‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 48 sur 48 · LE CURÉ DE BÀHUS · texte numérisé non relu

LE CURÉ DE BÀHUS

François d'Assise avait pour habitude de prêcher aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la forêt ; il disait aux hirondelles : « Vous êtes mes sœurs » et aux loups : « Vous êtes mes frères. » La légende dorée raconte, qu'ainsi que les petits enfants se groupaient sous les mains bénissantes de Jésus, de même les tourterelles et les palombes, en voletant, nimbaient le front du Saint séraphique.

L'abbé Jeantet, en son vivant curé de Bahus-en- Tursan. prêtre de sainte et de joyeuse mémoire à la fois, à l'exemple du patron des Capucins, aima beaucoup, lui aussi, les oiseaux du ciel et les bêtes de la forêt, mais en pensant à eux, il prenait pour bréviaire un livre de cuisine, il les attirait à lui pour les mettre à la broche, et en guise de sermon, il faisait parler la poudre, à coups de fusil.

Notre homme était un paysan pieux qui entra sur le tard au grand séminaire, et en sortit bon prêtre, chasseur effréné et prédicateur mirifique.

Les gendarmes auraient eu mauvaise grâce à réclamer un permis à ce braconnier bienfaisant. C'était le plus grand destructeur de pies, de geais, d'écureuils et de hérissons, du Tursan et de la Chalosse. Tout était bon pour son pot-au-feu ; avec lui, le potage au corbeau de la vieille charge anglaise devenait réalité et non plus chanson. Les paysans s'évertuaient à lui porter les gibiers les plus bizarres ; pics-verts ou chats-huants, l'abbé Jeantet les leur payait d'ordinaire cinq sous par tête. Quand par hasard cailles ou perdreaux avariés et sans acquéreurs se glissaient dans la brochette, il ne les honorait pas d'un centime de majoration ; parfois même, en temps de vaches grasses, il faisait au prône de Bahus, qui en entendit bien d'autres, une annonce pour baisser ses prix, et ce : entre les publications des mariages et des enterrements.

Notre curé donnait à diner, un jour d'adoration, à de nouveaux prêtres, — les vieux rechignaient devant ses invitations, — pendant le repas, il convia un séminariste à déguster un ragoût cuisiné par lui. C'était un salmis de moineaux ! Comme le jeune homme

PROPOS GASCO>'S

faisait la grimace, son hôte, par amour-propre, lui dit à l'oreille : u J'ai aussi des ortolans en cage, mais nous les mangerons cpiand nous serons seuls. » Ce fut là un mensonge joyeux car, onques, on ne vit d'ortolans sur la table du curé de Bahus.

Ln matin, le curé dut aller porter le viatique à un malade, demeurant sur le haut du plateau, dans le quartier boisé de Larnabère. En ce temps-là, en Tursan comme dans le vieux Béarn de Yan Palay, les chemins n'étaient que charretières et les ponts que passerelles. En traversant le ruisseau de las Graves, l'abbé glissa sur une poutrelle pourrie et faillit tomber à l'eau. Mais voilà sur l'autre bord qu'une pie part, sous bois, devant lui, en jacassant. Oubliant son faux pas, il allait mettre en joue le fusil qu'il portait toujours en bandoulière, mais le bon prêtre se ravise, il tire avec respect de la poche intérieure de sa soutane le sachet du viatique, et le dépose dans un tabernacle de mousse, au pied d'un candélabre de minces châtaigniers. La pie avait volé au loin ; le curé de courir alors après elle. L'oiseau, sentant la poudre, sautait d'arbre en arbre. Enfin le chasseur, dans une éclaircie, l'ajuste et l'abat au aoI. Après avoir engouffré ce gibier dans le carnier de sa poche profonde, voilà qu il cherche,

sans le reconnaître, le châtaignier au pied duquel il a déposé la custode de soie. Et, désolé, il s'arrachait les cheveux en criant : « Diiimedaù^ que mey perdiit lou boiin Diù, que m'ey perdut lou boun Diù ! Dieu de moi, j'ai perdu le bon Dieu, j'ai perdu le bon Dieu ! » Mais l'histoire ajoute qu'il finit enfin par le retrouver.

Le dimanche suivant, encore tout émotionné par les péripéties de cette chasse, le curé monte en chaire et s'écrie : « Hoù, Ions de Larnabere, hoà ! hoou ceux de Larnabere, hoou ! » Tous ses sermons commençaient invariablement par ce Hoà gascon, aiguillon avec lequel il piquait l'attention somnolente de ses ouailles. Et il se mit à entreprendre les gens de ce quartier sur le mauvais état de leurs chemins. A travers leurs bois, faute de sentiers, il était facile de s'égarer. Et la passerelle du ruisseau, la poutre en était pourrie I Tant qu'un pont n'y serait pas établi, il ne porterait plus le viatique à leurs malades : u Aàtamen, continuait-il, quarribi où poun dap lou boun Diù, quem fouti deguen l'aygue e quein negui ! Et que sap tout que deà nada couru u pesch, ?nès jou, nani, qu'aneri où houn coum u callaù. Sans cela, si j'arrive au pont avec le bon Dieu, que je me f. ..iche à l'eau et que je me noie ! Le bon Dieu, qui sait tout, doit nager comme

un poisson, mais moi non ; j'irais au fond comme un caillou. »

Pris avec le jardin, le champ du presbytère était cette année-là semé de trèfle incarnat. Pour corser son maigre casuel, l'abbé Jeantet, à la Saint- Jean, eut l'idée de vendre ce fourrage à un éleveur de Damoulcns, « Je vous en donnerais bien deux pistoles, monsieur le Curé, mais je crains que vous n'y laissiez pacager votre vache. — Je vous garantis qu'elle n'entrera pas dans mon pré. — Alors, marché fait. » Et pendant la nuit, avec les deux pistoles, le vendeur refaisait les rêves de Perrette. Le matin, le bon curé, penché à sa fenêtre, crut que sa tête congestionnée allait éclater comme le pot au lait de la fable ; horreur, sous ses yeux, après avoir renversé la claie de bois, sa vache se prélassait jusqu'au poitrail dans le farouche ! Furieux, le brave homme, descendant quatre à quatre, prend une esparre de châtaignier, hèle l'animal et l'attend à la sortie près de la barrière enfoncée. Quand la vache passa à côté de lui sans défiance, il lui déchargea sur les reins un si formidable coup de barre qu'elle s'abattit net, comme morte. Et tout le village de Bahus put entendre avec scandale ce cri, resté célèbre en Tursan : « Dià biban que ni'ey tuai la baque, Dià biban, que m'ey tuât la baque ! Dieu vivant, j'ai tué ma vache 1 »

CONTES ET LÉGENDES ^'2g

Et voilà comme le curé de Bahus faillit tuer sa vache et jura le nom de Dieu pour la première et la seule fois de sa vie.

La commune voisine de Damoulens avait pour curé un prêtre de vieille famille et de mœurs austères. L'abbé du Pin conservait toutes les qualités et quelquesuns des défauts du clergé de l'Ancien Régime. Avec lui, les petites paysannes, qui avaient fêté Pâques avant Rameaux, trouvaient mauvais accueil quand sonnait l'heure du baptême. Il leur envoyait dire par sa gouvernante de faire baptiser les nouveau-nés par le curé de Bahus.

Celui-ci portait à son voisin un respect mêlé de frayeur. A la mort de ses parents, il avait hérité d'une AÎeille carriole. L'abbé du Pin, lier et pauvre comme un émigré, lui fit comprendre qu'il n'était pas séant qu'un prêtre-paysan allât en voiture quand un prêtregentilhomme allait à pied. Désormais l'abbé Jeantet mit sa carriole à la remise, et il ne se hasardait à traverser Damoulens qu'à cheval sur son bidet.

Un été, retardées et engraissées par la gelée et par la neige, les récoltes avaient été abondantes ; les enfants naturels, — c'était la faute des longues soirées d'hiver, — furent présentés plus nombreux aux fonts baptismaux de Bahus.

PROPOS GASCO^JS

N'y tenant plus, notre curé se précipite à cheval vers le presbytère de Damoulens, mais, au pied du mur, il n'osa pas aborder son confrère, et il interpella la servante : « Hoii, Mariannete, que poiidels dise aà bostc meste, que souy belleii fatigat de haptizalous sues bastars! Hoou, Mariannette, vous pouvez dire à votre maître que je suis bientôt fatigué de baptiser ses bâtards ! » De saint homme à saint homme, l'un n'y entendit pas malice, et l'autre n'en sut jamais rien.

Un matin de Pâques, à la première messe, les communiants s'approchaient en longue file de la balustrade du chœur. Le curé cherche vainement, à sa place accoutumée, derrière les cartons de l'autel, la clef du tabernacle. Il fouille inutilement les poches de sa soutane. Sachant que sa servante était à la messe : « Hoh Janetoun, lui crie-t-il de l'autel sans se retourner, que ineyperdut la claù dou tabernacle, et Vas biste ; hoou Janneton, j'ai perdu la clef du tabernacle, l'astu vue ? )) Plus rouge que son capulet de molleton ponceau, la vieille fdle confuse grogna entre ses dents : « Nanni, non. » L'abbé Jeantet descend de l'autel, entre à la sacristie en coup de vent, et trouve la clef posée sur un meuble. En remontant les marches du tabernacle, il brandissait la clef en disant : « Quesabeài

pla que la troubercy ! Je savais bien que je la trouverais ! )) Et la communion pascale put commencer.

Les paysans de Bahus avaient pris l'iiabitude d'accompagner les chants du curé en sourdine ou en faux bourdon. A la grand'messe, ce dimanche-là, de la Préface au Sanctus et du Pater au Non siim Dignus, ils avaient chantonné plus fort et plus faux que de coutume. Aux dernières oraisons, le curé excédé se retourne : « Hahets acabat de m accoumpacjna dap boste musique, qu'en souy belleii kart ! Avez-vous fmi de m'accompagner avec votre musique; j'en suis bientôt rassasié. » A Ylte Missa est, l'officiant entonne : « I, i, i », les paysans de nasiller : « I, i, i ». « Ey conduit, aàtamen que bous lou pouderats fini. Est-ce achevé, autrement vous pourrez le finir seuls. » Et il continue : u I, i, i » ; et le chœur : « I, i, i )). (<. E be finit bous le . tout soûls !'i Eh bien finissez Vite Missa est tout seuls ! » Et le curé passa au dernier évangile.

Plus tonitruant que feu les curés de Pierre-Buffière, de Cucugnan et de Bidéren, le curé de Bahus prêcha

devant moi, un premier dimanche de carême, sur les œuvres de carnaval. « Hooù, Hooii ! criait-il en sonnant de la cloche, à coup de poings, sur le rebord de la chaire retentissante, j'en sais et j'en dirai de belles ! Le soir du mardi gras, sur la route d'Aire, dans le bois de l'Esperon, deux garçons ont rencontré une fdle... » Et le reste de la phrase fut couvert par de grands éclats de rire. Je questionnai un vieux paysan : « Sauf votre respect. Monsieur, notre curé raconte que ces garç?ns ont pris la fdle et lui ont attaché les mains derrière le... » Le clairon vibrant du prédicateur l'interrompit : Caveant consides ! Pères de famille, veillez ! Et désignant de son bras tendu le grand crucifix de bois appendu au mur d'en face, il acheva : Anets, anets, goujats, aquesle cnddet, ii die, qu'es cargue de bous hc dansa ! Allez, allez, garçons, ce cadetci, un jour, se charge de vous faire danser 1 »

Et voilà comment, un dimanche qui n'était pas Pentecôte, et sans avoir reçu les dons du Saint-Esprit, — latin, français, gascon, — le bon curé de Bahus prêcha un matin en trois langues !

TABLE DES MATIÈRES

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