APOLLON
Eh bien, Clio, pour toi Je romprai le silence odieux qui m'oppresse. Dans les temps où j'allais par les chemins de Grèce,
PROPOS DE THEATRE. — 5e SÉRIE. 2\
37o PROPOS DE THEATRE
Jeune dieu plein d'orgueil, par hasard j'arrivai Au pied d'un mont de l'Arcadie, un soir de mai. Je trouvai là, couché sous un arbre, un satyre. Il tenait dans ses mains deux roseaux joints de cire Et jouait. Tout autour des pâtres, des bergers, Dans le silence et dans l'extase étaient i anges. J'avais devant les yeux ce faune d'Arcadie Marsyas, dont le cœur, ivre de mélodie, Osait — je le savais — se comparer à moi. Je marche droite lui, tandis qu'un bel émoi Prend tous les assistants. Marsyas, sans un trouble, Achève de pousser, hors de sa flûte double, Son souffle musical. Moi, ma lèvre tremblait Quand je lui dis : «C'est toi, satyre obscur et laid, Qui prétends opposer tes roseaux à ma lyre ? Misérable ! On va voir de quel affreux martyre Les Dieux savent punir quand ils sont outragés. » Et les yeux pleins de feu, rappelant les bergers, Je les fis tous, malgré leur volonté secrète, Préparer une croix ; puis, quand elle fut prête, On y cloua le faune !... Ah ! les monts, les forêis, En se couvrant de nuit marquèrent leurs regrets. Le vent pleura; l'arbre gémit ; mais insensible J'assistai jusqu'au bout a cette mort horrible ! Et depuis lors je l'ai toujours devant les yeux, Ce Marsyas sanglant, sombre et silencieux, Qui, sur toutes les croix, me montrant son supplice, Me reproche à jamais ma cruelle injustice.
Et voilà pourquoi Apollon a fui jusqu'en Provence et pourquoi les Muses, l'ayant suivi, y sont aussi. Il est possible.
Toujours est-il que Madeleine et Lazare — à la recherche de certains compagnons parents et amis qui sont venus, eux aussi, de Palestine, mais tous deux seuls encore — rencontrent Apollon qui veut les chasser, qui discute un instant avec eux,
qui finit par se nommer et qui, alors, recule devant une croix que Lazare lui montre : « La croix de Marsyas ! »
Après cette première rencontre, les ennemis se séparent, Apollon allant assister lui-même à une cérémonie qui doit avoir lieu en son honneur dans son temple d'Arles; Madeleine et Lazare se remettant à la recherche de leurs compagnons.
Au second acte, des pêcheurs provençaux qui ont vu aborder miraculeusement, au milieu d'une tempête épouvantable, les chrétiens, compagnons et amis de Madeleine et Lazare, s'entretiennent de ces événements et sentent une curiosité respectueuse, qui bientôt deviendra la foi, envahir leurs âmes. Ils se dirigent vers Arles, la ville sacrée, avec le pressentiment qu'il va s'y passer quelque chose d'extraordinaire.
Cependant Madeleine rencontre Clio, aux lieux précisément où Apollon a reculé devant l'image de la croix. Elles conversent et elles discutent ; elles cherchent à se convaincre l'une l'autre, sans trouver d'arguments bien décisifs, et chacune vantant plutôt son Dieu qu'elle ne le prouve ou le fait aimer. La scène est très faible.
Elle se termine par ceci que les Muses, appelées par Clio, entraînent Madeleine dans l'antre même qu'Apollon a choisi pour sa demeure.
Sur cela arrivent Lazare et ses compagnons et les tout nouveaux chrétiens (les pêcheurs dont je vous parlais tout à Fheure) qu'ils ont adjoints à leur
troupe. Ils ont fait en peu de temps beaucoup d'ouvrage. Ils ont converti Arles. Arles est chrétien. oc Arles est baptisé. » Ils viennent pourchasser dans leur repaire les Muses et les jeter hors de cette terre qu'ils ont conquise : « Non ! leur dit Madeleine. Ne soyez pas proscripteurs. N'agissez que par la persuasion et l'amour, comme a fait celui dont vous annoncez la parole. Pour moi, je prétends convertir Apollon lui-même...
— Soit, dit Lazare ; moi je marche vers le Sud ; je vais convertir Marseille. »
Au troisième acte, très court, on voit « les gens d'Arles », qui sont des gens singulièrement rudes, traînant Apollon vers une colline et s'apprêtant à le mettre en croix. Madeleine essaye de les calmer et les calme en effetcomplètement, dèsquellese nomme, ce qui est une idée assez heureuse.
Et Madeleine se trouve seule en présence d'Apollon. Elle essaye, comme elle l'a dit, de le convertir; et, en vçrité, elle lui tient des propos assez éloquents :
Le Christ, le Christ tout seul aura cette puissance,!
11 a connu le mal de vivre, la naissance
Avec son premier cri, perçant, desespéré,
L'agonie et la mort, hélas ! Il a pleuré!
Et c'est pourquoi sa voix ranime sur la terre
Tant d'échos gémissants, que, toi, tu faisais taire !
Les plaintes et les pleurs, l'ennui, la pauvreté,
Voilà par quels amis il veut être escorté !
Le Christ a fait du monde une grande famille !
Dans les lieux où sa foi, douce et féconde, brille,
Les hommes sont unis, la paix est avec eux,
Et l'on voit confondus l'heureux, le malheureux,
Le faible qui n'a rien, le puissant qui possède ! Pleins de fraternité tousse viennent en aide Pour franchir cette vie et pour gagner le ciel.
Apollon n'est pas convaincu ; mais il se sent vaincu. Il appelle les Muses à lui et il leur dit : « Il faut céder. Les hommes vont vers leur Dieu nouveau. Nous, nous sommes les personnifications de la matière infinie. Eh bien, nous allons rentrer dans cette matière dont nous sommes issus ; mais nous en sortirons à nouveau un jour. Nous reviendrons quand les hommes, déçus en un moment pour dix-huit ou vingt siècles, ce qui, après tout, est un jour, nous reviendront, nous appelleront à leur aide ; c'est l'histoire de tous les dieux vaincus ; c'est l'histoire de Prométhée.. Gomme lui, nous secouerons un jour nos chaînes. Et, par parenthèse, c'est en Provence que nous mourons ; c'est en Provence que nous renaîtrons...
Ce rêve de Dieu et de Provençal a sa hardiesse, son charme et même sa grandeur. S'il était seulement — seulement — écrit en vers comme ceux de Hugo dans le Satyre, ce ne serait vraiment pas mal. Il est écrit comme suit, ce qui n'est peut-être que suffisant, mais ce qui n'est pas haïssable :
Non, Muses ! Cette fois,
Les dieux ne fuiront pas. D'inévitables lois
S'acharneraient partout après eux, et la fuite
Ne ferait qu'augmenter l'ardeur de la poursuite !
Nous sommes condamnés, et notre châtiment Nous atteindrait ailleurs encor plus sûrement ! Acceptons-le ! Rentrons dans la vaste nature D'où nous sommes sortis. Mais lorsque l'imposture Du dieu de la laideur sur terre cessera, L'homme, désespéré, vers nous se tournera. Guidé par son instinct et le chant des poètes, Il renouvellera nos rites et nos fêtes ; Nos temples sortiront, plus beaux, plus éclatants, De la poussière antique et de l'oubli du temps Et vous aurez encor, pour vos danses divines, Muses, des bois sacrés et de vertes collints.
Le sommeil, sur le sein de la blanche Provence, Vaudra mieux que la vie, et, par notre présence, Le ciel de ce pays sera tout parfumé.
Nous renaîtrons un jour sur son sol bien-aimé.
Il nous faut faire place aux hommes attristés. Leur règne passera, car rien n'est immuable ! Pleure et prie avec eux jusqu'au jour redoutable Où vous verrez le sort, de son grand geste obscur, Chasser le nouveau dieu devant le dieu futur.
Et Apollon meurt consolé par la conviction que la résurrection du paganisme n'est qu'une affaire de temps, ce qui est un rien dans l'éternité. — Je n'ai pas besoin de dire que le poème de M. Souchon, à très grandes prétentions philosophiques, comme vous le voyez, est surtout et tout compte fait une glorification de la terre provençale. Exactement — et c'est évidemment à dessein — exactement comme Sophocle a placé dans Œdipe à Colone un « éloge de TAttique », M. Paul Souchon a placé dans la pre-
mière partie aussi de sa pièce, pour lui donner tout de suite son caractère, un éloge de la Provence en strophes lyriques. Ce n'est paslaplus mauvaise partie de son poème, et c'en est peut-être la meilleure. Je veux terminer par cette citation :
Ainsi qu'un beau corps éclatant De déesse dans la campagne, La blanche Provence s'étend Entre la mer et la mont*gne.
Ses pieds nus trempent au soleil Dans Tende qui vit Aphrodite, Eile dort et sur son sommeil Le dés r des hommes palpite.
Ses cheveux tordus par le vent, Frémissent comme le feuillage Coloré de bronze et d'argent Du bois d'oliviers qui l'ombrage.
Un de ses bras est éiendu Le long d'elle, près du grand fleuve, Dont le cours fait craindre, éperdu, Que le sol même ne se meuve.
L'azur, le vent et la clarté Se jouent sur ton corps, ô Déesse, Dont ils conservent la beauté Et la magnifique jeunesse.
Ce poème dramatique est souvent d'une puérilité agaçante, quelquefois d'une puérilité gracieuse, parfois enfin d'une certaine hardiesse d'imagination qui fait dire : « Eh 1 Eh ! Il y a là quelque chose. » Mieux écrite, moins nonchalamment, ce serait une œuvre qui compterait. A coup sûr, il fallait en faire
mention. J'ignore comment elle a été jouée, n'ayant pas eu le loisir de me rendre à Champigny le 3 juin ; mais je ne serais pas étonné qu'elle eût fait bel effet ; car, pour ce qui est de la composition des combinaisons scéniques, elle est assez théâtrale.
Juin i go 6.