LE FAUCHEUR DU ROI
En cet hiver de 1676, les temps étaient aussi mauvais que la saison. La main forcée par les Etats réunis à Blois, Henry III venait de révoquer ledit pacificateur de Beaulieu. Il livrait ainsi aux coalitions du dedans et du dehors son ami et son cousin le roi de Navarre, et il reconnaissait officiellement ses ennemis de la Ligue, qui devaient bientôt le faire poignarder.
Par les chemins glacés de Gascogne^ Henry de Bourbon cavalcadait mélancoliquement avec une poignée de compagnons dévoués ; ils visitaient les places fidèles, enlevaient quelques bicoques révoltées, et se voyaient souvent fermer au nez les portes des villes douteuses.
Henry traversait ses propres terres de l'Armagnac, lorsque deux de ses plus vaillants, Manaud de Batz et
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Antoine de Roquelaure, nés ou nourris l'un el l'autre dans cette jjrovince, attirèrent son attention sur les menées factieuses qui se pratiquaient à Eauze, une des principales villes du pays.
Eauze relevait directement du roi de Navarre, comte d'Armagnac. Les bourgeois catholiques de la ville avaient expulsé les ministres protestants pour interdire |)lus sûrement l'exercice de la religion, et ils menaçaient les huguenots de les expulser à leur tour, au premier prêche tenu dans les murs.
Manaud de Batz, dans sa fidélité à son prince, avait d'autant plus de mérite à l'informer de ces faits que, capitaine dans l'armée des réformés, il était fort bon catholique quand même. Les protestants fanatiques de l'entourage du roi battaient froid à cet intrus ; Rosny lui-même devait, dans ses Mémoires, taire le fait d'armes que nous allons raconter. Manaud, lui, voyait plus haut que ces dissidences de la cour et des camps ; en brave Gascon et en bon Français, il avait reconnu dans Henry de Navarre le seul homme capable de pacifier la France, déchirée par les guerres religieuses. L'avenir devait donner raison au Gascon catholique allié aux huguenots, contre les Guisards lorrains alliés aux Espagnols.
Eauze étant une des clefs de la Gascogne, il importait d'éprouver sa fidélité et de l'y ramener, au besoin, par la force. Pour ne pas donner un prétexte de trahir aux hésitations de la garnison, Henry, ce matin-là,
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avait, sous le coviverl d'une partie de chasse, réuni aux portes de la Aille une troupe de ficns d'armes. Sur la cuirasse et la calotte de fer. tous portaient des justaucorps de buffle et des chapeaux de feutre. Laissant sa troupe d'arquebusiers dissimulée derrière un bouquet d'arbres, le roi, qui avait prévenu les autorités de sa visite, se présente devant les murs d'Eauze à la tête d'une vingtaine de cavaliers. La porte s'ouvre à un appel de trompette, la herse se lève, et à l'entrée de la voûte, précédés de massiers et de hallebardiers. le maire et les jurais, coiffés de chaperons louges, viennent en grande pompe offrir à leur seigneur, sur un plat d'argent, les clefs de sa bonne ville. iMis en confiance par cet accueil, Henry jette un regard narquois sur ce rèvexir de Manaud de lîatz, mais celui-ci, hnpassible, restait froid devant ces démonstrations municipales. Et le cortège, à la suite des jurats, va pénétrer dans la ville ; Henry franchissait à peine le seuil de la porte, soudain, une sentinelle crie du bas au gardien de la herse : « Coiipo toiin rastel, rj ne prou n'y a. lou rey y es. Coupe ton râteau, il y en a assez, le roi y est. » La herse tombe. Le prijice se trouve séparé de ses cavaliers par une grille de fer ; les consuls s'esquivent prudeivniient ; en face, toute une population mutinée hurle des cris de mort. Quatre amis du Béarnais avaient pu entrer côte à côte avec lui dans la place, et ces quatre en valaient cent : c'étaient Batz, Rosny, Roquelaurc et ^lornay.
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(( Ah traîtres 1 s'écria Henry, vous n'êtes donc pas des Gascons? Vous vous èles vendus comme des porcs aux Lorrains et aux Espagnols. Sus, sus ! Nous allons vous découdre la panse I » L'épée à la main, il se précipite, avec ses cpialre camarades, sur celte tourbe grouillante. Et le vol des cinq épées de chasse fit reculer les deux ou trois cents braillards jusqu'au fond de la rue. Six ou sept traînards étaient déjà couchés à terre, morts ou morts de peur tout au moins. Une vingtaine avaient fui par les carrefours en abandonnant leurs armes. Tout à coup, cinq ou six détonations se firent entendre, et un choc de balles vint tinter sur les cuirasses de nos vaillants comme une volée de grêlons contre des vitres. « Sire, en arrière, dit Manaud de Batz, ils n'osent pas venir vous prendre à l'épée. ces félons ! Ils veulent de loin, à larquebusc, vous assassiner. \ite ; ils rechargent ; au galop, sons l'arche de la porte ! »
Le groupe fut bientôt à l'abri sous la voûte, derrière les piliers. Manaud avait ramassé à terre une immense épée allemande à deux mains, abandonnée par un des fuyards. « Allons, dit-il à ses amis, pour sauver le roi. il faut gagner du temps. Empêchez-les d'avancer, formez-lui dans cette encoignure un rempart avec votre corps. Moi, je vais me faire tuer le premier ; après, un à un. vous reprendrez ma place. — Sire, tenez bon, criaient du haut d'une tour qu'ils avaient escaladée du dehors, Caumont et Ferrabouc, deux hommes d'armes.
Voilà que les arquebusiers arrivent à marche forcée ! » D'autre part, les cavaliers du gros de l'escorte, restés à l'extérieur, attaquaient à coup de hache les bras de fer de la herse.
Enhardis par la retraite de leurs cinq adversaires, les mutins s'étaient avancés vers la porte, et ils formaient devant l'entrée xine masse hérissée de piques. Une bourguinote à larges ailes avait roulé aux pieds de Batz ; il s'en était coiffé jusqu'aux oreilles. Il se tenait seul, à l'entrée de l'arceau, sa tête casquée penchée en avant, l'épée à lourd pommeau empoignée à deux et à pleines mains. Et la meute se rapprochant, il se mit à manœuvrer comme un reitre sa grande latte allemande. La lame allait et revenait réguhèrement. semblable au balancier d'une horloge. Lorsque le tranchant croisait une épée, il la cassait comme verre ; on vit sauter en l'air un poignet tenant une dague. Dans cette boue humaine, la pointe creusait des ornières rouges. A chaque voile de l'épée, le demi-cercle des assaillants s'élargissait j)Our se resserrer ensuite : ainsi le flux de la mer couvre et découvre une plage arrondie.
Un juron tonitruant suspendit soudain ce cliquelis de fer : « Diàbiban ! profera la voix, (ja'ey loacop d'enpado de Moussa de Bayard ! Dieu vivant, c'est le coup d'épée de M. de Bayard. Lou rcy de Nabaro, ray. (jiic m'en triifi, mes aqaeste caddet aban de toiica la sno pet que bous calera traàca la mio. Le roi de Navarre,