‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 47 sur 48 · DE MEUNIER ÉVÊQUE · texte numérisé non relu

DE MEUNIER ÉVÊQUE

Mes lecteurs n'ont peut-être pas oublié le Conte gitane que je leur ai raconté il y a longtemps. Il s'agissait d'une bonne histoire d'ânesse, métamorphosée en fille, se redisant en Andalousie et en Gascogne de la même façon et dans les mêmes termes. Voici que mes Propos Gascons vont de nouveau passer et repasser les Pyrénées.

Mon ami Lalanne, de Bidache, a publié à Pau, en 1890, de savoureux Coundes biarnès, et depuis la mort d'Eugène Larroque, d'Orthez, il est considéré, par les lettrés romans, comme l'héritier du spirituel TresqaiUet dans la maîtrise en prose béarnaise. De ce recueil j'extrais aujourd'hui le conte de Meunier Evêque, qui rappelle absolument le colloque populaire du moine et de Charles-Quint à l'abbaye de Saint-Just, La source oiî je puise est abondante, et je ferai d'autres

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saignées à ses bords. Mais je tenais à signaler un nouveau point de contact entre les folk-lores d'Espagne et de France.

« Le roi de Navarre s'était un jour égaré à la chasse. Quel était ce roi ? La légende ne nous dit pas son nom. A rentrée de la nuit, il se trouva fort loin de Pau, au milieu d'une région sauvage, où l'on ne voyait que ciel, bois, ajoncs et fougères. Un ruisseau murmurait au milieu des broussailles. Le prince en suivit le lit comme il put, en s'égratignant aux ronces, et il finit par arriver dans une clairière, au pied d'un groupe de constructions où se voyaient toutes choses utiles à cette vie et à l'autre : maison large et plaisante, église en forme de croix, tout cela pour les maîtres ; des logements pour les domestiques ; un moulin bien outillé et un pressoir à vin, à l'usage du pauvre monde. Ce ruisseau, c'était le Laa, ces bâtiments, c'était l'abbaye de Sauvelade.

Au lieu d'aller passer la nuit dans l'appartement de l'abbé, où il aurait, pour sûr, trouvé bon repas et bon gîte, le roi, comme un pauvre au pain quérant, monta jusqu'au presbytère de la cure du village.

Les chapelains de Sauvelade, c'est connu de tous, furent de tout temps à jamais réputés pour leur bonne et charitable hospitalité. On voyait la nappe souvent tendue et la porte du buffet toujours ouverte. Le voyageur ne fit donc que s'asseoir au bout de la table, et la domestique — que voulez-vous ? elles ne sont pas toutes

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mauvaises, les servantes de curé — lui servit à souper sans faire lamine : garbure de haricots, goudale de vin paillet deLagoret omelette au lard. Quand la soupière fut vidée et les plats bien nets, le curé se mit à causer avec abandon. Le roi eut vite fait de s'apercevoir qu'il avait affaire avec un brave garçon, plus habitué à lever le coude et à se lécher les doigts qu'à dire des patenôtres.

Il y en a qui aiment assez les curés de cette trempe ; mais le prince qui ne dormait pas toutes les fois qu'il fermait les yeux, était, paraît-il, d'un autre avis. Il essaya de faire comprendre à mon curé que le devoir d'un homme bien né est de toujours meubler son esprit de science nouvelle : Bah ! il ne réussit qu'à se faire moquer d« lui,

« La vie de ce monde est assez belle, disait le curé, nous ne savons pas ce que nous réserve l'autre ; profitons de celle-ci tant que nous le pourrons, divertissons-nous bien, mangeons chaud, buvons frais et laissons les livres à ces imbéciles qui ont l'habitude d'aller chercher midi à quatorze heures.

— Tu serais, par ma foi, trop heureux, lui répondit le prince, si je te laissais continuer ta fainéantise. Il s'agit désormais de dépouiller le vieil homme, et de réciter tous les jours ton bréviaire jusqu'au dernier verset.

— Ha ! ha ! ha ! Quand tu serais Monseigneur notre évêque, je t'enverrais plutôt planter des choux et des raves.

— Lorsque je parle, ton évêque se tait. Je suis le roi de Navarre, souverain de Béarn.

— Le roi ! Parlez, Seigneur. Votre serviteur vous écoute.

— Dans un mois d'ici tu viendras dans mon palais et tu auras à répondre aux questions suivantes :

» En combien de temps un cavalier ferait-il le tour de la terre ? — Quelle est la distance de la terre au soleil ? — Où est le centre du monde ? — Quelle est la profondeur de l'Océan ? — Combien faudrait-il de tombereaux pour charrier tout le sable de la mer? — Qu'est-ce que je vaux^ moi le roi ? — Pour finir, tu me diras une chose à laquelle je n'aurai jamais pensé.

» Adieu, curé, que le bon Dieu t'assiste, et souviens-toi qu'il y a encore un pont sur le gave d'Orthez, sur le pont une tour, au sommet de cette tour une fenêtre où ne penchent qu'une seule fois la tête ceux qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. »

Pauvre curé ! Depuis ce moment, la terrible fenêtre était toujours présente à sa vue, et à toute heure il entendait l'eau rapide qui se brisait, dans un grand remous, contre les roches noires de ce pont sur lequel ont coulé tant de larmes et tant de sang. En aucun lieu il ne trouvait paix ni trêve. Les ris et les plaisirs s'étaient enfuis avec le sommeil ; ses belles couleurs s'étaient fanées, et sa tête penchée, semblait résignée à descendre la première au tombeau.

Le meunier de l'Abbaye s'aperçut de la chose : (( Hé ! monsieur le curé, que diable avez-vous depuis quelque temps ? Les barriques de votre chai sont-elles vides, ou avez-vous fini les sous de la quête des âmes du Purgatoire ?

— Ah ! meunier, que ce serait là un petit malheur !

— Un petit malheur ! Quelle est donc la poutre qui s'est rompue sur votre tête? Voyons, racontez-moi ce qui vous chagrine. »

Comme vous pouvez le penser, le curé lui confia ses peines.

« A Diii inedaà! Est-il donc possible que vous, im homme de plume, vous vous laissiez embarrasser pour si peu de chose. Je m'en vais, moi, vous tirer de cette ornière.

— Oh ! si vous faisiez cela !

— Et à l'aise encore. Le roi ne vous a vu que de nuit, n'est-il pas vrai ? Nous sommes tous les deux taillés à la même mesure. Troquons la blouse blanche contre la soutane noire ; je me charge ensuite d'en dire au roi autant et plus qu'il n'en voudra savoir. »

Au temps convenu, le meunier, habillé de noir de la tête aux pieds, se présenta au château de Pau devant le roi, qu'entouraient ses gentilshommes et les premiers savants du royaume.

(( Eh bien ! curé. Mais on dirait que tu as un peu changé de poil et de couleur. Es-tu prêt à répondre ?

— Oh ! bien, oui. Monseigneur.

— \ oyons donc. En combien de temps un cavalier ferait-il le tour de la terre ?

— En vingt-quatre heures, si le cheval courait assez vite.

— Quelle distance y a-t-il de la terre au soleil ?

— Un coup d'œil.

— Où est le centre du monde ?

— Ici, sous mon talon, et si quelqu'un prétend le contraire, qu'il me le prouve sur-le-champ.

— Mais tu t'en tires comme un démon. Quelle est la profondeur de la mer ?

— Un jet de pierre.

— Combien faudrait-il de tombereaux pour charrier tout le sable de la mer I*

— Un seul, s'il était assez grand.

— Bien répondu ; mais tu n'es pas encore au Sanctiis. Dis-moi ce que je vaux.

— Je vais vous faire bonne pugnèrc : vous valez trente et un deniers..

— Rien que cela '^

— Notre- Seigneur Jésus, roi du ciel et de la terre, fut vendu pour trente deniers. En vous estimant un de plus, je crois vous faire beaucoup d'honneur.

— Allons, je vois qu'avec toi il n'y a pas beaucoup à moudre.

— Plus que vous ne pensez. Monseigneur.

— C'est ici que je t'arrête. Dis^moi la chose à laquelle je n'ai jamais pensé?

— Celui qui veut giiiller Giiilhot, Giiilhot, le guilhe. A qui croyez- vous parler, s'il vous plaît ?

— Au curé de Sauvelaclc.

— Gomme vous vous trompez ! Vous parlez à son meunier. Auriez-vous jamais pensé à celle-là?

— j\on, par ma foi, non ! Aussi, désormais, c'est toi qui seras curé de Sauvelade.

— Merci, Monseigneur. Mais curé ou meunier, tout cela se vaut et ne vaut pas un écu.

— Tu seras alors évèque. Es-tu content, cette fois?

— Oh ! pour sûr, oui, Monseigneur.

Et c'est ainsi qu'à Sauvelade d'un meunier on fit un évêque !

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