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Messieurs,
Pour la seconde fois je suis chargé parla bienveil" lance de la Faculté des lettres et par celle du ministre de Finstruction publique d'occuper pour une année la chaire de mon excellent maître M. Lenient.Je remercie comme je dois et avec une reconnaissance profonde ceux qui m'ont confié ce périlleux honneur. A défaut de tout ce qu'il faudrait pour les justifier pleinement de m'avoir choisi, j'ai conscience qu'au moins par la probité et la loyauté de mon enseignement je ne trahirai point une confiance qui,
(1) Leçon d'outerture à la Faculté des Lettres, 7 décembre
PKOPOS LITTKRAIRES. — ^^ SKHIE. 1
tout en me flattant infiniment, va presque jusqu'à m'inquiéter; comme aussi, à défaut de la verve entraînante et des qualités du chaleureux orateur qu'on était accoutumé à trouver dans cette chaire, j'essaierai, par une consciencieuse et scrupuleuse application, d'apporter ici une studieuse enquête, une recherche patiente, une critique éveillée et attentive, une honnête contribution enfin à l'étude toujours inachevée de la littérature française. Ma récompense m'a déjà été donnée une fois par l'attention avec laquelle vous avez bien voulu m'écouter il y a trois ans; car il est dit, et je ne m'en plains pas, qu'aujourd'hui je dois remercier tout le monde; elle me sera donnée encore si je réussis à entretenir, pour ma faible part, parmi vous, le goût de ces belles et bonnes lettres françaises, notre gloire la plus pure, notre entretien le plus doux, notre consolation la plus pénétrante, notre viatique aussi le plus salutaire, s'il est vrai, comme on l'a dit et comme je le crois, que « c'est avoir profité que de savoir s'y plaire ».
Je compte étudier avec vous cette année les poètes du commencement du xvn« siècle. C'est une période curieuse et attachante de notre littérature. C'est ce que nous appelons une période de transition. Toutes les périodes sont de transition, naturellement. Cependant le mot n'est pas impropre, et il signifie quelque chose. Il y a des périodes littéraires qui,
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sans jamais avoir une unité al)Soliic et sans pouvoir jamais être contenues tout entières dans une formule, cependant, en leur marche générale, en leur ensemble, paraissent bien obéir à un certain esprit et se ramener à une pensée commune. Elles ont leur unité, si vous voulez, approximative. VA cette unité, je sais bien que c'est nous, postérité, qui, à distance et avec le soin d'écarter ce qui pourrait l'altérer, la mettons en elles, de notre grâce. Mais encore nous pouvons l'y mettre. Nous ne nous sentons pas trop loin de la vérité en l'y mettant. Nous éprouvons qu'à attribuer tel esprit général à la littérature d'une époque, nous groupons, pour les mieux voir, plus de choses que nous n'en écartons, et nous expliquons plus de choses que nous n'en laissons inexpliquées. C'est un résultat, et c'est un bon résultat ; et c'est surtout un signe que ces époques-là avaient bien en elles, toutes exceptions réservées, une certaine direction, une certaine tendance, je ne sais quoi comme une âme commune, et qu'elles avaient, pour ainsi dire, plus que d'autres, pris conscience d'elles-mêmes.
11 est d'autres périodes oij, quelque bonne et même quelque indiscrète et téméraire volonté que nous y puissions apporter, nous ne saurions décidément point mettre cette unité, même approximative, dont je parlais. Les tendances sont diverses; les théories, et aussi les pratiques, sont contradictoires; les auteurs semblent être, à la même date, de
différents temps. Ils déroutent la chronologie. Ils semblent appartenir les uns à la génération précédente, les autres à celle qui suit, et Ion cherche ceux qui sont proprement de la leur. C'est dans ces périodes que nous, professeurs de littérature, nous trouvons en abondance ceux que nous appelons les « attardés » et ceux que nous appelons les « précurseurs ». Le tout forme une période de transition, c'est-à-dire une période d'incertitude. Une période de transition est une période où la pensée littéraire se cherche elle-même, s'essaye, et marche vers un but qu'elle ignore : ce qui suppose que tantôt elle hésite, tantôt pousse des pointes audacieuses vers Tavenir, tantôt rebrousse. C'est une période où la pensée littéraire a des analogies avec Tâme inquiète et hasardeuse des explorateurs. Elle n'est pas très satisfaite du pays habité et du terrain acquis, et elle cherche ces « terres inconnues » des anciennes cartes géographiques, déserts, écueils ou conquêtes.
Pour serrer les choses de plus près, peut-être, une époque de transition est surtout une époque oi^i la littérature n'a pas de chef reconnu et généralement accepté. C'est surtout dans un homme et dans un grand homme que la littérature prend conscience de ses penchants, de son esprit général et de son but. Il n'y a point pour cela imitation scolaire, contrefaçon commerciale ou servitude : cela arrive, mais n'est point nécessaire. Il y a seulement idée plus claire de ce qu'on pensait obscurément, et vo-
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lonl«' plus nette de ce qu'on voulait sans en être sûr. I.e ^rand liomme ne marque point nécessairement son époque à son sceau; mais il l'entraîne décidément du côté où elle allait. 11 pèse sur les irrésolutions, il détermine les vocations, il crée autour de lui une atmosphère où respirent plus librement et plus complaisamment ceux qui étaient faits pour elle. — Et où les autres étoufl'ent, me direz-vous. — Sont très gênés au moins, répondrai-je; et je n'ignore point du tout les inconvénients des périodes littéraires, sinon disciplinées, du moins ordonnées et hié'rarcliiqnos. Mais je ne cherche en ce moment qu'à d('tinir ces époques-là. Klles sont toujours dominées par un grand esprit qui les résume à nos yeux, comme il les a, sinon inspirées, du moins excitées et animées de son influence. Uonsard règne depuis iri.jO jusqu'en 1000, nonobstant les oppositions ; Corneille règne de iiJ'M) à lOOO, nonobstant certaines traverses, et l'on peut même dire, et pour mon compte c'est mon avis, qu'il règne plus tard, que le grand mouvement de littérature dramatique qui s'est poursuivi jusqu'à la (indu wu^ siècle est son œuvre, l'œuvre de l'iiomme qui, par la supériorité de son génie, avait fait du théâtre le premier genre littéraire, le plus recherché, le plus choyé, le plus caressé chez les Français. Voilà des époques définies, arrêtées, ayant un caractère précis et fortement marqué. Sans poursuivre jusqu'au xvii'' siècle et au xix^ siècle, on voit que ce sont des époques
dominées par un grand esprit, et comme gouvernées. Autant que ce mot peut être juste en choses de lettres, ce sont des règnes.
Eh bien, les époques de transition sont des interrègnes. Personne n'y goiuverne, personne n'y fait la loi, ce qui n'est pas à dire que personne ne veuille la faire; mais personne ne réussit à y imposer la sienne. En un mot, les époques de transition sont des époques d'anarchie. C'est l'histoire d'une anarchie littéraire que nous allons étudier cette année. L'anarchie en littérature n'a presque pas d'inconvénients, et elle ne laisse pas d'avoir de grands avantages. Son seul mauvais côté, peut-être, c'est qu'elle est le signe qu'aucun génie supérieur ne s'est manifesté; car, s'il s'en était produit un, son influence aurait agi souverainement, ou du moins décidément, et l'anarchie aurait cessé, et, au lieu d'une période de transition, nous aurions une époque constituée. Evidemment c'est là un désavantage, et aucune époque de transition n'a l'éclat et la fascination d'une époque d'apogée. Mais quelles compensations! Comme il est intéressant d'étudier des artistes qu'aucune influence supérieure n'excite, mais aussi qu'aucune influence supérieure ne gêne, ne refroidit, n'intimide ! Chacun est un petit monde indépendant, autonome, suivant la loi qu'il se fait, obéissant à son propre et pur instinct littéraire, ayant des sensations vraies, ce qui est, quoi qu'on puisse croire, la ciiose la plus rare, ayant son idéal en lui-même,
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ne Taisant pas lléchir sa pensée ou son sentiment personnel pour les accommoder au ^oùt dominant et au modèle consacré.
Car - et c'est là le point curieux — en ces époques-là, il n'y a pas de « goût du jour », il n'y a pas « d'esprit du temps ». J'exagère un peu, mais à peine. 11 y a plusieurs goûts qui se partagent et se disputent l'empire. Il y a plusieurs esprits publics. On peut être à la mode de plusieurs façons. Ou plutùl il n'y a pas nécessité d'être à la mode. On est à la sienne. L'originalité non seulement est permise, mais elle est comme inévitable. On est presque forcé d'être soi-même, et l'on est presque contraint d'être libre. Il y a des risques à cela, mais aussi des joies, des entraînements pleins de charme, des aventures gaiement courues et des succès, aussi, délicieusement rencontrés.
VA des succès quelquefois qui vont très loin, plus loin que le temps dont on est. C'est dans ces époques que la postérité curieuse va très souvent chercher je ne dirai pas ses favoris, ses grands favoris, mais ses demi-favoris, ses amis de second degré, ceux qu'on admire moins et qu'on aime un peu plus, ceux pour qui l'on a une complaisance secrète, et à qui on refuse l'hommage, mais pour leur accorder l'engouement, c'est-à-dire un peu moins, mais un peu mieux. Ces époques de transition sont celles qui fournissent à la postérité ses chers réhabilités, ceux qu'elle a le plaisir de tirer de l'oubli, de replacer en bon rang et
en bon lieu, et qu'elle chérit comme des découvertes, qu'elle caresse comme des inventions, et protège comme ses créatures. Sur cette période de transition une époque de littérature constituée a passé qui l'a rejetée dans l'ombre, un peu trop, toujours. La postérité revient aux sacrifiés avec une foule de bons et de mauvais sentiments, mélange qui se retrouve à l'origine de presque toutes nos actions, avec un souci de la justice, une saine et noble curiosité, et aussi un malicieux désir de faire pièce un peu à ceux qui ont trop triomphé, aux victorieux authentiques, aux princes consacrés delà littérature.
A appartenir à une époque de transition il y a donc des avantages, des commodités, des libertés, des chances de gloire, et, ce qui est une perspective plus douce encore, des chances de revanche.
C'est une de ces périodes que nous allons voir se dérouler devant nous. De 1600 environ à 1620, point de caractère nettement déterminé dans lalittérature, point de tradition, point de tendance unique, et point de commandement, encore qu'un peu tout le monde veuille commander ; mais c'est précisément là qu'est l'absence de commandement. Nous voyons ici des hommes qui se rattachent au xvi^ siècle; d'autres qui annoncent, désirent, provoquent l'école de 1660 et seront plus tard reconnus par elle pour ses chefs; d'autres qui nous donnent comme un premier crayon d'un goût et d'une tournure d'esprit beaucoup plus rapprochés de nous. — Voici d'Au-
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l)if^nt', un homme de la Pléiade encore, abondant, verbeux, négligé, torrentiel, grand orateur en vers, comme Ronsard, incapable de se borner et pourtant très capable d'écrire, laissant échapper comme à la rencontre de sublimes beautés à travers des pages lourdes et compactes, improvisateur qui quelquefois improvise des merveilles, et aventurier du style qui parfois rencontre le fçénie; àme puissante et rude, à tel nioment inattendu, capable soudain de grâce et do sourire ; talent complexe et mêlé que c'est un plaisir de suivre dans ses métamorphoses et dans ses succès hasardeux.
Voici Desportes, poète de cour, de salon, de petit cercle calme et aimable, diseur de riens si gracieux qu'on craindrait presque qu'il eut quelque chose à dire ; homme de style du reste et de rythme, d'une plume délicate et d'oreille line, qui n'est pas sans avoir rendu de très grands services à la langue, qui l'a assouplie et adoucie en la caressant, qui l'a fait brilleret chatoyer comme un joyau entre ses doigts de bénéficier bien pourvu; homme qui fut heureux pendant sa vie et a été un peu malheureux après sa mort, offusqué en quelque sorte et étoufle entre les deux gloires de Ronsard et de Malherbe et ayant le tort d'être assez peu le disciple de l'un et aussi peu que possible aimé de l'autre. Il est une matière à réhabilitation : je ne céderai qu'à moitié à la tentation de le réhabiliter tout à fait.
Voici Régnier, et celui-ci quel est-il? De quel
temps? Du temps de Marot, du temps de Boileau, du temps de Musset? Marot Teût aimé, Boileau le salue, et Musset non seulement le salue, mais veut que nous le saluions : « Otez votre chapeau, c'est Mathurin Régnier. » Personne n'est plus original, personne n'est plus lui-même. 11 a la verdeur du xvi*^ siècle avec la netteté, la précision, le dépouillé et le relief des meilleures époques et des meilleurs moments classiques ; il a l'excès et l'outrance audacieuse de la pensée avec la fermeté saine et vigoureuse du style. C'est un maître, c'est un précurseur, et par ses écarts il donne l'idée d'un homme de lettres de ces temps très anciens, de ces temps antérieurs à la Pléiade où l'on n'avait que très peu l'idée de la dignité de l'homme de lettres.
Voici d'Urfé, aussi différent que possible de ceux que je viens de nommer, par tous ses goûts, par toutes ses habitudes, par toutes les directions de son esprit, de son imagination, de sa rêverie, de son cœur. Bon gentilhomme et bon soldat, de tête chevaleresque, d'âme élevée, après une jeunesse agitée, il s'éprend des charmes de la vie contemplative, des paresses rêveuses et spirituelles aux bords des ruisseaux tranquilles, des idylles gracieuses traversées de conversations aimables et prolongées comme tout ce qu'on voudrait qui ne finît point. Il institue dans son livre la dernière des cours d'amour et de galanterie fine; mais c'est loin des villes, des palais, des salons et des ruelles et des cénacles littéraires
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qu'il veut l'installer. Il lui donne pour cadre les bois rafraîchissants, les vallées apaisantes, les coteaux tranquilles, « les formes magnifiques que la nature prenddans leschamps pacifiques», toutes les grâces sereines du demi-sommeil éternel de la campagne un peu déserte et nullement industrielle, telle qu'elle était alors ; et c'est un contraste agréable que ces seigneurs et dames très raffinés dans ce monde champêtre très inculte ; et c'est une harmonie aussi que ces âmes fatiguées des luttes et des guerres civiles, cherchant, non sansartifice et non sans gaucherie, aimable encore, à retrouver la paix de l'esprit et du cœur dans la paix des choses. Roman vrai parce qu'il est sincère, roman vrai parce que c'est le roman d'une àme vraiment romanesque, roman qui sera toujours imité, toujours refait, quelquefois inconsciemment, parce que l'humanité voudra toujours le relire, le rêvant à nouveau sans cesse, et dira toujours, comme La Fontaine :
Klant petit garçon, je lisais son roniaii, El je le lis encore avec la barbe grise.
Et VOUS ne sauriez croire combien il y a de d'Urfé, sans qu'ils s'en doutent, dans Jean-Jacques Rousseau et même dans Tolstoï.
Nous tournons-nous un instant du côté du théâtre : même anarchie, même indépendance, mêmes tentatives dans les sens les plus opposés, avec beaucoup moins de talent du reste. Les uns, comme
Montchrétien, comme Claude Billard, n'ont rien changé à la « pratique du théâtre » telle qu'elle était au milieu du xvi^ siècle. Ce sont des élèves encore de Robert Garnier, ce qui n'empêche pas Tun au moins de ceux que je viens de nommer d'avoir les qualités rares de poète élégiaque et lyrique; mais ils s'en tiennent au cadre de la tragédie classique régulière telle que Scaliger le traçait et tel que Garnier le remplissait, d'après Sénèque. D'autres, comme Jean de Schélandre, s'aventurent, non sans puissance, dans le grand drame aux vastes proportions, aux développements amples, sorte de poème épique jeté sur la scène, et font songer à je ne sais quel Shakespeare français qui voudrait naître, mais qui ne s'est qu'ébauché, et n'a pas eu toute la force qu'il faut pour se déployer. Enfin tel autre, comme Hardy, semble porter l'anarchie en lui-même, tant il est à lui tout seul de plusieurs écoles, et tant il lui est indifférent de se montrer tour à tour tragique régulier, tragique romanesque, tragique antique, tragique espagnol, tragique comique ; et on ne peut, en le parcourant, s'empêcher de songer à la fameuse classification humoristique de Polonius dans Hamlet : « Ils savent tout jouer : tragédie, comédie, pastorale, pièce héroïque, comico-pastorale, historicopastorale, tragico-pastorale, tragico-comico-historico-pastorale, et bien d'autres, »
Telle est cette époque variée, bigarrée et tumultueuse. Tous ces gens-là ont du talent, de la fécon-
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dite, de l'originalité. Et surtout comme ils sont vivants, comme ils sont remuants, actifs d'esprit, et comme ils sontloin d'être d'accord ! C'est plaisir de voir à ([uel point ils ne s'entendent pas ! La régularité, que, du reste, aucune époque littéraire ne réalise, a ses beautés sans doute ; et qu'une époque forme assez facilement sous la plume de l'historien littéraire un beau tableau bien composé, avec des plans nets et une disposition harmonieuse des groupes, rien de mieux : cela repose les regards et donne comme une sorte de sécurité à l'admiration ; mais ces époques de transition et de dérèglement ont un charme un peu irritant, piquant au moins et chatouillant, qui nous éveille et nous attache. L'activité d'esprit y paraît plus grande, et ceci n'est qu'une apparence, ne l'oublions pas ; mais cette apparence est séduisante.
De plus, de pareilles époques, à quelque époque que nous soyons nous-mêmes, nous paraissent toujours être analogues àla nôtre. En effet, ce n'est qu'à distance que les choses se groupent assez sous le regard pour que nous puissions reconnaître une période littéraire ordonnée, régulière et constituée. Il faut, pour que nous la voyions telle, d'abord qu'elle le soit un peu réellement, et ensuite que nous soyons assez loin d'elle pour n'en pas apercevoir les menus détails discordants, et pour pouvoir, à la régularité qu'elle a déjà en ajouter nous aussi un peu, par un travail d'esprit tout naturel et très légitime.
Par conséquent, notre époque, à nous, nous paraît toujours irrégulière ; notre époque, à nous, nous paraît toujours une époque d'anarchie littéraire. Il est probable que bien des générations ont vécu à une époque de littérature régulière sans s'en douter. Sous quelque régime donc que nous vivions littérairement, une époqueun peu désordonnée nous paraît toujours avoir quelques traits delà nôtre. Nous nous plaisons à cette ressemblance, nous nous attachons à ces gens qui ont quelque chose de nous, ceci au moins de ne pas être d'accord ensemble ; nous les étudions avec intérêt, avec une curiosité où il entre de l'égoïsme, avec une certaine condescendance aussi et une certaine tendresse ; car — telle est la faiblesse humaine — nous leur savons gré d'être comme nous, et nous nous surprenons à les féliciter de nous ressembler. Nous avons donc toutes sortes de raisons de nous attacher à la littérature du commencement du xvii^ siècle, ne fût-ce qu'à cause de ce qu'elle a d'un peu divergent et dispersé.
Et cependant, au milieu de cette dispersion même, nous aurons à suivre la ligne sinueuse, mais non interrompue, de la formation de notre littérature classique. Ce qui s'élabore lentement en cecommenment du xvii*^ siècle français, c'est l'esprit classique. Ce qu'il faut surveiller en ce commencement du xvif siècle, avec Malherbe, avec Racan, avec Maynard, c'est le classicisme sortant de l'humanisme,
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coininede son leriaiiu't deson^LTme, s'en démêlant, en retenant l'essentiel et le nécessaire, mais s'en distinguant et prenant conscience et possession de lui-^ méme.\ Le wi*" siècle est Tépoque de Tliumanisme, le wii^ est l'époque de lalittérature classique ; celleci procède de celui-là, à la fois par dépouillement et par accroissement, en laissant tomber quelques ornements superflus et en renonçant à certains excès de l'humanisme; d*autre part en acquérant et se donnant lentement certain fond, certaine matière que l'humanisme avait peu cherchée et n'avait pas réussi à se rendre propre. Avec Malherbe e^sesdis4 ciples nous serons au premier pas, décisif du r8Ste,\ que fait le cla9sic|smep.ûur s'écarter de l'humanisme, nous en serons à la période de dépouillement, d'allégement, de purification;; nous n'en serons pas encore à celle d'enrichissementnouveauet de plénitude définitive ; mais nous verrons quelles rectifications, pour ainsi dire, l'humanisme devait faire sur luimême, quels sacrifices il devait consentir et quel poids mort laisser derrière lui pour s'acheminer vers sa transformation pleine et entière. ^^^
On peut compter trois grands pas, trois stades, dans cette transformation de l'humanisme en classicisme, trois degrés par conséquent dans la formation successive de l'Lcole classique en France. N'oublions point, d'abord, que l'humanisme avait toujours existé ; que, si haut qu'on remonte dans le moyen âge, on trouve la littérature grecque et la
littérature latine connues et imitées. L'humanisme est partie importante de la littérature française depuis que la littérature française existe ; mais on a coutume de ne Vy considérer qu'à partir du moment 011 il en devient le fond, c'est-à-dire qu'à partir du xvi*^ siècle. C'est à ne compter môme que depuis cette époque que je dis qu'il faut considérer comme trois pas dans l'histoire de l'humanisme s'acheminantvers le classicisme.
Le premier peut être représenté par Marot, le second par Ronsard, le troisième par Malherbe. Il ne faut pas considérer Marot comme un simple poète de cour, agréable flatteur un peu prolixe, malicieux épigrammatiste un peu aigu, et joyeux con* teur un peu abandonné. Il fut tout cela, mais plus et mieux. Sans être précisément savant, il fut instruit; il avait des lettres autant qu'il avait du monde ; il était fort bon humaniste. Il traduisait du latin, il traduisait du grec et de l'italien, et il éditait le Roman de la Rose, et il éditait savamment, avec restitution de textes et commentaires, son prédécesseur Villon. Bref, tout ce qu'a fait Ronsard plus tard, il Ta fait, et dans le même esprit, ce qui ne veut pas dire avec la même indiscrétion. Il y a en lui et avec lui une première révolution littéraire très analogue à celle de la Pléiade, et rien n'est moins fondé en raison, quoique, hélas ! bien naturel, et chose qui se renouvelle sans cesse, que le mépris de Ronsard pour Marot. Marot c'est déjà Fhumanismej
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imais tempéré par beaucoup de goût, par beaucoup !de tact, j'entends littéraire, et par beaucoup d'esprit. J'ajouterai, non pas beaucoup de patriotisme, le mot étant l)ien solennel, mais beaucoup de sens national. Ronsard aime les anciens, et il aime aussi, fort bien, les vieux auteurs français ; mais Marot aime les anciens, et il aime les vieux auteurs français davantage. La dillerence est de nuance, mais I elle est sensible. Marot est humaniste par conscience i littéraire et par goût, non par passion et par orgueil et par vanité, et son humanisme est un I humanisme où le pédantisme n'entre pas. Précisément pour cela il est dans la juste mesure française, et se rapprociie infiniment, déjà, du 'classicisme véritable. S'il avait eu dans le génie plus de force et dans la pensée plus de profondeur, il jSerait considéré à juste titre comme le fondateur du Iclassicisme français. Et tel qu'il est, il l'est déjà. 11 est le premier poète classique français dans les genres secondaires et mitoyens. C'est à lui que remontentcommeà leur source la satire littéraire, la lettre en vers, sinon Tépître, et le madrigal et l'épigramme. Ces œuvres légères et fines de l'esprit français aiguisé à l'esprit latin ont en lui leur ancêtre et leur premier maître. Essai et ébauche du grand mouvement iiumaniste de 4550, Marot était comme une première assise sur laquelle, du reste, on n'a rien voulu bâtir d'abord. Il reste isolé pour cette cause et un peu à l'écart. Il n'en est que plus
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en vue et attire les regards, elles retient. Il ne faut pas l'oublier dans Thistoire de l'humanisme. Sans fracas et sans programme retentissant, il a plus fait en son temps pour cette cause que d'autres en la leur. D'autres on a dit : « Carte ils ont trop osé ; mais l'audace était belle » ; de lui on peut dire : « 11 y fut très discret, mais il était expert. »
Ronsard et son groupe, c'est l'humanisme intemjpérant, véhément, et presque intransigeant. Je dis presque ; car n'oublions jamais qu'ils n'ont pas voulu rompre la tradition française et qu'ils se sont défendus avec raison de le vouloir faire. Mais enfin ils ont été humanistes avec une passion fougueuse où la fougue vraiment était de trop. L'humanisme de Ronsard c'est l'humanisme des difficultés ; c'estj l'humanisme s'atlaquant, pour la conquérir, à) l'antiquité tout entière, mais particulièrement àt l'antiquité en ce qu'elle a de plus difficile, de plus ardu et de plus rude, et s'attachant surtout à franchir l'infranchissable et à gravir l'inaccessible.' Persuader à des Français, non seulement qu'ils peuventsepénétrer de latinité, ce qui est bien, qu'ils peuvent imiter l'antiquité, ce qui est excellent, qu'ils peuvent rivaliser avec l'antiquité, ce qui est mieux encore; mais qu'ils peuvent devenir des Latins et des Grecs ; créer à l'usage des poètes et des hommes de lettres en général une sorte d'atavisme artificiel ; vouloir que, non comme langue, je le reconnais, mais comme sentiments, comme idées, comme goûts,
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comme formes et cadres de composition, et enfin comme style, des Français soient des Latins et des (irecs : c'est cette tentative qu'a faite Ronsard, c'est ce dessein qu'il a formé, c'est ce but qu'il a poursuivi, et c'est cette gageure qu'il a établie comme sa règle. Heureusement pour lui il n'a pas réussi i\ la Icnii'. H n'a pas laissé de l'oublier souvent, et savezvous — vous le savez — quelles sont les oeuvres les plus charmantes de Ronsard? Ce sont les oublis de Ronsard ; ce sont ces heures de trêve et de repos ; ce sont les moments où il a moins songé qu'à l'ordinaire à son rôle, à sa mission et à l'apostolat qu'ij s'était donné. Son œuvre de volonté est respectable, imposante et très curieuse à étudier ; son oeuvre d'inspiration propre et spontanée est distinguée, brillante, séduisante, et ravissante souvent. — 0 poètes, soyez savants, cela est nécessaire à tout homme de pensée ; soyez énergiques dans votre dessein, cela estune excellente discipline de l'esprit ; soyez audacieux et audacieusement chercheurs, cela vous tiendra loin de l'horrible et redoutable vulgarité ; mais écoutez votre cœur : il est encore votre vrai maître, et le plus sûr ; car sans lui, et à vous habituer à ne l'écouter pas, vous risquez trop de devenir d'ingénieux ouvriers en paroles et des artistes un peu présomptueux en écritures, ce que Ronsard, souvent, n'a pas laissé d'être.
La tentative de Ronsard n'en avait pas moins eu des effets singulièrement favorables, et précieux.
L'humanisme intempérant, l'humanisme extrême, dépassant un peu les forces despoèteslesplus vigoureux, est redoutable, quelquefois funeste pour les poètes eux-mêmes. Il est une bonne et forte école pour le peuple des lecteurs. Il habitue à prendre la littérature au sérieux. Ce ne sont plus là jeux d'enfants et divertissements de salon. Lire un poète n'est plus une distraction nonchalante : c'est une occupation qui demande quelque application, quelque vigueur d'esprit et quelque savoir. 11 faut connaître un peu l'antiquité, l'histoire, les vieilles légendes, les mythologies, les philosophes en leurs tendances et en leur esprit général, pour lire un Ronsard. La lecture d'un poète, sans cesser d'être un plaisir, est un peu une étude, et donc devient un plaisir noble. Les hommes de 1550 ont si bien compris cela, que quelques-uns, les extrêmes, les exagérés, ont voulu que même leur style, leur expression, ne pût pas être compris du premier coup. Joachim du Bellay, si clair du reste pour son compte, fait allusion à cela dans une de ses œuvres, le Poète courtisan. Bon pour le poète courtisan, nous fait-il entendre, d'user d'une langue et d'un style si faciles et coulants qu'on le comprenne de premier abord, et, qui sait ? un peu avant même qu'il ait parlé, tant on devine à l'avance ce qu'il va dire. Bon pour nous de n'être compris que par ceux qui sont un peu des nôtres, et qui mettent à nous lire un peu de la peine que nous mettons à écrire pour eux. Et Mau-
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ricc Scève et son école, allant en cela, ce qui est fAchenx, plus loin que la théorie, et jusqu'à une pratique très diligente, écrivaient volontairement en slyle obscur, en style qu'il faut analyser pour le comprendre et traduire à mesure pour y entrer. Ce sont là des excès, évidemment. Mais le contraire en est un aussi, et l'écriture juste assez claire pour être comprise sans eflbrt, juste assez savante pour avertir le lecteur qu'elle doit être lue d'un œil attentif et suivie par un espiil vigilant, n'est point une mauvaise chose pour 1 éducation du public. Elle le discipline, elle l'exerce, clh' le rend sérieux, elle le rend diflicile. En vérité, Marot était un peu nonchalant. Il faisait des vers qu'on pouvait presque réciter à des gens qui jouaient à la paume. Il faut être un peu recueilli pour lire Ronsard. Le public prit un peu le goût du recueillement pour lire des vers à partir de la Pléiade. N'est-ce rien ? Songez que les grandes œuvres ont besoin pour apparaître que l'éducation du public ait été faite en ce sens. Croyez- vous que Corneille, La Rochefoucauld, Pascal, Racine et Bossuet eussent pu écrire, si l'habitude de l'attention, d'une sorte de recueillement respectueux, n'eût été prise par le public, c'est-à-dire n'eût été imposée au public avant qu'ils parussent '^ C'est la main forte et impérieuse de Ronsard et de quelques-uns de ses compagnons qui ont donné au lecteur français cette habitude nécessaire. L'humanisme a les mêmes effets, naturellement, que l'éducation classique,
puisque Féducation classique c'est l'humanisme luimême. Il prépare des lecteurs aux génies puissants qui peuvent survenir. Tout le xvu*^ siècle aurait dû être reconnaissant à Ronsard. .J'ai entendu dire qu'il ne l'a pas été beaucoup. Il y a de grandes ingratitudes.
<( Enfin Malherbe vint », et l'on a dit cavalièrement : {( Et il aurait bien fait de ne pas venir. » Ce n'est point du tout mon avis. Il est le troisième pas décisif de l'humanisme en France. Il réalise incom-i plètement, mais il réalise la transformation de l'humanisme en classicisme. Cette transformation sans' doute se serait faite sans lui ; mais il est incontestable, je ne dis pas qu'il l'a hâtée, mais bien qu'il l'a faite en lui-même et pour lui-même et pour un petit nombre de disciples, et qu'il en a donné ainsi un exemple destiné à être imité plus tard avec une pleine puissance et un succès définitif. Malherbe a méprisé ou a feint de mépriser tout Ronsard. En réalité, il a conservé de Ronsard tout ce que Ronsard avait de bon, et écarté, avec une grande justesse de discernement , seulement ce qu'il avait d'excessif, d'anormal et d'incompatible avec le génie français ; et la transformation de l'humanisme en classicisme, c'est cela même. Malherbe, continue Ronsard en le méprisant, comme toute la littérature classique française jusqu'à André Chénier a continué Ronsard en l'ignorant. Malherbe poursuit l'œuvre de Ronsard sur un plan moins vaste, mieux mesuré du regard^
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, et plus net. Il le dépouille pour le débarrasser; il \ rappaiivrit pour l'aliégor ; il le dégage de ses impe- [dunenld ; mais il suit la même route que lui.
Qu'a voulu Ronsard? Une littérature savante, supposant une éducation littéraire très forte chez le poète, assez forte chez le lecteur. Malherbe est absolument de cet îivis. Il est savant lui-même, ou du moins bien muni. Il pratique les auteurs latins avec diligence. C'est un lettré et un j)rofesseur, comme ilonsard le fut ; c'est im^uèJ^4{ui csL un^ritique, phénomène qui se présentera souvent dansj'histoire dëTa littérature française, avec Boileau, avec Racine, avec Chateaubriand, avec Victor Hugo lui — même.
Qu'a voulu Ronsard ? L'imitation de l'antiquité. Malherbe ne diffère nullement de Ronsard sur ce point; seulement ce qui était pour Ronsard une passion, pour Malherbe est une règle ; mais Malherbe n'ayant précisément de passion que pour la règle, le résultat est presque exactement le même.
Qu'a voulu Ronsard encore? Comme suite de l'imitation de l'antiquité, Temploi dos « ijranda (jenres » littéraires, grande épopée, « haute tragédie », sublime poésie lyrique. Malherbe a les mêmes goûts, a les mêmes répugnances ; personne ne méprise plus que lui les poètes qui s'adonnent aux enfantillages des poésies légères et des petits vers. Personne ne croit plus que lui que la poésie doit tendre au grand et proscrire toute familiarité et même tout abandon.
Il est à remarquer, à ce propos, qu'en tant que poète lyrique, Malherbe a compris le lyrisme exactement de la même manière que Ronsard. Le lyrisme pour Ronsard, contrairement à ce qu'il était déjà un peu et à ce qu'il devait de plus en plus devenir chez les modernes, était poésie presque absolument im/jersonnelle. Il exprimait, non pas les sentiments les plus secrets et les plus intimes du poète, mais les sentiments les plus généraux, au contraire ; il célébrait les louanges des grands, des princes, des rois, les grandeurs de la nation, les charmes de la paix. Il était comme modelé sur celui de Pindare. Malherbe n'a pas compris autrement ni le lyrisme, ni, peut-être, la poésie tout entière. La poésie chez lui, comme dans la littérature humaniste avant lui, comme dans la littérature classique après lui, est impersonnelle autantqu'il est possible qu'elle le soit. Il est difficile de s'entendre autant que Malherbe s'est entendu avec Ronsard, sans s'en apercevoir, comme il arrive.
Comme conséquence encore de l'imitation de l'antiquité, Ronsard a prêché, et prêché d'exemple, l'emploi de la mythologie. Malherbe a accepté pleinement cette mode, antérieure à la Pléiade du reste, et déjà consacrée, et qui, grâce à lui, est devenue, — aucun mot n'est trop fort pour la définir, — une institution classique.
Ronsard a voulu encore des rythmes plus beaux, plus larges, plus amples et plus sonores que les
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ryl lunes un peu grêles dont on se servait avant lui. Malherbe en principe est d'accord avec lui. Il accepte la révolution accomplie.il n'accueille pas tous les rythmes inventés par Ronsard : il choisit et il élague ; il élague beaucoup, mais il comprend, aussi bien que Ronsard, que l'ancienne métrique ne suffit plus aux nouveaux besoins de l'oreille, et c'est dans deux ou trois des moules créés par Ronsard qu'il verse ses vers pleins, serrés et solides.
Que fait- il donc enfin par lui-même et quelle est son (euvre ? 11 réprime, il contient et il émonde. Là où Ronsard s'est montré sévère, il l'est davantage. Si Ronsard s'est montré circonspect, mais tolérant encore, sur l'enjambement, Malherbe proscrit toute licence en celte affaire. Si Ronsard a été hésitant sur l'hiatus, Malherbe (à grand tort, selon mon sentiment) n'hésite point et extermine l'hiatus des frontières de la versification française. Surtout il fait une guerre acharnée à trois défauts qui sont surtout des négligences de la Pléiade : la cacophonie, lobscurité, la prolixité. Toute la réforme de Malherbe est là, toute sa préoccupation constante et toute sa pensée. Il n'a pas cru — du moins je voudrais le supposer — être plus grand poète que Ronsard ; il a cru être versificateur plus harmonieux, plus clair et plus ramassé, et il a cru surtout qu'il fallait l'être. Il a estimé que de tout ce que les Ronsardiens avaient admiré dans l'antiquité ils n'avaient oublié, communément, que la phrase musicale, le tour net et
libre et la sobriété élégante, et ce sont ces trois beautés souveraines qu'il a recommandées de tout son pouvoir et poursuivies de tout son courage, et atteintes souvent ; car, par une fortune très particulière, il a eu le bonheur que ses bonnes intentions méritaient. Mais, en ceci encore, il n'était que le dépositaire sans le vouloir, et surtout sans s'en vanter, de la Pléiade. Ces choses, la Pléiade les avait voulues comme lui, aussi énergiquement, aussi passionnément, et il n'a eu que le succès, très mérité, de les réaliser mieux qu'elle.
Qu'est-il donc, à tout compter? Un correcteur, un redresseur, un émondeur judicieux, un ajusteur avisé, un dernier venu, à tout prendre, de la Pléiade, qui avait droit à un brevet de perfectionnement et qui a un peu dérobé un brevet d'invention. La fille l d'alliance de Montaigne, qui pouvait à aussi juste titre être appelée la fille spirituelle de Ronsard, car personne n'a honoré sa mémoire mieux qu'elle ni mieux protégé son tombeau, M"*' de Gournay, appelle Malherbe quelque part un docteur en négative. Le mot est joli, parce qu'il est méchant, et assez juste quoiqu'il soit sévère. Malherbe, en eflet, n'a agi que par répression et prohibition . C'est un roi de la littérature qui ne s'est donné à lui-même que le droit de veto. Mais c'est quelque chose. De ce droit il a usé avec sagacité, avec précision et avec àpropos. Il l'a bien appliqué là où il était nécessaire, ou, au moins, très opportun. Et c'est ainsi qu'il a
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fait déciclénient, de riiunianismo, le classicisme.>Le classicisme c'était riuinianisme se contraignant, se restreignant, se ramassant, et prenant plus de consistance et des lignes plus arrêtées. Le classicisme c'était l'humanisme moins quelque chose, et de là nécessité du vclo. C'était l'humanisme moins son enflure, moins ses ambitions verbales, moins son intempérance, moins son abondance souvent stérile, et moins son étalage d'humanisme. Pour l'avoir senti et compris, Malherbe a bien mérité des lettres françaises. Eh ! (( Docteur en négative, » ne l'est pas qui veut ; car en cette affaire, pour être véritablement docteur, il ne suffit pas de nier : il faut bien placer sa négation. >
Et désormais le classicisme est-il fondé ? Il est plutôt dc/i)n que fondr. Il est déterminé, arrêté dans les limites justes qu'il doit avoir, qu'il est naturel qu'il ait en France ; il a comme sa configuration nettement comprise et nettement tracée. Il sera l'humanismc tempéré, discret et sobre : il sera l'humanisme d'hommes du monde, d'hommes de société qui se souviendront, mais sans entêtement, et qui montreront, mais sans lourdeur, qu'ils ont été hommes de collège. Oui, il sera cela ; il aura ce point de départ et il aura ces bornes et ces frontières. Le voilà dessiné. Rempli ? Non pas encore. Le classicisme devait être l'humanisme moins quelque chose, que je viens d'indiquer, et plus quelque chose, que je vais dire. Si Malherbe, avec un beau génie
et avec une autorité impérieuse et dominatrice, a eu une influence assez courte, sises disciples ont été peu nombreux, si son école ne s'est point prolongée ni renouvelée, si, de 1620 à 1660,1a littérature porte très peu la marque et l'empreinte malherbienne, si le classicisme du temps de Mallierbe se réduit presque à lui seul et est suivi d'une période qui n'a proprement rien de classique, sauf au théâtre, et encore à peine même au théâtre, et si enfin Malherbe reste ainsi fort isolé au commencement du xvii'' siècle, sans prédécesseur immédiat et sans postérité jusqu'au jour 011 l'école de 1660 le réclamera comme son vieux maître et se rattachera à lui ; c'est qu'il n'a pas compris tout le classicisme, tout ce qu'il devait être, tout ce qu'il devait embrasser, tout ce dont il devait être rempli, et c'est qu'il n'en a presque donné encore que la forme vide.
(Le classicisme français devait être l'humanisme plus la connaissance de Fâme humaine, l'humanisme plus une étude profonde, attentive, et en même temps naturelle et sans effort, de ce que nous sommes ; il devait être en un mot l'humanisme plus l'humanité. Le classique français est un composé assez curieux de science des livres et de science de l'homme, )I1 semble que le classique français, un Racine, un La Fontaine, un Molière, est d'abord un homme de grande imagination et de fine sensibilité, et ensuite, d'une part un artiste épris des belles œuvres de l'antiquité et les savourant sans cesse,
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d'autre part un homme qui fait une étude constante de ses semblables et de lui-même. La chose nous paraît bien simple à cette heure, tant cette combinaison est devenue comme la formule même de tout écrivain à qui nous accordons le titre de grand ; mais songez qu'elle n'était point si évidente antérieurement à la grande école de KHiO. Songez qu'au xvi'^ siècle, où certes les moralistes ne manquent point, on est moraliste ou Ton est poète ; il y a d'un cuté ceux qui étudient l'Ame humaine et de l'autre ceux qui font des vers ; et je dirai presque : d'un côté ceux qui rélléchissent et de l'autre coté ceux qui chantent. Que l'union, la conspiration et le concert de ces deux facultés soient possibles et soient naturels et soient féconds, c'est ce dont il me semble qu'assez peu d'écrivains et de lecteurs se doutent. Et c'est ce dont Malherbe, non plus que Ronsard et son école, ne s'était pas avisé. A cet égard, quoique poète très distingué, quoique grand orateur en vers, quoique grand niétricien, et, pourquoi ne pas le dire ? grand musicien en strophes ; et encore quoique, à tant de points de vue, très clairvoyant sur les destinées futures de la poésie française, il était resté un homme du xvi*" siècle, un homme qui dans la poésie voit surtout les choses de forme et ne pénètre point jusqu'au fond solide ; et quand il disait qu'un poète a dans l'État juste l'utilité d'un joueur de boules, c'était boutade, sans doute, c'était modestie, très inaccoutumée du reste chez lui, c'était malicieux
désir de réprimer quelques vanités littéraires un peu intempérantes ; mais c'était aussi conception de la poésie telle que devait l'avoir assez naturellement un homme, de bon sens du reste, qui ne voit pas sous le poète brillant le moraliste capable, sinon de corriger Thumanité, du moins de l'éclairer sur ellemême. C'est ce qu'a été un poète à partir de 1660, et même avant 1660 ; c'est ce qu'a été souvent Corneille, et c'est à dater de cette époque qu'il faut considérer le classicisme français comme établi. 11 est fondé sur une préoccupation constante de la destinée de l'homme et des conditions d'existence que lui font ses passions, ses préjugés, ses mœurs, ses rapports avec ses semblables, l'action et la réaction de l'individu sur la société et de la société sur l'individu, et des individus les uns sur les autres.'jl est curieux du grand mystère que l'homme est à luimême, et s'il ne se ftatte pas de l'expliquer, il s'attache à l'examiner sans cesse et à le montrer sous toutes ses faces.
Cela n'a pas été créé par l'humanisme. L'humanisme n'y a nui nullement, mais n'y menait pas. Il a fallu, pour former cet état d'esprit, tout le grand mouvement intellectuel du milieu du xvii^ siècle ; il y a fallu tout le sérieux de Descartes et tout le tragique de Pascal ; il y a fallu la grande renaissance religieuse qui se résume dans le nom d'Arnauld ; il y a fallu tout ce menu, mais vif et excitant travail psychologique auquel on se livrait en sou-
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riant, mais non sans passion, dans le monde aimable et spirituel de La Rochefoucauld. Le classicisme est né de l'union, singulièrement tardive, dans quelques grands esprits, de l'humanisme et des études morales.^ Cette rencontre, longtemps retardée, sans qu'on puisse bien en voir les causes, s'est faite enfin, et une école dont rinfluence devait être indéfinie sur la littérature française a été instaurée.
Il n'en est pas moins vrai que celte école, et il faudrait dire cette littérature, Thumanisme, pour sa part, l'a préparée. Il a lentement élaboré pour elle la forme dont elle avait besoin. Il a forgé dans les ateliers de Marot, de Ronsard et de Mallierbe levers de La F'ontaine, de Molière et de Racine. 11 a assoupli, enrichi et poli le vers français. Il l'a rendu capable de porter une pensée forte et de contenir un sentiment puissant et profond. — Étudions donc ces maîtres qui ont eu le bonheur et le mérite et la récompense des bons maîtres, à savoir d'avoir des élèves plus grands qu'eux. Etudions-les, sans trop leur demander ce qui leur manciue, et en nous bornant aie constater brièvement, et étudions-les pour bien reconnaître ce qu'ils avaient déjà de précieux et d'excellent, semences de magnifiques moissons futures. Je l'ai fait ici même pour Ronsard. Je le ferai pour Malherbe avec le même soin, insistant sur lui comme sur Thomme qui porte avec lui comme les promesses et les gages des gloires futures, sacra ferens^ et aussi parce que peut-être il
a été un peu trop attaqué et dédaigné en ces derniers temps ; — mais cela sans négliger les irréguliers et indépendants qui l'entourent, qui l'entourent sans lui faire cortège.
Et ainsi ce cours, comme cette première leçon du reste, sera composé de deux parties qui ne feront pas suite Tune à l'autre ; qui, au contraire, seront presque antagonistes l'une de l'autre : la première faisant le tableau d'une dispersion d'efforts et traçant l'itinéraire de multiples voyages à la découverte ; la seconde rapportant un épisode de la marche très régulière et très normale et presque directe de l'esprit français vers le but qu'il doit atteindre.
Et si j'étais à la hauteur de ma tâche^ vous éprouveriez que ces deux spectacles si différents ont autant d'intérêt l'un que l'autre. L'esprit humain se plaît à toutes les démarches de l'esprit humain, et il aime les aventuriers, et il aime aussi ceux qui savent oi^i ils vont et y marchent droit. La fantaisie a sa beauté, et la volonté a la sienne. Les contraires délassent et divertissent des contraires. En esthétique il y a des préférences et des inclinations, il n'y a pas de dogme, et il est mauvais qu'il y ait des partis pris. « Nature et raison », comme disait Rabelais, n'ont pas voulu que nous n'admirions qu'un seul modèle. Si nous n'admirions qu'une seule chose, je ne sais quoi me dit que nous n'admirerions pas même celle-là.
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