‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 7 sur 48 · NOTRE ROI HENRY · texte numérisé non relu

NOTRE ROI HENRY

Cepondanl ]cs années s'écoulaient el les temps demeuraient difficiles. Pendant l'hiver de i5(S6, Henry de Navarre, qui guerroyait dans le centre de la France, ne put résister au désir d'aller revoir à llagetmau sa chère Gorisande et de pousser par conire-coup jusqu'à son fidèle Béarn. Attardé dans le château de Gramont, il apprit que Matignon et Mayenne avaient fait border, comme nous le raconte Sully : « toute la rivière de la Garonne à leurs gens de guerre, et mis des gardes aux principaux passages d'icelle pour essayer de l'attraper en repassant. » Aussi le prince l)attail-il le rappel de ses plus dévoués, pour s'en aider à franchir le cordon qui l'enserrait. Les ii et 12 mars il écrivait ces deux billets à son ami Manaud :

a Monsieur de Batz, ils m'ont entouré comme la « bête, et croient qu'on me prend aux fdels. Moi « je leur veux passer à travers, au-dessus le ventre. (( J'ai élu mes bons et mon faucheur en est. Grand <( damné je te veux bien garder le secret de ton co- (( tillon d'Auch à ma cousine, mais que mon faucheur « ne me faille si bonne partie et ne s'aille amuser à la « paille quand je l'attends sur le pré.

(( Ecrit à Hagetmau, ce matin à dix heures.

Henry. »

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Et le lendemain la cloche d'alarme sonnait encore gaillardemenl le tocsin.

<( Mon faucheur, mets des ailes à ta meilleure bêle: (( j'ai dit à Alontespan de crever la sienne. Pourquoi. « lu le sauras de moi à Nérac. lïàtes, cours, AÎens. (( vole. C'est l'ordre de ton maître et la prière de ton (( ami. »

Henry était trop sujet à caution lui-même pour ne pas fjarder à ^Fanaud le secret sur l'aventure du colillon d'Auch. Le faucheur ne s'attarda pas sur la paille, et il s'en fut à travers les prés de la Garonne chevaucher à coté de son maître et de son ami. Et les braves compagnons du roi se serrèrent si bien, coude à coude, qu'à travers le rideau des Ligueurs, ils passèrent la rivière, ainsi c[ue le raconte Sully, « sans qu'il ait été fait perte d'un seul valet ni d'un cheval ».

Ce beau fait d'armes répondait à la crànerie des lettres où le « hâtes, cours, viens, vole » d'Henry de Navarre balance en concision héroïque le ^ eni, vuU. vici, de Jules César. "

^oici la dernière lettre du roi à Manaud. L'éloignement dut affaiblir celte amitié de dix ans. Gomme nos Gascons, tous de premier mouvement. Henry H se montra souvent oublieux et ingrat. Son silence définitif

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laisse croire que la camaraderie d'avant devint chose morte :

(( Monsieur de Batz, écrit-il le 2 novembre iSSy, je (( suis bien marri que vous ne soyiez encore rétabli de (( votre blessure de Coutras. laquelle me fait véritablece ment plaie au cœur, et aussi de ne vous avoir pas (( trouvé à ?sérac, d'où je pars demain bien fâché que (( ce ne soit avec aous. Et bien me manquera mon « faucheur par les chemins oi^i je vas ; mais avant de (( quitter le pays, je vous le veux bien recommander. « Je me méfie de ceux de Saint-Justin ; vous m'avez (( bien purgé ceux d'Eauze, mais ceux de Cazères et (( de Barcelonne sont de vilains remuants, et je n'ai « nulle assurance au capitaine Labarthe. qui a par là (( une bonne troupe et qui m'a cependant juré son âme. (( Beaucoup m'ont trahi vilainement mais peu m'ont (( trompé. Celui-ci me trompera s'il ne me trahit (( bientôt. De plus ces misérables que j'ai déchassés (( d'Aire tiennent les champs. De tout ce serai-je tout « inquiet jusqu'à tant je vous sache sur pied avec votre (( troupe éclairant ce pays. Mon ami. je vous laisse en u mains ces affaires, et quoique soit en vous ma plus « sure confiance pour ce pays, toutefois vous aimerait (( bien mieux là où il va et près de lui. »

Et dire que le grand siècle expurgeur, sous la férule de ce cuistre de Malherbe, vint faire tomber dans l'oubli des foules, nvec tous les Mémoires batailleurs du

XVI' siècle, CCS billets du roi Henry qui sont à la fois la preuve et l'honneur de Ténergie et des lettres françaises. Deux siècles d'admiration sont passés, sans s'éventer, sur la délicate mièvrerie du : F air de Grifjnan me fait mal à rotre poitrine. M"'*" de Sévigné et combien d'autres après elle ne se doutèrent pas que ce n'était là qu'une pâle réédition de la mâle phrase suivante : Votre blessure de Contras me fait véritablement plaie au cœur.

Cette race vailla nte des de Bat/, s'est perpétuée par une lignée directe. Ceux d'aujourd'hui tiennent la plume comme leurs aines tenaient l'épée. J'ai su qu'ils ont dessein de réunir en une trilogie historique, trois grands noms de leur famille et de notre pays : celui de Manaud de Batz, l'ami d'Henry lY : celui de Charles de Batz- Castelmore, d'Artagnan, capitaine-lieutenant de la première compagnie des Mousquetaires du .roi, et enfin celui du baron de Batz, le vrai chevalier de Maison Rouge. Leur cousin, M. de Batz-Trenquelléon. a déjà publié, en ces dernières années, l'histoire cV Henri I] en Gascogne.

Grâce à ses pelits-ncveux, Manaud de Batz sera ainsi mieux connu encore. Mais sa part était déjà belle, car c'est Henry R lui-même qui, dans ses lettres, s'était chargé d'écrire l'histoire de son faucheur d'Eauze et de son hallebardier de Cahors.

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