LOU CAMI DOU REY
Notre Gascogne est sillonnée de voies anciennes qui rappellent le souvenir des conquérants romains et gardent la trace de leurs grands travaux de viabilité. Les noms des (Mmis RoiiiniiL^ et de la Ténarcze sont aujourd'hui lettre morte; dans nos campagnes méridionales, les générations successives se transmettent ces appellations ainsi que des monnaies frustes rendues illisibles par un trop long usage.
Les innombrables tracés de castramétation gauloise ou gallo-romaine qui dominent les extrémités de nos coteaux, le long des vallées de l'Adour et de la Garonne, sont, pour les habitants de nos villages, des défenses remontant invariablement à la guerre des Anglais. Et, encore, l'invasion de l'armée anglo-espagnole de Wellington, en i8i/|, est-elle venue, dans la
Siiémoiredu peuple du Midi, se confondre, superposée, avec la tradition jusque-là si vivace de la guerre de Cent Ans.
En revanche, dans l'Armagnac et dans la Bigorre, en Chalosse ou en Béarn, lorsqu'un modeste chemin rural porte sur le cadastre ou conserve simplement dans l'usage local la dénomination de Cami don Rey, chemin du Roi. si l'on demande l'explication de ces mots aux gens du pays, ils vous répondent presque toujours sans hésiter : « Lan cami du Rey c'est celui que suivait le roi Henry quand il allait voir la helle Corisande. »
Il avait dû bien mériter de son peuple de Gascogne et de Béarn, ce roi Henry IV, qui survit ainsi par la légende de ses amours dans l'esprit si oublieux de ses premiers sujets.
Dans mes courses et mes excursions des bords de l'Adour aux bords des Gaves, j'ai rencontré certains tronçons de ces sentiers perdus dans les terres; le long des ornières creusées par les chars de ferme, j'ai souvent cherché, avec mon imagination, à évoquer les chevauchées royales d'autrefois.
Quand on me menail tout enfant, en voilure, de Yic-Bigorrc à Tarbes, après le bourg d'Andrest, à k
NOTRE UOI HENRY
hauteur des villafies de Bazet cl d'Aurcusan, uia mère, mettant la tète à la portière, londait la main et me disait : (( Regarde, voilà loii cami don Bey, le chemin d'Henry I\ . » C'est par ce chemin rural, hord(' de prairies et cVair/nicrcs, que passait, d'après la L'gende. le roi de Navarre, quand, parti la veille de sa honne ville de Nrrac, il allait, à franc ('trier, visiler dans le château d'Asl(' sa grande amie Gorisande d'Andoins, dame de Gramont. Au delà de Bagnères, à l'entrée de la verte vallée de Campan, la solitude d'Asté, dans son cadre de montagnes, sous la garde de ses hergers. perinctlail au princesoldat de se délasser des fatigues de la guerre en échangeant, seul à seule avec la belle Gorisande, de doux parlers d'amour. Bi'anlantes et revêtues de lierre, les pierres du château d'Asté ont conservé toute la poésie de ces rendez-vous royaux. Par les nuits les plus obscures, les pavsans superstitieux passent au pied de ces ruines sans éprouver la peur du mystère. Ils savent que les revenants de là-haut ne feraient pas entendre un bruit de chaînes, mais un bruit de baisers. Lorsque le clair de la lune qui se lève projette sa blancheur à travers les fenêtres sans meneaux, devant ces lueurs mouvantes les passants ne ferment pas les yeux au vol de fantômes maiidits, mais ils les ouvrent à l'apparence d'ombres amoureuses.
Si le château d'Asté fut le refuge des amours tranquilles et le berceau discret des fêtes intimes de la
nuit, le château de Bidachc, par contre, avec ses cours d'honneur et ses bordures d'arbres et de rivière, déroula dans ses salles, sous ses charmilles et sur ses eaux, les fêtes pompeuses du jour offertes à son humble suzerain par l'opulente vassale.
Là-bas. en Béarn, le long des chemins du Roi. Henry ne voyageait plus, comme en Bigorre, avec la seule escorte d'un écuyer. Par ces routes de >savarre, le prince marchait à la tête d'un cortège de cavaliers et de clames dont la pauvreté béarnaise n'obscurcissait pas la noblesse et la beauté. Gorisande de Grain ont attendait son seigneur au pied de ce village, devenu plus tard une principauté grâce à la reconnaissance des Bourbons. Alors, pendant les jours d'hospitahté, les l'curies souterraines se renvoyaient l'écho du piétinement des chevaux. La tour gothique du donjon, rajeunie par des amours de marbre s'accrochant aux rinceaux et aux fleurons de la Benaissance, se tapissait encore, pour jdIus d'accueil, a>ec les guirlandes de fleurs et de feuillage de la jonchée gasconne.
Au soleil couchant, le roi et son hôtesse montaient en barque et voguaient au son des violes sur la Bidouze, pour remonter le Gave ou descendre l'Adour. Assis contre le bordage, Henry et Gorisande laissaient pendre leurs bras au fil de la rivière, et dans la gène sévère de l'éliquetle, l'amie renvoyait à son royal amant des gouttelettes d'eau, comme une pluie de baisers. Leurs mains se passaient ainsi leurs cœurs en échange.
INOTHE UOI IIENUY
justifiant ce blason des d'Andoins, où deux mains ouverles s'écartèlent avec deux cœurs enflammés.
Après les châteaux des Amours et des Fêles, les chemins du Roi, en Gascogne, conduisaient encore au château du Triomphe. Sur le plateau qui domine Aire-sur-l'Adour, au midi, un caini don Rey Aa, de l'Armag-nac, vers la ville d'Hagetmau en Chalosse. Le surlendemain de la bataille de Contras, un grouj e de cavaliers galopait sur cette route, portant en croupe des ballots d'éloiTes. Ils arrivèrent à Ilagetmau à l'aurore et s'arrêtèrent devant le château de Gramont. Entrés dans la grande Cour, sous les fenêtres encore fermées par le sommeil, les voyageurs mystérieux déroulèrent hâtivement leurs draperies, et ils les étendirent sur le sol. Lorsqu'à un son de trompette la porte-maîtresse s'ouvrit et que Corisande apparut dans l'éclat de sa beauté ravivée par la fraîcheur du matin, Henry i)loya le genou devant elle, et le vainqueur invita du geste sa noble amie à fouler aux [)ieds le lapis des drapeaux conquis à Goutras.
Mes Propos Gascons, dans leurs promenades vagabondes, veulent suivre maintenant les chemins du Roi, mais ils ne se confineront pas dans les sentiers om-
PROPOS r,ASCO>'S
breux des amours, ils s'engageront aussi dans les voies [)iétinées des batailles.
Tour à tour, nia fantaisie, au gré de ses caprices, ira réveiller les échos poétiques du vieux castcl d'Asté; au milieu des splendides ruines de Bidache, elle évoquera les pompes des grands jours de fête ; puis elle cherchera à retrouver, à Hagetmau, la jJace où se déroula \a jonchée des drapeaux. Ensuite, au hasard, de Nérac à Cahors. de Contras à Fleurance, mes Propos |)arcourronl les routes qui conduisirent des Cours damour, aux villes emportées d'assaut, et de l'assiette des champs de bataille aux rendez-vous des nocturnes échelades.
Ces chemins du Roi seront mes chemins de Saint- Jacques. Ainsi, aux siècles passés, avant d'aller s'agenouiller à Compostelle, les pèlerins suivaient de dévots sentiers de traverse, et ils frappaient à toutes les portes des sanctuaires où les légendes et les miracles du passé méritaient d'arrêter leur course errante en de pieuses stations.
Un jour, on érigeait une statue à Lannes, sur une des places de Lectoure. Notre grand poète Jasmin s'avança au premier rang, à travers le cercle de linauguratlon, et s'adressant aux personnages officiels prêts à dérouler leurs discours de commande, il s'écria, dans
>'OTI\E ROI lltISUY
l'envolt'c de ses vers romans : « Il était Peuple et (îascon ! Silence ! Français du Nord, faites taire vos lyres. Je suis Peuple et Gascon ! A moi donc le premier il appartient de célébrer sa naissance et sa vie et sa mort ! »
Moi, qui suis oascon aussi, j'arrive, pour parler de Lui, le dernier de tous, mais peut-être pourrai-je, avec plus de v('rité que beaucoup d'autres, redire les faits d'armes et d'amour du roi de chez nous.
Certains ont vu dans Henry IV un héros de poème épique. Ils en font un paladin renouvelé de la Légende des Siècles, ou un précurseur de l'Epopée impériale. Dans leurs vers et dans leurs proses, Henry traverse les champs de bataille comme un demi-dieu de VIlUade. Des nuages de poudre voilent cet olympien, et avec l'éclair de son épée jaillit la foudre. Casqués et cuirassés, ses bons compagnons ne sont plus de braves soldats de Gascogne, mais de vivantes et de surhumaines j)anoplies de fer. Devant ces galopades fantastiques les escadrons ennemis s'enfuient épouvantés; les villes voient tomber leurs portes au choc d'acier du poitrail des chevaux ; les murailles des forteresses, ainsi que celles de Jéricho, s'écroulent au son des trompettes.
Je n'ai pas compris de même la vie du bon roi Henry. Nos mères fredonnaient jadis cette chanson royaliste du Vive Henry IV, qui ne saurait être séditieuse maintenant qu'il n'y a plus de Bourbons. Certes,
la rime n'est pas riche, et le style est bien Aieu\, et cependant ces petits vers naïfs rendent bien le Béarnais dans toutes ses gaillardises et dans toute sa bonté.
Ce bon vivant introduisit le premier des mœurs clémentes dans les luttes sans merci des guerres de Religion. Protestants et catholiques. Montgomery et Montluc, le premier à Orthez, le second à Rabaslens, faisaient passer au couteau les garnisons prisonnières. Après eux, ce vainqueur lendit la main à Mayenne rendu, cet assiégeant ravitailla ses ennemis les Parisiens affamés ; par ces temps de pillage, ce noble gueux, au pourpoint usé par la cuirasse, renvoya sans rançon les Guisards cousus d'or.
Aimer et se battre fut la vie de sa jeunesse en Gascogne : ce diable à quatre sut être à la fois le vert (jalant et le roi vaillant de la chanson et de riiisloire.
Certes il régna en combattant, et avec chacune de ses victoires il gravit une des marches du trône de France. Mais dans ses soirées d'Asie et de Bidache. il |)uisait de nouvelles forces pour de nouveaux faits d'armes.
^on loin de ce château de Gramont, à Uagetmau. à l'ombre des hêtres centenaires, se cache sous la mousse la fontaine de la belle Corisande. VA la légende raconte encore qu'ajirès l'hommage des drapeaux, le vainqueiu" de Coutras fut avec sa grande amie se re- ])oser de la fatigue des coups d"épée dans la fraîcheur des eiands bois et de l'eau murmurante.
ÎVOTIU: ROI HEMW I I
Je prendiai liois guides pour marcher dans les Iraces du roi de Navarre.
Le premier, l'ancien, Agrippa d'Aubigné, me donnera les Iraits piltoresques de la jeunesse de son camarade d'épée et de son frère d'armes.
Un arrière-neveu de Manaud de Balz — ce compagnon catholique des bons et des mauvais jours du prétendant huguenot — ]M. de Batz-Trenquelléon, avec sa conscience et son coloris d'historien, me permettra do laire revivre Henry lY en Gascogne.
Les CoLindes biarncs de mon ami Lalanne, de Bidache me fourniront à foison les épisodes savoureux de la vie populaire doii nousle Hcnric.
Et voilà pourquoi, et voilà comment mes Propos- Gascons suivront les cnmis don Rey, les chemins du Roi Béarnais.