telcourt après l'esprit. — Je pariepour l'esprit, » répond Boufflers. C'est très spirituel ; vous souriez seulement et même vous souriez à peine.
On apprend à Benserade qu'une charmante jeune fille épouse M. de Ventadour, dont la laideur est proverbiale : « Tant mieux, dit-il, elle en aimera bien un autre. » Vous souriez ; vous ne riez pas.
« J'ai lu votre brochure, dit M. de Martignac à un auteur. — Mais c'est un volume. — J'appelle brochure tout ce qui ne se relit pas. » Le calembour est spirituel et méchant. Vous souriez, un peu plus même que tout à l'heure, parce qu'il y a un peu de cruauté, et nous reviendrons sur ce point ; mais vous ne riez point.
Vous lisez ceci : « Qui s'écoute parler écoute un sot. » Vous souriez ; c'est spirituel, ce n'est pas comique. Un professeur à la Faculté des Lettres de Paris avait l'habitude de rire des plaisanteries qu'il faisait dans son cours. Il reçut le distique suivant :