‹ Propos de théâtreChapitre 14 sur 15 · IJ · texte numérisé non relu

IJ

Je ne songe pas à vous entretenir de la Guerre

des Dieux. Je veux seulement vous faire remarquer que ce sujet, en lui-même, sollicite assez souvent l'imagination des poètes. Opposer les divinités du paganisme aux personnages sacrés de la religion chrétienne, c'est l'idée de la Guerre des Dieux de Parnv, et c'est très exactement l'idée des Martyrs de Chateaubriand.

Je suis parfaitement certain, par parenthèse, que c'est la Guerre des Dieux, de Parny, qui a inspiré à Chateaubriand l'idée des Martyrs. D'abord c'est tout à fait dans l'ensemble de ses idées. Au dix-huitième siècle, qui a, infatigablement, répété que le Christianisme était inélégant, barbare, antiesthétique, opposer, énergiquement, les « beautés de la Religion

chrétienne », c'est l'idée continuelle de Chateaubriand. C'est celle qu'il a magnifiquement développée dans le Génie du Christianisme. Or l'idée a dû lui venir, plus ou moins consciemment, à un poème mettant aux prises les Divinités païennes et les personnages sacrés du Christianisme, d'opposer un poème mettant en présence et en conflit les mêmes personnages, mais donnant le beau rôle aux personnages du Christianisme.

Il a dû Favoir, cette idée, d'autant plus que la Guerre des Dieux avait eu un immense succès au moment même où Chateaubriand débutait péniblement dans la littérature, et d'autant plus qu'en Tannée qui avait suivi la publication du Génie du Christianisme, à savuir en l'année i8o3, Parny avait été reçu avec enthousiasme à l'Académie française non point, s'il vous plaît, malgré la Guerre des Dieux, mais à cause de la Guerre des Dieux, s'il faut en croire le curieux et étrange discours du « citoyen Garât » en réponse au récipiendaire.

Dans ce discours, la Guerre des Dieux est exaltée comme œuvre hautement philosophique, que le parti philosophique « couvre », contresigne et fait sienne. Rien que cela !

Il est parfaitement incontestable pour moi que le discours du citoyen Garât en réponse au citoyen Parny était une réponse virulente du parti philosophique, non pas au citoyen Parny, mais au Génie du Christianisme du vicomte de Chateaubriand, tout récemment paru et qui occupait tout le monde.

Chateaubriand dut être touché et, six ans après, il est vrai, à cause des circonstances, mais cela n'y fait rien ou peu de chose, les Martyrs furent sa réplique.

Et, donc, la Guerre des Dieux est la source première des Martyrs. J'estime même que ce fait, ou tout au moins le rapprochement possible et facile à faire a dû être pour quelque chose dans l'insuccès des Martyrs en leur nouveauté ; car on sait qu'ils eurent un succès immense sous la Restauratioîi, mais qu'ils furent peu goûtés en 1809. C'est que la première impression et le premier mot, à une époque où la Guerre des Dieux était encore très célèbre, mais déjà dépréciée, ont dû être ceux-ci : « Les Martyrs ? Ce que c'est que les Martyrs ? C'est la Guerre des Dieux écrite par un chrétien. — Ah ! voilà qui est bien puéril. » Oui, je crois que ce rapprochement, non seulement possible et facile, mais inévitable, a dû être pour quelque chose dans la première impression produite par le poème de Chateaubriand. Plus tard, on s'aperçut que cette puérilité était pleine de choses sublimes.

Tant y a que ce sujet doit être bien séduisant, puisque voici, en 1 906, quelqu'un, et qui n'est pas le premier venu, qui se remet à le traiter. Il s'agit de le Dieu nouveau, tragédie en trois actes, de M. Paul Souchon, représentée pour la première fois sur la scène du théâtre antique de la Nature, à Champignyla-Bataille, le 3 juin dernier.

M. Paul Souchon n'a pas songé à une « Guerre

des Dieux » complète et intégrale ; il n'a voulu que mettre en scène un épisode de la « Guerre des Dieux ». Cet épisode, c'est — fantaisie peut-être bizarre, mais qu'il ne faut point chicaner — Apollon et Marie-Madeleine se disputant la Provence.

On sait, en effet, que, d'après la légende, Marie- Madeleine, exilée de son pays, fut portée par les flots, dans un léger esquif, jusque sur les côtes de Provence et se retira aux grottes de Sainte-Baume, où elle mourut, beaucoup plus tard, dans un âge très avancé. C'est cette légende qui a inspiré au bon poète Edmond Haraucourt ce magnifique sonnet :

Seule, accroupie au coin de la grotte, elle veille, Blême au milieu de l'ombre humide. Dans sa main La Sainte aux doigts noueux contemple un crâne humain Et médite, attendant le jour d'être pareille.

Ses cheveux pendent, gris et secs ; sa face vieille Se ride ; sur sa peau couleur de parchemin Les pleurs d'un demi-siècle ont creusé leur chemin Et le bruit de la mort bourdonne en son oreille.

Mais au désastre lent de son corps dévasté, Survivent, comme des témoins de sa beauté, Ses yeux purs, où sourit sa jeunesse éternelle.

Et le peuple se presse au dehors, curieux,

Pour voir luire, au fond des ténèbres, la prunelle

Des yeux où le Sauveur a reposé ses yeux.

Donc Marie-Madeleine est venue en Provence avec Lazare le ressuscité ; mais d'un autre côté

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Apollon y est venu aussi avec les Neuf Muses. Vous voyez d'ici la « guerre des Dieux » qui se dessine.

— Mais, me direz-vous, pourquoi Apollon est-il venu en Provence ? Pour Madeleine, cela n'a pas besoin d'explication, puisqu'il y a une légende ; mais pour Apollon ?

— Eh bien, l'auteur en donne une raison qui nrest pas si mauvaise. Apollon fuit l'Orient, fuit la Grèce, parce que Jésus vient d'être mis en croix et qu'il recule, devant ce spectacle, avec terreur.

— Il n'y a pas de quoi être terrifié !

— Si bien, parce qu'Apollon se souvient d'un crime commis par lui. Il se souvient du satyre Marsyas qu'il a fait jadis mettre en croix, et la croix déjà triomphante de Jésus le remplit de terreur parce qu'elle le remplit de remords. Voilà. Ce n'est pas mal imaginé du tout.

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