‹ Propos littéraires. 3. sérieChapitre 2 sur 30 · MALHERBE » DE M. DE HROGLIE · texte numérisé non relu

MALHERBE » DE M. DE HROGLIE

Entre deux études d'Iiistoire sociologique, ou d'histoire diplomatique, ou d'histoire religieuse, M. le duc de Broglie s'est amusé à écrire une étude sur Malherbe, persuadé que si, comme l'assurent les princes de la critique contemporaine, il doit rester plus de vers de M. Mallarmé que de Malherbe, cependant, pour le moment, il en reste plus de Malherbe que de M. Mallarmé dans la mémoire des hommes, et que par conséquent il faut s'en expliquer, avant que leur règne, qui a duré à peine trois cents ans, n'ait passé comme un météore.

M. le duc de liroglie, en son étude sur Malherbe, est parti d'une jolie formule. Les hommes d'Etat en ont comme cela, que leurs habitudes d'esprit transposent de la langue politique à la langue littéraire et qui prennent dans celle-ci physionomie piquante. Guizot dans Corneille et son temps écrivait : « Les

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Révolutions littéraires, comme les autres, sont reniées surtout par ceux qui en profitent. » Rémusat disait de Bossuet : « Mon Dieu, Bossuet c'est un conseiller d'Ëtat. » Tout de même M. de Broglie commence par dire à peu près ceci :

(( Malherbe, c'est un conservateur. Il Tétait en politique, fermement ; il l'était en religion ; sa plus belle ode est sur la paix, à moins que ce ne soit celleci très belliqueuse, oi^i il félicite le roi d'aller écraser une révolte politique et une hérésie religieuse. Il le fut en littérature. La Pléiade fut pour lui une insurrection littéraire. Ronsard s'était révolté contre la langue française, DuBartas contre le bon sens français, et Desportes, quoique bien pacifique, était le chef d'une invasion italienne. Tous ces gens-là sont des séditieux. — Mais contre quoi, bien précisément, se révoltaient-ils, puisque avant eux la littérature française n'était pas établie, n'avait pas de constitution ? — Eh bien, ils se révoltaient contre M. de Malherbe, qu'ils auraient dû prévoir, comme la Ligue se révoltait contre Henri IV devant quil fût roi. Ceux qui représentent le génie d'une race doivent être respectés préalablement. Le tort de Ronsard a été de ne pas être le saint-Jean précurseur de M. de Malherbe. »

Et c'est très vrai ; Malherbe est un réformiste qui a eu le génie conservateur. Sa réforme a consisté à démêler admirablement ce qu'il y a eu de durable dans la révolution littéraire qui l'a précédé.

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Toute révolution profonde a des causes et des auteurs. Les causes ne s'expliquent pas sur elle, et les auteurs, en général, n\v comprennent rien; de sorte qu'elle se fait tout de travers.

Vient ensuite un homme qui en démêle les causes et les accepte ; qui en méprise les auteurs et les écarte ; et c'est lui (jui consacre la révolution et la consolide en la rectifiant. C'est le génie conservateur. 11 n'eut pas fait la révolution hii-mème, probal)lement ; il est merveilleux pour voir, quand elle est faite, en quoi elle a été mal faite, en quoi elle était légitime, en quoi, et surtout en qui, il faut la proscrire, en quoi elle s'impose et doit être respectée, en qui désormais elle doit être personnifiée, c'est-à-dire en lui-même. Voilà Malherbe.

Réagit-il jusque par delà ITi-jO, jusqu'à Marot et Saint-Gelais ? Point du tout. Il est conservateur; il n'est pasréactionnairc. 11 continue parfaitement Ronsard. Il ne se vante pas de le continuer, non, mais, sans le dire, il le continue. Tout autant que lui, plus peut-être, il est pour une littérature très élevée, très noble et un peu guindée, pour les « grands sujets » et pour les « grands genres » ; tout autant que lui, il méprise le petit, le mesquin, le trivial et le frivole ; tout autant que lui, il est fondateur de la littérature classique ; — mais les qualités fondamentales de la littérature française; mais la clarté, la pureté, la limpidité, l'aisance du tour, Tordre des idées, la sobriété forte, la concision, la belle nudité d'une langue

saine, ah !cela, Messieurs, c'estle patrimoine ; il rie faut pas que cela périsse dans le tumulte d'une insurrection, ni dans les clameurs d'un triomphe ; cela, Messieurs, qui peut parfaitement s'allier àla noblesse, à Télévation, même au transport lyrique, et àla profonde émotion et à la grandeur ; cela, Messieurs, sera conservé.

Voilà le grand conservateur.

Notez que cette réforme conservatrice, il en a bien l'instinct profond, puisqu'il commence par la faire sur lui-même. Il avait commencé par être « romantique » (je mets ce mot pour abréger, et, du reste, il est presque juste) dans ces admirables, ou du moins étonnantes Zarmes de saint Pierre qu'il avait imitées de l'italien; c'est là qu'il y avait des vers comme ceuxci qui feraient honneur non seulement à Desportes, mais à Ronsard, et, du reste, à n'importe qui :

A peine la parole avait quitté sa bouche. Qu'un regret aussi prompt en son àme le touche-; Et, mesurant sa faute à la peine d'autrui, Voulant faire beaucoup, il ne peut davantage Que soupirer tout bas, et se mettre au visage Sur le feu de sa honte une cendre d'ennui.

Et encore comme ceux-ci :

On voit par ta rigueur tant de blondes jeunesses, Tant de riches grandeurs, tant d'heureuses vieillesses En fuyant le trépas, au trépas arriver ; Et celui qui, chétif, aux misères succombe, Sans vouloir autre bien que le bien de la tomber N'ayant quunjour à vivre il ne peut l'achever.

LK « MAIJIKHHI-: » 1)K M. DH HHOGLII-: 37

Kt encore celle paraphrase exquise du Salvele /loves Diarh/rum de Prudence :

Que je porle d'envie à la troupe innocente De ceu\ qui, niassruTi's d'une main violente, ^'il•c'nt dès le matin leur beau jouraccourci ! Le fer (pii les tua leur donna eette grâce, (Jue, si de faire bien ils n'eurent pas l'espace. Ils n'eurent pas le temps de faire mal aussi !

De ces jeunes guerriers la llollc vagabonde

Allait courre fortune aux orages du monde,

Kt déjà pour voguer abandonnait le boid,

OiiMn<l 1 aguel d'iui pirate arrêta leur voyage ;

Mais leur sort fut si bon que, d'un même naufrage.

Ils se virent sous l'onde et se virent au port.

Ce furent de beaux lis, (|ui mieux (|ue la nature Mêlant à leur blanelieur I incarnalc peinture. Que tira de leui- sang le couteau erimim-l, Devant (jue d'un bivcr la tempête et 1 orage A leur teint délicat pussent faiie dommage. S'en allèrent lleurir au printemps éternel.

Voilà \gs jiwenilia de Malherbe ; voilà comme il ccrivail eu vers à vin^t-cinqans. Ce sont ces vers-là qu'il a méprisés, qu'il a reniés. Il y avait une gloire à continuer d'écrire comme cela ; il en a voulu une plus haute ou. pour mieux dire, plus difficile. Il n'est permis de démolir que, non seulement quand on remplace ce qu'on démolit, mais quand on dépasse ce qu'on remplace. Malherbe a eu cette coquetterie. « Je n'aime pas Ronsard. — Ils sont trop verts ! — Ce n'est pas cela ; à preuve que je suis Ronsard quand je veux. Voyez : je le suis. Et maintenant je veux être

Malherbe et je le serai. » Malherbe, qui du reste était un fin renard, pouvait se retourner, quand il recommandait aux autres de se couper la queue ; car il en avait une, que, s'il l'avait voulu, il aurait pu porter par-dessus sa tête, comme les écureuils. — Dans ces conditions on peut être un réformiste sévère. La sévérité n'est ridicule que quand elle est à base d'impuissance.

NonseulementMalherbefutun conservateur, mais il fut un opportuniste. Encore une chose qui a été très bien vue par M. le duc de Broglie. Le conservateur, c'est l'homme queje viens de définir, concurremment avec M. de Broglie ; c'est celui qui, à travers les brusqueries et saccades de révolution littéraire, sait distinguer l'élément permanent, vivace et durable qui doit subsister. L'opportuniste, c'est celui qui distingue dans quelle mesure cet élément permanent s'accommode aux goûts et aux dispositions du moment. Eh bien, Malherbe l'a vu au plus juste. Les contemporains s'en sont avisés et ont reconnu que ce que Malherbe avaitapporté c'était bien ce qui était secrètement désiré au moment oii(( il vint ». Godeau, dans un discours prononcé au lendemain delà mort de Malherbe, dit textuellement, et c'est un bon morceau d'histoire littéraire : « Les noms de Ronsard et de Du Bellay ne doivent jamais être prononcés sans imprimer dans l'esprit de ceux qui les écoutent une secrète révérence ; mais la passion qu'ils avaient pour les anciens était cause qu'ils pillaient leurs

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