LE PÈRE NOURRICIER D'HENRY IV
Ceci est la traduction fidèle d'un conte populaire recueilli au pays des gaves par mon ami Lalanne, de Bidachc, le maître en prose béarnaise.
« Il y eut, rapporte^la tradition, de grandes réjouissances en Béarn, quand y parvint la nouvelle que lou noiisle Ilcnric, avait enfin mis le pied sur le Irône de France. Mais certes, il s'était versé aussi beaucoup de larmes au moment de la séparation. Un homme, déjà ployé sous le poids des ans, pleurait comme une sainte Madeleine, et le roi le consolait avec cette bonté qui l'a rendu si aimable aux'yeux de tous les peuples de la terre.
(( — 0 mon fils, disait au prince le vieillard, que vont -ils devenir, sans toi, les Béarnais, et que ferai-je
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nioi-nième ? Je t'ai vu quasi-naîlre ; toul polil enfant je te faisais danser sur mes genoux, j'avais l'illusion qu'à mon dernier soupir, tu serais à mon chevet pour clore mes veux et me donner la dernière étreinte.
— Allons, courage, mon père, je ne m'en vais pas pour toujours ; vous avez encore de longues années à vivre. De temps à autre je ferai le voyage de Pau. et alors vous pourrez me voira votre aise, tout comme au lemps où nous allions ensemJDlc garderies vaches dans la plaine de Coarraze.
— Paroles en l'air. I(tul cela. A Paris on a tant d'occupations et tant de plaisirs I Tu n y penseras plus à tes amis de la montagne. Ah ! gloire de malheur, va ! Et peut-elle donc, celte France, être plus belle, plus aimante et plus grande que le Béarn et la Navarre '}
— Allons, jereviendrai. mon père nourricier; mais, si je tardais trop, par aventure, il faudra venir me faire une visite en mon palais du Louvre. » -
Cinq, six, huit^ dix ans étaient passés depui?. et. par ici, on n'avait plus revu le panache blanc. Le temps qui guérit tout avait amorti les regrets et séché les larmes. Seul, le père nourricier ne pouvait pas oublier. Un jour d'hiver, fatigué d'attendre, en ce moment de morte saison, il s'achemina droit vers Paris, sa besace pendue à l'épaule, portant dans les deux poches, à son petit Hcnricoii, im jambon de l'année d'avant et un fromage de la Aallée,
NOTUE ROI ItE>'RY Ix'S
Tout dans la grande ^ ille lui parut étrange : le bruit, le mouvement, les maisons, les habits, et les honmies même. A son arrivée au Louvre, un garde du corps Farrête et lui demande ce qu'il a eut : « Voir Jlenrtcoii, voir mon fils Heni'icon. x On ne put lui tirer de la bouche que cette réponse. Les soldats s'étaient groupés autour de lui, croyant avoir affaire à im l'on, et ils voulaient le forcer à passer son chemin. Mais lui se déballait en poussant son cri de Biahore, conmie il en avait l'habitude, en signe de reconnaissance, là-bas, au milieu des bois. « Je suis arrivé de Coarraze, disaitil en béarnais, invité par Hcnricoiu mon lils de lait, qui est devenu roi de France, aii <jran Diàbiban, je ne m'en retournerai pas avant le bout de l'année. » On iinit par comprendre son langage, et on le fit rentrer dans une salle d'attente, car c'était jour d'audience, et à la cour c'est conune au moulin de chez nous, le premier arrivé est le premier à moudre.
Le pauvre paysan se IrouA ait très gêné au milieu de ces courtisans moqueurs. Toute sa personne portait à la raillerie : la figure noircie par le soleil du Midi, la besace, le jambon, la longue blouse, les souliers ferrés et le berret marron. On lui riait au nez et son vieux sang béarnais bouillonnait ; il était à bout de patience. A Coarraze, pensait-il. on ne fait pas tant de façons à la venue d'un ami ; entre ses dents, il maudissait celte engeance qui lui cachait son Henricou.
Tout d'un coup le vieux l'aperçut par une porte en-
tr'ouvorte. Il poussa alors un hcnillel, le plus bel appel b('arnais qui se soit jamais fait entendre sous les voûtes du Louvre; avecla vigueur dun jeune liounne, à coups de poings, à coups de pieds, il se fraya passage, il ouvrit la porte à deux ballants, et saula au cou du roi, en l'appelant : (( Henricou, mon Ilcnricou ! »
Les courtisans, aburis de tant d'audace, se crurejit à la fin du monde quand ils viient le roi rendre à cet intrus caresses pour baisers. (( Ces canailles, disait le paysan en leur montrant le poing, ils m'ont fait attendre trois bcures, debout, et ils voulaient m'empêcher de le voir, mon Fds. Si tous tes valets leur ressemblent, donne-moi une fou relie à trois dents, pour que je les cliasse de suite, ils empecberaient d'arriver jusqu'à toi les meilleurs de tes amis. »
Cependant, dans ce bas monde tout a une fm, les marques d'amitié et de tendresse, comme le lestc. Bientôt donc, le roi fit visiter à son père nourricier les appartements du Louvre. Le paysan trouva tout fort beau, beaucoup de richesses et de meubles dorés, toutes choses dont on se passe sans peine au Bcarn. Entre temps, le vieux demanda de pouvoir faire un tour à la cuisine. Dès qu'il y fut entré, il leva les yeux au plafond, puis il se mit à secouer tristement la tète. « Mon pauvre Henry, dit-il, tu n'as donc pas tué de porc, fan passé? Oh ! il ne suffit pas d'avoir de belles maisons, il faut encore manger, et ici on ne voit pas seulement, pendue, une pièce de lard. Gomment fais-tu
>M)ÏUE nOI HENRY '[J
donc pour vivre? Avec quelle pâtée engraisses-tu tous ces yourniancls qui se Irollent les ongles à travers Ion palais? » Le roi dut, en riant, lui expliquer qu'on ne tue pas de porc au Louvre de France,
(( Alors, tu dois avoir souvent faim, Henry, mon ami. Te souviens-tu, combien lu étais heureux, au coin de notre feu. quand ta mère nourrice te donnait une tranche de luetare grillée avec une belle portion de lard par dessus. Tu as voulu être roi de Paris. Tout ce que je vois ici ne me prouve pas que tu aies gagné au change. Crois-moi, laisse là ta grande ville, reviens- t'en à Coarraze ; rien ne t'y manquera, ni le laitage frais, ni le fromage gras, ni la tranche de méture taillée au fd du couteau. »
Ce que répondit Henry, l'histoire ne nous le dit pas. Cependant le bon roi dut, plus d'une fois, en dépit de son renom et de sa grandeur, regretter ce bien-être d'autrefois, que son père nourricier avait remporté à Coarraze à la semelle de ses souliers.
Le vrai bonheur aime l'ombre de la vallée et il fuit les sommets des pics où, trop souvent, l'éclair vous aveugle et oii s'entend de trop près le grondement du tonnerre. »
LES ORIGINES
T. BOS DE Bénac.
H. — Le Tribut des Médailles
BOS DE BÉNÀC
Un homme et un une étaient attelés séparément aux deux bouts de la longue perche qui traversait l'arbre d'une noria ; ils tournaient lentement, et leurs pas alourdis creusaient, continuellement plus profond, un sillon circulaire dans le sable. De la guirlande des outres remontantes s'épanchait un fdet d'eau qui serpentait dans le réseau de rigoles entourant les pieds d'un bouquet de palmiers. Sur la berge du Nil, un vieil Arabe se tenait accroupi, et chaque fois que lesclave ou l'animal passait à sa portée, il leur cinglait les reins avec une longue lanière en cuir de rhinocéros.
A l'une des voltes, les coups de fouet ne sifflèrent plus : l'homme et l'àne relevèrent la tête ensemble et ils s'arrêtèrent aussitôt. Le maître était parti, les servi-
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teurs se reposèienl. Pendant que le baudcl broulait l'herbe grise du désert, son compagnon but une gorgée d'eau et il songea.
La pensée du malheureux franchit le Nil, elle franchit les mers de sables et de vagues, et elle fut se reposer dans un coin montagneux du pays de France. Là, dans le comté de Bigorre et dans sa terre de Bénac, l'esclave d'aujourd'hui était, il y avait moins de deux ans, maître et seigneur. Alors dans <oii riche castel, parmi ses vassaux fidèles, à côté de Sybille, sa belle dame, Bos menait paisible sa vie féodale. Des moines portant la croix rouge sur leur robe blanche vinrent un jour jusqu'au fond des montagnes de la Bigorre prêcher la croisade que le bon roi Louis allait entreprendre contre le sultan Saladin.
Le baron de Bénac répéta comme les autres : <( Dieu le veut ! )> et il s'en fut aux foires de Maubourguet acheter, à des marchands lombards, une épée de Milan et une fine chemise de mailles. Un dimanche matin, après avoir entendu la messe, la lance au poing et la croix sur l'épaule, Bos de Bénac partit vers le Levant, suivi de vingt montagnards, coiffés de bérets de laine et armés d'épieux en csparres de châtaignier. En montant en selle, avant de donner à Sybille un dernier baiser, le comte avait rompu un denier Morlaas d'argent
LES OIUGINES 01
par le milieu ; il en remit une moitié dans son escarcelle et tendit l'autre à sa femme. « Ma mie, lui dit-il^ je A^ais outre-mer, et j'en reviendrai s'il plaît à Notre Dame de Bigorre. Gardez-moi votre foi jusqu'à ce que les deu\ moitiés du denier aient été rejointes. Si l'on vous rapporte celle que je conserve, c'est que je serai mort et que vous serez libre. »
Ce fut alors un pénible voyage le long do pays inconnus et à travers la mer bleue. Après les éphémères succès du débarquement sur la terre d'Egypte, les fièvres, plus mortelles que les cimeterres des Sarrazins, entamèrent largement les colonnes des croisés francs. Sous leurs habits de fer, la lutte aA^ec des ennemis vêtus de blanc n'était plus égale ; les rayons du soleil brûlant perçaient ces armures, que les flèches arabes ne pouvaient pas trouer. Dans la plaine de la Mansourah, les soldats de Bénac que la maladie avait laissés debout tombèrent jusqu'au dernier à côté de leur baron. Sur le champ de bataille, le soir de la défaite, on voyait encore quelques grouj^es de chevaliers fonçant sur des nuées de mécréants, ainsi que des taureaux galopant dans un vol de guêpes. Et peu à peu, ces îlots étaient recouverts par une marée toujours montante. Bos de Bénac, seul contre cent ennemis, s'escrimait toujours d'esloc et de taille en criant : « Notre-Dame-Bigorre ! » Soudain, son cheAal de Tarbes, le ventre ouvert, s'abattit sous lui ; vingt bras frappèrent le cavalier à terre. Quand, tout étonné de vivre, le baron se réveilla de
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son évanouissement, il était le prisonnier et l'esclave d'un Sarraziii.
Ces mains, qui n'avaient porté que les armes nobles de la guerre, étaient enchaînées, auprès du col d'un vil baudet, au tiinon d'une noria. Son présent, triste, n'avait plus d'avenir, et, en pensant au passé heureux le captif se prit à pleurer.
Ln éclat de rire strident vint le troubler dans sa rêverie et le rappeler à sa misère. Son maître était devant lui, mais il ne brandissait pas en main son fouet, et il regardait pleurer son esclave en ricanant.
Le soleil couchant donnait en plein dans le visage de l'Arabe et le rendait rouge comme braise; la barbe fourchue flambait en double langue de flamme ; le turban, des deux côtés du front, semblait bossue par des cornes ; les mains noires et les pieds nus s'allongeaient, recourbés, en forme dégriffés.
Bos n'avait jamais vu son maître aussi effrayant. Et lui, le bon chevalier qui onques n'avait rien redouté, lui, l'esclave qui n'avait rien à perdre, devant ce mystère infernal, il eut peur.
« Bos de Bénac, dit l'Autre, je sais jusqu'où vont tes pensées. Tout à l'heure, elles voguaient vers le doux pays de France, vers ta chère terre de Bigorre. Si je connais ton nom et ta vie. je sais même de toi et de=
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tiens ce que tu en ignores. Dans la baronnie de Bénac, on a cru que Bos était mort à la bataille de la Mansoiuali. Pendant un an. dolente, la belle Sybillea porté ton deuil. Voici, que ton voisin, le chevalier des Angles, a demandé sa main à ta veuve. Celle-ci hésita longtemps, car on ne lui avait pas rapporté de ta part la moitié du denier de Morlaas ; mais enfin, lasse de larmes et d'attente, elle a accueilli, après tant de refus, la requête de ton rival, et demain le chevalier des Angles doit conduire Sybille devant le prêtre dans Téglise de Bénac.
— Pour en savoir autant, vous êtes donc le diable apparu ici pour me tenter ?
— Je ne viens pas te tenter, mais traiter d'un marché avec toi. Veux-tu revoir la France, rentrer dans ta Bigorre, et retrouver demain Sybille, avant la messe de mariage. Après... longue et heureuse vie dans ta terre de Bénac, et tout cela pour rien... pour ton âme, à me livrer à ta mort ?
— Mon âme ! répondit le croisé, je suis venu en Orient pour la sauver et non pas pour l'y perdre. Mon maître, vous avez déjà mon corps : gardez-le.
— Et si je me contentais de l'âme de la femme qui te sera infidèle demain ?
— Je la préférerais morte que remariée, je la préfère remariée que vouée au diable.
Satan fit la grimace, puis il se ravisa :
— Tu ne diras pas cette fois que je ne suis pas ac-
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comniodant. ^ eux-tu me promettre de me donner la première chose que tii regarderas demain en entrant dans la salle de ton château ?
Et le Malin pensait en lui-même : (( 11 n'aura des yeux que pour Syhille ! » Mais messer Satanas avait ouhhé qu'il avait affaire avec un hon chevalier mais avec un chevalier gascon.
— J'accepte, dit Bos, tu en as ma parole ; je te donnerai la première chose sur laquelle se fixera mon regard à mon entrée dans la grande salle de mon château.
Aussitôt il tomba à terre sans connaissance. Il lui semblait, dans les rêves de son sommeil, qu'il chevauchait à travers les airs, sur un monstre ailé. Au-dessous de lui passaient les continents et les mers, et les deux grandes ailes noires, rapides conmie les nuages orageux, l'emportaient toujours plus loin.
Quand Bos se réveilla, il se sentit transi de froid sous ses haillons de toile troués ; il était couché sur un ta[)is d'herbe verte. A ses pieds covdail un ruisseau dans un lit bruyant de gros cailloux. Ce n'était plus autour de lui le désert de sable des plaines du Nil, mais les prairies fraîches de la vallée de l'Echez en Bigorre. 11 retrouvait les paysages familiers de jadis ; mais pen-
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elle sur le miroir de l'eau claire, il ne se retrouvait plus lui-même en ce misérable au poil broussailleux et à la peau brûlée par le ciel d'Africpie.
Un son de cloches lointain annonçait à toute la terre de Bénac le mariage de Sybille. A peine le revenu eut-il embrassé du regard toutes ces choses du passé, qu'il se souvint de son serment et qu'il referma ses veux qui ne devaient point trop voir à l'aAance.
Se guidant avec un bâton, il s'achemina vers son château. Au moment où il allait en franchir la porte, Bos entendit un aboiement joyeux, et il sentit une haleine chaude contre sa figure. C'était Pâtoii, le grand chien de montagne qui, seul de tous les serviteurs, reconnaissait son maître, et lui faisait fêle à son retour.
(( Bonnes gens, dit le noble mendiant, faites charité à un vieux soldat qui revient de la croisade, et que le soleil d'Egypte a aveuglé. »
En ce même moment, la dame de Bénac s'asseyait à un festin avec son fiancé le seigneur des Angles, et ils partageaient ensemble le pain et le sel avant d'aller à l'église échanger leurs anneaux. En apprenant qu'un croisé demandait à entrer, Sybille se troubla et donna l'ordre qu'on le fît asseoir au bas bout de la table. Dans un obscur pressentiment, sa main fut chercher dans sa gorge le sachet oîi elle conservait encore sa moitié du denier de Morlaas.
L'aveugle s'assit au coin de la table ; de ses mains tâtonnantes il frôla la nappe, puis il ouvrit largement
ses yeux en les fixant siu" le premier objet que ses doijits avaient saisis. C'était un plat d'argent rempli de noix sèches. Bos se redressa alors, et, fendant la foule des serviteurs, qui s'étonnaient, il alla vers Sybillc et le chevalier des Angles. Au-dessus de leur tête, il prit, dans une panoplie, son épée de bataille, et brandissant cette arme familière : « (jens de Bénac ! s'écria-t-il, je suis le baron votre maître ; madame, je suis votre seigneur. Voici la moitié du denier d'argent I » Et les deux morceaux s'ajustèrent.
Quand Sybille l'eut reconnu, Bos s'assit auprès d'elle, ti la table d'honneur, où le sire des Angles lui céda sa place. Le festin des épousailles devint le festin du retour.
Mais l'Autre, invisible à tous, attendait sa récompense. Le baron se fit apporter le plat de noix qu'il avait regardé tout d'abord, et il le lui tendit, en disant : (( Voilà ce que je te dois, j"ai tenu ma parole. » Une main crochue saisit le plat et le lança au plafond. On entendit un coup de tonnerre, et, dans un nuage de soufre et de feu, le diable, berné et furieux, s'enfuit en faisant un grand trou dans la muraille du château.
La légende raconte que lîos et ses successeurs ne purent jamais faire boucher cette ouverture.
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Ln jour, j'allai visiter les restes du château de Bénac, et je cherchai le long des murs ruinés la trace du passage de Satanas. Il me fut impossible de la retrouver. Depuis six cents ans, il était passe à côté et au travers tant et tant de pauvres diables, qui emportèrent des pierres à leur tour, que je ne pus reconnaître, parmi cent brèches sans cesse agrandies, le trou primitif fait par le grand diable de l'enfer.
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