MAURICE BARRES
VEnnemi des lois.
M. Maurice Barrùs nous a donné une petite fantaisie anarcliiste intitulée VEnnemi des lois. C'est un cas assez curieux que celui de M. Barrés. Il s'est toujours appliqué de tout son cœur à se bien faire prendre pour un humoriste, pour un humoriste, très capable de parler galamment, à la rencontre, d'une question sérieuse, mais pour un humoriste, cependant, impénitent et sans cesse relaps. Par le ton détaché et cavalier de ses petits ouvrages, par des écarts très concertés de fantaisie excentrique, voire par des plaisanteries scatologiques un peu grosses, déduites avec le plus grand sérieux au travers des dissertations les plus graves, il a tenu à bien marquer son caractère d'humoriste professionnel. Son humour a toujours été un peu laborieux, un peu composé, un peu artificiel, mais il n'en était que plus accusé pour cela et plussouligné, comme ilaimeà dire.
Eh bien, il a eu beau faire : la génération qui nous suit est si grave, — oh ! que grave ! — que, bon gré
PROPOS LITTLItAlBES. — 3^ SLKIE. 22
malgré, elle a tenu M. Barrés pour un philosophe d'une profondeur inusitée et pour un métaphysicien comme on n'en a jamais vu. L'un Ta comparé à Descartes, l'autre, à Spinoza, et si on ne Ta point paralléliséavec Kant, que je sache, c'est très probablement parce qu'on a pense que Kant n'en valait pas Ja peine. Ces rapprochements sont exagérés, même aux yeux de M. Barrés, bien que je croie qu'en ces matières il soit sage de n'être jamais sûr de rien.
Aujourd'hui, M. Barrés semble vouloir accuser plus que jamais son caractère de simple humoriste, — pas si simple, — mais enfin d'humoriste sans vastes prétentions, et il nous encadre quatre ou cinq petites études sur les socialistes du xix° siècle dans l'histoire un peu folle d'un anarchiste de fantaisie.
Cette histoire d'anarchiste est elle-même très anarchique. Rien n'y règne, et Fauteur s'y montre aussi ennemi des lois de lacomposition que son héros peut l'être desloissociales.llyalà dessouvenirs, assezjolis du reste, de voyages à Venise et de voyages en Bavière, l'histoire d'une petite princesse russe si excentrique qu'elle est sortie de pension à dix-sept ans (page 106) et qu'elle s'est mariée à seize ans (page 108), ce qui est sans doute pour marquer l'étourderie de cette bergeronnette qui n'a pas l'art de vérifier ses propres dates ; enfin il y a là beaucoup de choses dans un pêle-mêle très voulu, mais qui n'en est pas moins un peu fatigant, et qui Test peut-être un peu plus pour être affecté.
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Quant à Thistoire proprement dite de l'anarchiste, elle est assez simple, et elle est agréable, pour lui. C'est un gaillard. Ilest aimé, parce qu'il a élé mis en prison pour un article, — voilà, chers lecteurs, à quoi ça sert, — de deux jeunes femmes aussi difîérentos que possible : l'une, petite étudiante en Sorbonne, sérieuse comme Bacon ; l'autre, princesse russe, fantasque comme un sapajou. C'est la femme de l'avenir et la femme du passé. Mon petit anarchiste s'accommode de toutes les deux, et, après un voyage artistique avec l'une et excursion scientifique avec l'autre, il les réunit dans une commune afl'ection et dans un commun phalanstère.
Que voulez-vous ? 11 est logique. Point de lois sociales. Ceux qui s'aiment sont époux, voilà la loi naturelle. Eh bien, je suis aimé de deux femmes, j'en prends deux. Si j'étaisaimé de dix... parfaitement; il n'y a que la logique qui vaille.
Seulement, je voudrais bien savoir après quel nombre précis de jours on a commencé à se lancer des objets à la tète dans le phalanstère de M. Maltère. Cet homme a une certaine imprévoyance de 1 avenir. Du reste, cela a l'air de lui être égal. Cet anarchiste austère des premières pages me semble être devenu aux dernières un Roger Bontemps. C'est peut-être la seule moralité de celte petite comédie.
Les parties relativement sérieuses de l'ouvrage ne sont pas méprisables. L'étude de Saint-Simon est bonne, quoique M. Barrés ait trop fait de Saint-Simon
un simple ploutocrate. Saint-Simon a été cela ; mais aussi, et par réaction contre lui-même, un spiritualiste, un chercheur très ardent d'un nouveau « pouvoir spirituel » à substituer à l'ancien. Saint-Simon est très complexe.
De Fourier, M. Barrés n'a guère peint que la silhouette, le personnage extérieur de bon bourgeois placide, poli et méticuleux. Il a peu lu ses ouvrages. Je le lui pardonne. Pour lire Fourier tout entier, il faut être moi, ou un fanatique; et M. Barrés n'est ni l'un ni l'autre, desquelles deux choses je suis sûr qu'il se félicite.
Je lui reprocherai aussi un peu de ne pas aimer Lassalle. Lassalle, simple ténor romantique, simple cabotin byronien ! Ce n'est pas trop mal vu, certainement ; mais c'est vu au verre noir. Lassalle, avec ses airs romantiques, que je n'aime guère non plus, me semble bien avoir été un grand cœur, une àme chaude et généreuse avec des effets de poitrine. Gela n'est nullement incompatible, et. . pourquoi le cacher ? Vous entendez bien que je songe à Gambetta. Eh bien, oui, il me paraît bien que le bon et le moins bon de Gambetta étaient dans Lassalle.
Pour Karl Marx... Ah ! ici, une vraiment jolie page sur le penseur juif ; c'est la meilleure de ce petit livre si inégal : « Ces intelligences juives ont un caractère commun que chacun peut distinguer chez les Israélites intéressants de son entourage. Ils manient les idées du même pouce qu'un banquier des valeurs...
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Ce sont jetons qu'ils trient sur un marbre froid. . . Le juif nes'attaclie à aucune façon de voir ; il n'est que plus habile à les classer toutes... Ses raisonnements sont nets et impersonnels comme un compte de banque... Ils calculent des forces. Ainsi échappentils à la plupart de nos causes d'erreur... »
C'est très ingénieux et tourné en bon style. Pour vrai, oh ! je ne sais trop. A beaucoup, cela s'explique très bien. Mais à Spinoza, ù Henri Heine et à Karl Marx lui-même, au fond de qui on sent si bien l'indignation de la pitié, la révolte furieuse contre la w loi d'airain »? Non, je ne sais trop. Je crois bien en général que les hommessupérieurs échappent à leur race, précisément parce qu'ils sont supérieurs, et en y échappant cessent de la représenter. Cela contrarie des théories très séduisantes et dont j'aime et vénère les auteurs, mais je crois bien, en le regrettant, que c'est à peu près vrai.
J'en ai assez dit pour montrer que l Ennemi des lois est un petit livre où l'auteur, suivant son habitude, se moque un peu de son lecteur, de ses héros et de son sujet ; mais qui n'est pas indifférent. On en lira les parties humoristiques en souriant, et les parties sérieuses avec quelque intérêt. C'est d'un esprit un peu maniéré, un peu coquet, un peu fardé, mais d'un esprit qui a de l'esprit.
4 Novembre 1892.
Les Déracinés.
Comme roman, comme œuvre d'art, les Déracinés sont une œuvre bien manquée. Cela est touffu, encombré, surchargé, mal composé, mal distribué, mal éclairé. D'immenses parties sont prodigieusement inutiles. Est-ce cinquante, est-ce cent pages que l'auteur a consacrées àlabiographie de M. Portalis ? Est-ce cent pages ou deux cents pages qu'il a consacrées à la descriplion minutieuse de la cuisine du journal la Vraie République ? Telles portions, souvent très considérables, de ce gros livre sont ennuyeuses plus qu'on ne le permet à un ouvrage sérieux. Le livre alors devient proprement illisible. Il faut que l'auteur, qu'on adule trop, le sache bien, surtout étant donné que ce volume n'est que le premier d'une série. Il y a dans cette nouvelle manière une négligence et un mépris de Fart qui pourraient être funestes à un auteur du reste si bien doué et qui a quelque chose à dire. Quand on a quelque chose à dire, il faut d'abord s'arranger de manière à pouvoir être lu.
Mais à considérer les Déracinés comme une étude historique et sociologique, le livre a une véritable valeur. C'est une enquête sur la génération née en 1860 et que par conséquent nous appellerons, si vous voulez, la génération de 1880.
Il est certain, a priori^ que la génération de 1880
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doit se distinguer un peu des générations précédentes. KUe est la première de la nouvelle France, de la France diminuée. File a été élevée, instruite, initiée à la vie intellectuelle immédiatement après 1870. FUeestlapremièreàqui la I{épubli([ue a essayé de donner son empreinte et de communiquer son esprit, esprit qu'elle cherchaitelle-même. Elle est celle qui entrait dans la vie active, et même dans la vie intense, puisque c'était la vie de jeunesse, vers 1880, à 1 époque du ministère P'erry et du triomphe définitif du parti républicain en France. Elle est celle qui commence à nous gouverner, à nous conduire, à nous instruire. Aucune génération n'est sans doute plus intéressante à étudier. Elle est, à beaucoup d'égards, historiquement analogue à celle de 1815. On peut attendre d'elle tout autant, et en tous cas, il est curieux de lui demander ce qu'elle est.
C'est ce que M. Barres a fait avec diligence et voici à peu près ce qu'il nous répond.
lia génération de 1880 fut ambitieuse, passionnée de recherches philosophiques, à peu près étrangère aux passions de l'amour, très peu artiste, assez généreuse etsansaucuu principe dirigeant, malgré son très vif désir d'en trouver un.
Ambitieuse, elle le fut ardemment, et à tout prendre, c'est le trait dominant, et qui revient toujours. Tous ces jeunes gens, à une exception près, età peine, sont des an ivJstes enragés. Ils sont tous venus à Paris pour le conquérir et pour ne pas s'arrêter là. Il n'y
en a pas un qui n'ait à peu près l'âme d'un Julien Sorel. Il n'y en a pas un qui ne frémisse d'une sensation amoureuse au seul nom de Napoléon. Tous sont des mégalomanes, tous sont des adorateurs de «l'énergie» et non pas en artistes, comme Stendhal, qui fut le plus paresseux des hommes, mais en une perpétuelle excitation et s'entraînant furieusement à tirer d'eux tout ce qu'ils en pourront extraire pour construire l'édifice de leur fortune.
Le trait est juste. J'en suis juge, appartenant à la génération précédente. Je puis comparer. La génération quiavaitvingtansenl868étaitsurtout joviale, gaie, un peu criarde, point du tout concentrée, ambitieu-e extrêmement peu. Il n\y a rien de vrai dans la Vie de Bohème que ce trait-là : l'insouciance et le peu d'impatience de faire son trou. Mais ce trait-là est très exact, et il fut celui qui caractérisa la jeunesse française aussi bien jusqu'en 1870 qu'en 1848. Quand nous causons souvenirs de jeunesse, M. Sarceyet moi, nous nous trouvons absolument du même âge.
Et j'ai très bien vu, à partir de 1870 et surtout à partir de 1880 — ce qui s'explique parce qu'il faut, pour que le changement soit sensible, qu'une génération ait complètement remplacé l'aulre — l'esprit delà jeunesse changera cet égard absolument. Ce n'est riendureste auprès de ce qui nous attend. L'instruction primaire universelle et l'instruction supérieure surabondamment répandue vont, de plus en
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plus, faire de la jeunesse une période de la vie extrêmement triste, pleine de combats furieux et de rivalités féroces. Que je suis heureux d'être un vieillard ! .le ne le suis pas encore assez pour être sans pitié, et j'en ai une grande pour les pauvres petits qui vont avoir le malheur d'avoir vingt ans.
Second trait : préoccupations philosophiques. Ces jeunesgens de 1880 sont tous enfiévrés d'idées générales. Ils subissent avec ravissement l'inlluence de M. Taine...Une note en marge : pourquoi de M. Taine seulement ? 11 fut très lu et très goûté, sans doute ; mais Renan aussi, et Spencer, et Darwin, et Auguste Comte ? La plus grande influence sur cette g'^nération a été celle de Darwin. A mon avis, c'est incontestable. Enfin va pour Taine, (|ui, certes, a exercé un grand empire; mais il ne fallait pas qu'il parût seul... Ils dissertent avec volupté, ratiocinent avec délices, et discutent avec ravissement. Sauf que leur philosophisme est toujours tourné vers les préoccupations sociales et toujours y aboutit (ce qui est bien observé), ils ressemblent à des disciples d'Abailard sur la colline Sainte-Geneviève.
Ceci est juste, mais n'est pas un trait distinctif de la génération de 1880. Toutes les jeunesses depuis le xviii^ siècle ont été ainsi. Les idées générales sont lapassion des esprits qui n'ont pas encore rassemblé un grand nombre de faits. Ils s'en enivrent comme d'une vapeur légère, subtile et pénétrante. Les idées ne sont pas encore alourdies pour eux par
les faits qu'elles contiennentou qu'elles rappellent, et ils en jouentcomme de bulles de savon adorablement légères et si jolimentiriséesîll n'y apas àinsistersur ce point. La génération de 1880 a été philosophique comme la nôtre, comme celles qui nous ont précédés et comme celles qui la suivront. Et il n'y a certes aucun mal à cela. A quoi je reconnais ce que pourra être un jour un adolescent de dix-huit ans, c'est à l'impression que fait sur lui son premier mois de « philosophie». S'il l'ennuie, je suis sûr de mon pronostic.
Troisième trait : Ces jeunes gens ne sont ni amoureux ni artistes. Un seul, pour qui M. Barrés a de la complaisance, un seul est artiste, très délicatement et très sensiblement artiste. « Il aime (ah ! le joli mot ! si tout le livre était écrit comme cela !) il aime la solitude et la perfection. » Il aime même l'amour. Et encore non pas extrêmement. 11 aime plutôt à être aimé. Enfin, c'est une façon d'être amoureux. Mais il est le seulquisoil artiste et amoureux, le seul de toute la bande. Tous les autres sont étrangers et à l'amour et à l'art. Ils ne songent qu'à la puissance et à la gloire.
Est-ce bien juste, ceci? A tout prendre, ou plutôt à beaucoup négliger, et à ne prendre que le principal, c'est vrai. Évidemment M. Barrés a écarté, comme quantité négligeable, les rêveurs^ les petits don Juan et les esthètes. Ils existent pourtant. Ces derniers surtout sont une partie très considérable de la jeu-
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ncsse de 1880. Il ne fallait pas les ignorer complètement. Il n'en est pas moins vrai qu'en sa généralité, l'observation est juste encore. Surtout le peu de goût pour l'amour nous a beaucoup frappés dans cette génération de 1880. Le type du jeune premier a disparu du théâtre parce qu'il no laisse pas d'avoir presque disparu de la société. Kncore une chose qui n'est pas très gaie. Le mariage d'inclination, qui n'existe plus depuis bien longtemps dans les liantes classes, se fait rare dans la bourgeoisie. Il n'y aura bientôt plus que le « brave paysan de l'rance » qui tiendra ferme et haut le drapeau des saines amours. Bravo pour le paysan de France '
Enfin ces jeunes gens sont de cœur droit, très capables de générosité, très suffisamment altruistes, mais sans aucun principe dirigeant de conduite. Ils en cherchent un, non sans ardeur, non sans verbiage, surtout ; mais ils n'en ont point. De religion, aucune. Ils respectent les religions ; ils ont même une certaine sympathie à leur endroit, et c'est une bonne observation qu'a faite M. Barres que la campagne antireligieuse qui commençait précisément en 1880 n'a eu aucune prise sur la jeune bourgeoisie française, aété absolument comme si elle n'était pas. Ils respectent donc lesreligions et même les aiment; mais leur sympathie n'est point une adhésion. Ils n'adoptent point, non plus, aucun credo philosophique. Leur professeur leur a appris le kantisme et ils se moquent du kantisme, ce qui est bien irrévéren-
cieux. M.Tainea tous leurs respects et ils entourent la personne de M. laine d'une sorte d'adoration ; mais le stoïcisme de M. Taine n'est point du tout leur fait, et ils cherchent autre chose.
En un mot ils sont inquiets; et c'est bien sur ce mot que le portrait qu'on en trace doit s'achever. Une immense inquiétude plane sur toute cette jeunesse, et aussi bien sur tout ce livre. Cette génération se sent mal assise, ou plutôt sent qu'elle n'estpas assise du tout ; et il y a bien de la fébrilité dans son énergie un peu « voulue » et dans son ardeur d'action assez mal réglée.
Eh bien ! tout compte fait, le portrait n'est pas mauvais. Je crois que la génération dont M. Barrés s'est fait l'historien se reconnaîtra, point flattée, point adulée, mais observée avec attention et peinte, malgré bien des omissions, avec une certaine exactitude.
Quant aux idées générales de l'auteur, lorsque du rôle de peintre il passe à celui de juge et de penseur, elles sont extrêmement intéressantes à relever ; elles sont de haute valeur. Elles constituent, non plus f une étude sur une génération de petits bourgeois, ce qui après tout pourrait être négligé, mais une philosophie de l'histoire de la France contemporaine.
Les idées de l'auteur sur ce point sont celles-ci :
La France est « dissociée ». Elle est dissociée par la disparition de ces faisceaux^ de ces groupements d'hommes engrenés les uns aux autres que
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l'on appelait soit les ordres de TKtat, soit les confréries, soit les corporations. 11 n'y a plus dans l'État que des individus et un seul groupement qui est rf^tat lui-même. Situation désastreuse pour l'individu (et j'ajouterai pour l'État lui-même). Les individus, ces jeunes gens, par exemple, que je vous présente, se sentent affreusement isolés. Ils ne sentent pas dans l'effort la communauté de l'effort. Ils ne sont liés ni par les religions, trop faibles désormais ; ni par la bureaucratie, aristocratie de notre temps, trop strictement attachée au gouvernement et qui se confond avec lui ; ni par les syndicats de toutes sortes, trop débiles, ceux-ci, parce qu'ils sont trop multipliés, et qui ne sont encore que comme la matière cosmique des associations de l'avenir. Les fédérations de volontés n'existent pour ainsi dire pas en France. La France, de ce fait, est « dissociée ».
Elle est dissociée encore parce qu'elle est centralisée. Les associations les plus fortes et les plus naturelles, ce sont les régions, les provinces, les « pays ». Ces associations n'existent plus. Il n'y a plus de vie provinciale. Il n'y a plus de provinces. Il n'y a plus que des circonscriptions administratives, ou plutôt il n'y a plus que des expressions géographiques. L'individu, pour se pousser, et presque pour pouvoir vivre, est forcé de venir à Paris se déprovincialiser, c'est-à-dire perdre son originalité et une partie de sa force. Ces jeunes
gens que je vous présente ne sont pas seulement des isolés; ce sont des déracinés. La profonde sève vitale, busquement, leur manque. Paris leur enlève beaucoup plus qu'il ne peut leur rendre. Il les manufacture après les avoir desséchés. La perte de force vive est énorme pour le pays. Il faudrait ressusciter la vie provinciale.
Ai-je besoin de le dire, cesidéessonttellementcelles que je professe partout oii j'écris, depuis que je me connais, qu'il me faudrait beaucoup d'esprit de contradiction pour ne les pas approuver. Je ferai remarquer seulement qu'il y a là deux ordres d'idées qu'il faut bien distinguer pour conclure sainement. Il y a, d'une part, la question de la dissociation, d'autre part, celle de la décentralisation, comme j'ai eu soin déjà de les départir, rien que pour exposer les idées de notre auteur.
Sur l'affaire de la dissociation, je suis pleinement avec M. Barrés. Le Français est admirable pour ne point s'associer. Il est individualiste de nature. Les fédérations de volontés, — qu'on me pardonne ce que le mot a de prétentieux, il rend trop bien ce que je veux dire, — les fédérations de volontés que son histoire lui avait comme imposées, il les a laissées se dissoudre avec un soin jaloux, et quand elles ont été bien délabrées, il leur a porté le dernier coup avec allégresse. Qu'il faille réagir contre cette tendance déplorable qui a fait le Césarisme, qui a fait le Boulangisme, qui refera l'un ou l'autre un de
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ces jours, c'est tout à fait mon avis ; et j'y tiens non seulement comme libéral, mais tout simplement comme patriote, parce qu'il est bien certain que le grand groupement qui est l'I'^tat n'encadre pas d'assez près l'individu pour le soutenir et pour mettre en jeu toute sa force.
Sans groupements secondaires, intermédiaires et plus étroits, l'individu s'abat et languit, devient poussière humaine plutôt que nation. Une nation sans « corps intermédiaires », comme disait Montesquieu, n'est pas une « nation constituée », comme disait de Donald, et les deux mots sont excellents. C'est la théorie de Montesquieu; c'est celle de Taine, c'est la mienne ; c'est celle qui, à travers quelques écarts et aventures intellectuelles, est admirablemml renouvelée dans les livres, dans tous les livres du très pénétrant et très distingué M. Durkheim. Enfin à mon avis c'est la vérité. Aux faisceaux sociaux qui ont existé autrefois et qui ont disparu, d'autres devront succéder à bref délai, se formant peu à peu des nouvelles forces vives du pays ; ou la France sera non seulement dissociée, comme dit M. Barrés, mais « déconstituée ».
L'autre affaire, c'est c'est celle de la décentralisation. Elle n'est pas du toutla même. Elle est plus complexe, et il ne suffit pas de dire: il faut décentraliser. Je distingue trois décentralisations possibles, dont l'une serait mauvaise, dont l'autre serait à moitié mauvaise, et dont la troisième serait excellente.
Il y a la décentralisation politique, la décentralisation administrative et la décentralisation intellectuelle.
De la première, il ne faut vouloir à aucun prix. Aucune nation d'Europe n'est assez centralisée politiquement, financièrement, militairement, pour être sûre de résister à ses voisins. L'Europe est un champ de bataille. Chaque nation est un camp. Il faut dans un camp une unité absolue dans le commandement et dans l'organisation de la transmission du commandement. La centralisation politique, militaire, financière est une nécessite absolue, que nous avons imposée aux autres nations, et qu'à leur tour, pour s'être organisées comme nous, elles nous imposent.
La décentralisation administrative est possible et il est bien certain que beaucoup de choses se font à Paris qui pourraient se faire en province mieux et plus vite. Une certaine mesure d'autonomie rendue à cet égard, je ne dirai jamais à la commune, mais au canton, à l'arrondissement, au département, à la région, est dans les choses souhaitables.
Seulement c'est vite dit « centralisation politique, décentralisation administrative ». Ne voit-on pas que les questions administratives et les questions poli- j tiques sont tellement connexes, tellement engrenées que la plupart des questions administratives sont des questions politiques, et que, par conséquent, on ne ]
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peut pas, trois fois sur quatre, dt^cenlraliser sur l'un de CCS deux domaines, sans déccnlraliser sur l'autre? Aussi, sur ce second point, il ne lauL procéder que par demi mesure, ou i)liit()t par mesures de détail, sans théorie préconçue et sans parti pris, en examinant chaque détail en lui-même et en ne prenant de décision que pour lui, sans juger que ce qui paraît ])on pour lui serait bon pour son voisin. En décentralisation administrative, il y a à faire un travail de minutie, de patience et de prudence extrême, avec cette seule idée générale que toute rectification aboutissant à une décentralisation administrative qui ne pourrait avoir aucun relentissement dans le domaine polilique, serait une bonne chose. — Et ce travail devra être fait ; mais il y faudra des mains bien légères, bien adroites et dirigées par des tètes infiniment informées.
Enfin, je n'ai aucune réserve à apporter au dessein de décentralisation intellectuelle et je vois avec plaisir que c'est surtout à cette décentralisation-là que M. Barrés semble avoir songé tout le long de son volume. 11 est excellent et il est sans aucun inconvénient que l'être humain soit élevé, dressé, instruit là où il est né, là où il a ses « racines ». La vie intellectuelle provinciale doit donc être ranimée par tous les moyens possibles, et la décentralisation intellectuelle est à souhaiter, et doit être aidée de tout cœur.
Je ferai remarquer que c'est le gouvernement républicain et le parti républicain qui ont fait dans ce
I'i!o)>os t.nTrr. Mnr.s. — li= s:'.i;if. 23
sens le plus d'efforts. La « liberté de l'enseignement » est une mesure de décentralisation intellectuelle au premier chef, et la liberté de l'enseignement a été rétablie en France, sinon par le parti républicain tout entier, du moins par la République de 1848. Et voici, — c'est d'avant-hier, — que le gouvernement républicain et le parti républicain, en donnant l'autonomie aux Universités de province, ont réalisé une mesure de profonde et puissante décentralisation intellectuelle. Désormais les « provinces », car ici il s'agitvéritablement de provinces, auront la vie intellectuelle, exactement, qu'elles voudront avoir. Il dépendra d'elles que le rejeton local soit nourri aussi substantiellement, et même davantage, que s'il se « déracinait » et se transplantait à Paris. Il y a là tout un avenir, que les provinces comprennent, qu'elles ont salué avec ferveur et que certainement elles s'appliqueront de tout leur courage à faire grand. Sur ce domaine-là, je ne vois point de faux pas à craindre et je ne vois que de très beaux résultats à espérer.
On voit combien d'idées intéressantes et passionnantes contient le livre plus longuement médité que diligemment écrit de M. Barrés. Il est certainement regrettable que, comme roman, il ne soit pas plus heureux. Mais, voyez-vous, c'est un roman qui s'adresse, de propos délibéré, à ceux qui ne tiennent '^ pas du tout à trouver un roman dans le volume qu'ils
ouvrent; et alors... 5 Novembre 1897.
LUCIEN MUHLFELD
Le Mauvais Désir.
Le début de M. Lucien Muhlfeld dans le roman est à signaler. M. Muhlfeld n'était connu jusqu'à présent que par des articles de critique, très intelligents, aussi malveillants d'ordinaire que le lecteur pouvait le souhaiter, mais qui révélaient un sens littéraire très aiguisé et même très aigu. 11 se hasarde aujourd'hui dans le roman, et il y marque sa place avec distinction.
11 y a lieu d'abord de le féliciter d'avoir renoncé à la triade si consacrée qu'elle semblait devenue obligatoire. « Le mari, la femme et l'amant ? — Non ! — Non ? — Non ! — Pas possible ! 11 faut croire que si. » Il n'y a pas de mari dans le roman de M. Muhlfeld. Absence de mari. L'absence de mari, cela soulage, comme disait cette femme aimable. Cela ne soulage pas seulement les femmes aimables ; c'est un bien grand soulagement pour le lecteur.
356 PROPOS LITTERAIKHS
Félicitations encore : très peu de « mœurs parisiennes ». Sauf deux ou trois cinq heures, et courts, comme il serait à souhaiter que fussent tous les cinq heures, et après tout, rendons-les courts en ne les hantant point; sauf un ou deux déjeuners au cercle ; sauf deux ou trois matinées à la Bodinière ; et, d'ailleurs, elles sont excellentes, et il y a là un professeur pour dames, cornac d'étoiles, que je vous recommande : sauf donc une vingtaine de pages, ce qui suffit, point de mœurs parisiennes. Le roman est à peu près tout entier un pur roman psychologique.
Ce n'est pas à dire, pour tout cela, qu'il soit un roman de famille ; et les familles sont prévenues. C'est un roman, au contraire, qui, en vérité, est instructif même pour des lieutenants de dragons. Il n'évite point les indications analogues <à celles de VArs amandi du bon Ovide, ou, s'il les évite, il ne réussit pas à ne point les rencontrer, mais, enfin, le fond de l'ouvrage est diligemment et savamment psychologique, et ce n'est que pour cela que je m'y arrête.
On voit même que l'auteur s'est documenté : dans ses souvenirs d'abord, etsansme piquer du finir d'artilleur, j'ai senti çà etlà, en le lisant, quelque odeur éparse d'autobiographie ; ensuite dansles livres qui sont classiques relativement à la question. Il a lu VÈihique de Spinoza, le livre de chevet de Flaubert et de M. Bourget. II a lu l'/lmoMr de Stendhal, et, par parenthèse, on voit qu'il ne l'a pas trouvé bon, en quoi, si antipathique par ailleurs à M. Muhlfeld, je
LUCIKN MUHLFKLl) Toi
me trouve en pleine communauté de sentiments avec lui. Il a lu Fnnny de Feydeau, et l'a goûtée, ce dont je suis heureux. Ces choses-là font plaisir aux gens de mon âge.
Bref, il s'est informé. Il a eu raison. Et il nous montre qu'il s'est informé. Il a tort. Il ne faut jamais, dans un roman, révéler la documentation. Cela donne brusquement à l'œuvre un airdidactique, et l'air didactique jette un froid. Mais nonobstant, M. Mulilfeld s'est documenté, et moi, en tant que critique, je ne puis pas lui en vouloir.
Ne pas croire d'après ce qui précède que le Mmivais dcsir soit un « art d'aimer ». C'est plutôt un ait de la jalousie. C'est un traité de la jalousie virile. La jalousie virile est très difïérente, comme on sait, de la jalousie féminine ; elle est extrêmement rare comparativement à celle-ci, puisque la jalousie est presque exceptionnelle chez les hommes et est universelle chez les femmes ; elle est très intéressante, du reste, parce qu'elle est beaucoup plus complexe que la jalousie féminine et soulève et excite tout un peuple de passions très différentes les unes des autres.
Le cas choisi par M. Muhlfeld pourrait bien être le cas type, la jalousie à l'état pur, à l'état absolu, sans mélange d'aucun affluent. C'est, en effet, la jalousie d'un homme qui n'aime pas. M. Cauzel n'aime pas M'-"^ Auberl, jeune divorcée qui l'adore absolumont ot exclusivement. Il n'aime pas M'"*" Auhert. 11
est sensuel, extrêmement, et avec des puissances un peu inusitées qui étonneront un peu les Parisiens; mais il n'aime pas.
Entre quatre heures etdemie et cinq heures, quand M'"^ Aubert n'arrive pas, est en retard, il est partagé entre une assez grande satisfaction de cette absence et une inquiétude sur la question de savoir oi^i elle peut bien être. Et ceci est précisément la jalousie sans amour.
M. Cauzel trompe M"^^ Aubert, sans en éprouver ni remords, ni regrets, ni inquiétude, ni absolument quoique ce soit. Il n'aime pas.
M. Cauzel est éloigné par ses fonctions, pour un temps assez long, de M'"*" Aubert, et son premier mouvement est l'allégresse et l'élan joyeux du collégien qui part en vacances. Et son second mouvement est une angoisse, et il se demande avec un serrement de cœur ce que pourra bien faire M'"^ Aubert pendant ce temps-là ; mais sa première sensation a été de délivrance. 11 n'aime pas.
Il est même de ceux qui n'aimeront jamais, et qui ne sauront même pas ce que c'est ; car il est sensuel avant d'être sentimental, et si le sentiment mène à la sensualité, jamais la sensualité n'a mené au sentiment. Aucun amour n'est l'amour s'il n'a pas commencé par être une amitié.
Donc Cauzel est jaloux sans amour ; et c'est ce que j'appelais proprement la jalousie à l'état pur.
Je suppose qu'il ne se trouvera aucun naïf pour
LrClKN MIULFKLI) r)9
nous dire : « Comment cela est-il possible ? » Rien n'est plus réel, et rien n'esl pins naturel. On aime parce qu'on aime et Ton est jaloux parce ({u'on s'aime soi-même. On aime par amour et l'on est jaloux par amour-propre. « H y a dans la jalousie plus d'amour-propre que d'amour », dit La ilocliefoucauld. Et encore : « Ce qui rend les douleurs de la jalousie si aiguës, c'est que la vanité ne peut servira les supporter. » Et j'ajouterai : ce qui rend la jalousie insupportable, c'est que non seulemenl la vanité n'en console pas, mais que c'estelle qui soulTrc. Donc il est tout naturel d'être jaloux sans aimer. iMais il y a plus. C'est la jalousie sans amour qui est la plus douloureuse, parce qu'elle n'est accompagnée de rien qui la console. Celui qui est jaloux et qui aime est consolé de sa jalousie par son amour. Comme « le plaisir de l'amour est d'aimer » et non autre, quand on est jaloux étant amoureux, la jalousie, ici, trouve un adoucissement dans sa source même. C'est pour cela, comme le dit encore l'inépuisable moraliste, que « l'on pardonne tant que l'on aime ». On pardonne tant que l'on aime, parce que la jalousie, qui est une souffrance, est tempérée par l'aflection, qui est un plaisir, et, par suite, la jalousie, n'est pas intolérable. Mais la jalousie qui est sans amour et qui n'en vient pas, est sans consolation, sans tempérament et sans allégeance. Elle est une pure et simple maladie de l'amour-propre. Il n'v a rien à faire à cela.
^(30 Ï^ROPOS LITTÉRAÎRËS
Et tel est M. Cauzel, que nous ne vous donnons? pas comme un homme aimable, et que nous ne vous souhaitons pas de rencontrer sur votre chemin si vous portez cornette ; mais quiest un cas extrêmement intéressant.
Une remarque sur la forme que prend la jalousie chez M. Cauzel, ou plutôt sur la forme que Fauteur dit qu'elle ne prend pas. Vous connaissez assez, ne fût-ce que par M. Bourget, l'admirable théorie de Spinoza sur l'hallucination dans la jalousie, sur cette vision matérielle de l'infidélité de la femme aimée. Or M. Cauzel a-t-il la vision? ou M. Cauzel ne l'a-t-il pas ? Question de haute psychologie. Non, répond l'auteur, Cauzel n'a pas la vision. Il l'airirme lui-même : « Il est très rare qu'on soit tourmenté par la vision d'une impudeur. » Je ne suis pas de l'avis de M. Muhlfeld. Cauzel est un sensuel : il doit avoir la vision. L'intellectuel, le sentimental jaloux n'a pas la vision. Il est tout aussi jaloux que s'il l'avait, je crois ; mais il ne l'a pas. Le sensuel Fa toujours, c'est la forme même, la forme aiguë, de sa jalousie, c'est la forme même delà maladie où il est en proie.
Mais encore, me dira-t-on, ce Cauzel qui a la jalousie à l'état pur, de quoi est-il jaloux? Car encore, faut-il bien que sa jalousie ait un objet. — Mais, s'il vous plaît, il est jaloux de tout ; et c'est ce qu'il y a de plus naturel encore. Vous avez connu des gens qui étaient jalouK du passé. C'est très répandu.
LL'CIEX MUHLFELb àiJÏ
Vous (311 avez connu qui étaient jaloux de l'avenir. — Non ! — Allons donc ! Tous les vieillards sont jaloux de l'avenir, à tel point que celte préoccupation, quelquefois, leur ferme les yeux sur le présent. Eh bien, l'homme qui est jaloux du passé ou de l'avenir, de quoi soulTre-lil ? D'un mal réel? Non. De quoi donc ? D'une possession limitée, d'une possession incomplète, de se dire : « Elle m'appartient ; mais elle ne m'a pas toujours appartenu : elle m'appartient ; mais elle ne m'appartiendra pas toujours. »
Or, cette soufTrance qui vient du sentiment de la possession incomplète a toujours une matière, trouve toujours une matière, quel({ue dévoué, dans le sens complet du mot, que soit l'être aimé. Personne au monde ne vous appartient complètement. L'être que nous possédons nous échappe tellement, par ses fréquentations, par ses habitudes, par ses pensées, par mille fuites parfaitement involontaires, du reste, que la possession est toujours infiniment limitée, infiniment incomplète, et à tel point que le mot possession lui-même est la plus amère des ironies, pour être le plus fou des non-sens.
Voilà pourquoi il arrive si souvent à ceux qui aiment, et ils en sont assommants, par parenthèse, de vous reprocher de n'être pas jaloux : w Vous n'êtes pas jaloux, vous ne m'aimez pas. » Traduisez : M Vous n'êtes pas insupportable, donc vous n'êtes pas amoureux. » Oui; mais tout de même, ils ont
raison. Cela veut dire : « Vous ne souffrez pas de ce qu'une possession a toujours de misérablement, de ridiculement incomplet. Cela équivaut presque à ne pas désirer posséder. Vous ne m'aimez pas, puisque vous ne m'aimez pas plus qu'il ne faut. »
C'est vrai. Un propriétaire qui, comme tous les propriétaires, avait la fureur de s'arrondir, me disait: « Moquez-vous ! Celui qui ne désire pas tout ce qu'il n'a point, c'est qu'il n'aime pas ce qu'il a. C'est un faux propriétaire. Moi, je suis un vrai propriétaire. »
Il raisonnait juste. Cauzel de même. Il souffre exactement de tous les moments qu'il ne passe pas avec M""^ Aubert, et il est jaloux de toutes les parties de l'espace qui contiennent M'"^ Aubert quand elle n'est pas chez lui. Il jalouse le monde, les salons, les théâtres, les rues et la Bodinière. Il reprend le fameux couplet de Corneille: « Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature. » Ceci a été dit par tout homme qui aimait et encore plus par tout homme qui, sans aimer, était jaloux ; parce que celui qui aime prend un certain plaisir au sacrifice, pourvu qu'il ne soit pas gros, tandis que celui qui n'aime pas est incapable de tout esprit de sacrifice, et est en proie tout entier à l'esprit de possession, lequel est illimité, de sa nature.
Aussi c'est très juste et assez profond ce que dit Cauzel du jeune amoureux qui était jaloux de (( Fanny ». L'amoureux de Fanny est jaloux, comme
LUCIKN MUHLFELl) :i()3
on sait, du mari (ce qui par parenthèse a paru d'une stupide invraisemblance aux critiques du temps. J'ai les textes. Je n'ai pas le loisir de les citer. Oh ! les critiques ! Pauvre nous !).I1 est donc jaloux du mari, et non sans cause : (( Mais, dès lors, dit Cauzel, le cas imaginé par le romancier est trop simple. Il décrit une douleur justifiée et évidente. Vraiment nous sommes plus compliqués que cela... Ce n'est pas là de la jalousie, cela I Le propre de la jalousie est d'être déraisonnable. Savoir est déjà une détente. Le vrai jaloux, disait Desfeuilles, n'est pas celui qui sait ; mais celui qui doute. »
Destt:;uilles disait cela ; j'en félicite son érudition ; car on lit dans LaRochefoucauld : « La jalousie se nourrit dans les doutes. Sitôt qu'on passe à la certitude, elle devient fureur ou elle finit. » Il n'en est pas moins que Cauzel voit très clair dans son aimable cœur. Il soufTre d'une jalousie qui n'est pas justifirn, qui n'a pas d'objet précis, qui^, par conséquent, les a tous, et qui par suite n'en est que, sinon plus forte, du moins plus agaçante, étant multiple et à chaque instant renouvelée. Où il a tort, c'est quand il se dit plus compliqué. Non, son cas est aussi simple qu'unautre. Il est autre, seulement ; ilest particulier. Il consiste à être jaloux de tout au lieu d être jaloux de quelqu'un. C'est intéressant ; mais c'est simple.
A ce propos, le seul reproche un peu grave que je ferai à M. Muhlfed, c'est d'avoir précisément, à
oSi PROPOS LITTÉKAIUEJi
un moment donné, changé la nature de la jalousie de Cauzel, et d'avoir, de cette jalousie indéterminée, fait une jalousie à objet précis. A un certain endroit du récit, Caazel devient jaloux d'un bon géant qui fait une cour timide à M'"'' Aubert, et cela dure quelque temps. Cela me paraît une faute. Cela fait de Cauzel, pour un temps, un jaloux comme un autre, un jaloux comme Othello ou comme le Barbouillé. Il n'est plus le jaloux en soi qu'il était. Cela modifie son caractère et le caractère, aussi, de tout le roman.
Sans doute, rien n'est plus naturel que ce fait que la jalousie indéterminée se transforme à tel moment en une jalousie circonsci'ile, et d'impersonnelle devienne personnelle. C'est tout simple. Seulement, [)Our la bonne composition du roman, il faudrait que cette transformation arrivât à la fin, comme une espèce de conclusion psychologique. — De même aussi que ce pourrait être l'inverse, et ceci encore serait juste et bien disposé : un monsieur jaloux d'abord de quelqu un, puis quand l'objet de sa jalousie aurait disparu, restant jaloux d'une façon générale, comme d'habitude prise et comme d'une blessure une fois faite qui s'élargit et se creuse toujours. xMais dans le Mauvais désir, ce n'est niTun ni l'autre. Cauzel est d'abord jaloux de tout le monde ; puis il est jaloux de Bargeaud ; puis il redevient le jaloux de l'univers. C'est d'une composition un peu fiottante, et, du reste, encore mieux valait-il, pour l'unité et la netteté de l'étude entreprise, que, d'un
LUCIKN MUHLFKM) Ziô
bout à l'aulre du roman, la jalousie de Cauzel gardât le même caractère, celui de la maladie du soupçon, s'appliqua)} t à tout, daiis rame triste d'un homme qui, n'étant (^ue sensuel, est incapable d'amour.
.le n'ai pas besoin de dire après ces observations que le Mauvais désir n'est pas un livre gai. C'est un livre profond et triste et de plus en plus amer, qui rappelle les romans de la lin du xviii'' siècle. On ne saurait croire combien \e?> Liaisons dantjerf'usps,vonvdn qui du reste est un chel-d'œuvre, a eu d'intUience sur toute la génération littéraire qui a suivi 1870. On sait que M. Hourget lui-même, quoique capable de s'en airranchir, n'a pas laissé de subir lui-même cet empire. Toute cette littérature semble être sortie d'un mot que dit Uenée Mauperin dans le roman qui porte son nom : « Les romans, oui ; c'est assez gentil. Mais pourquoi parlent-ils tous d'amour ? Pourquoi n'y a-t-il que de l'amour dans les romans, alors qu'il n'y en a pas du tout dans la vie ? » Eh bien, précisément, les romanciers modernes se sont ingéniés à faire des romans d'où l'amour fût absent et où fût étalée l'immense tristesse de ceux quiaiment sansamour. G'estinfiniment intéressant; mais il en reste à la bouche une saveur acre.
Il n'en est pas moins vrai que le Mauvais désir est une œuvre très distinguée. J'avertis qu'il faut la lire jusqu'au bout parce que le commencement, à franchement parler, est franchement mauvais ; mais à partir de la centième page le livre est bon, et à la fin
il est tout à fait remarquable. Il est peu de choses qui soient plus pénétrantes que l'analyse, d:ins toute leur suite, des sensations de Gauzel, après la mort de sa maîtresse. Ce sont là, absolument, de maîtresses pages. Le début de M. Muhlfeld dans le roman est un incident littéraire à quoi il faut faire attention. C'est une très grande promesse (1).
7 Octobre 1898.
^1) M. Muhlfeld est mort, bien prématurément, en 1902.
M. Henri Lichtenberger s'est donné récemment la peine et nous a rendu le service de résumer avec la plus grande clarté les principales théories de Nietzsche (1); le 22 mars dernier, M. de Wyzewa a fait à la salle des conférences de la rue des Mathurins une leçon très nourrie et très solide sur le philosophe allemand, dont je crois bien qu'il a été le premier, introducteur en France il y a une dizaine d'années. U est d'actualité de jeter un coup d'oeil sur une manière de doctrine qui n'a pas été sans une apparente ou superficielle influence en Europe et particulièrement en France depuis quelque temps.
Je commencerai par les conclusions générales de Nietzsche et je tâcherai de remonter à leurs origines, à leurs racines, à ce qui a pu et dCi les produire dans son esprit. Cette méthode à Tinverse me pa-
(1) La Philosophie de Nietzsche, par M. Henri Lichtenberger (Bibliothèque de Philosophie contemporaine).
aoa PROPOS littéraires
raît, pour une fois, la meilleure, la plus propre à ineltre les choses en toute clarté.
Les conclusions générales de Nietzsche, les voici :
Ce qui est bon et sain, c'est la force. 11 n'y a qu'un droit sacré au monde, c'est le droit de la force. La guerre, par exemple, est sainte en ce qu'elle est saine. Elle montre où est la force et où est la faiblesse, où est la santé, où est la maladie. EUecst une expérience qu'institue le sage, ou qu'il devrait instituer, si les circonstances ne le faisaient à sa place, pour éprouver la valeur d'une race, d'un homme ou d'une idée et pour faire progresser la vie. Pascal a dit : « Ne pouvant fortifier la justice, ils ont justifié la force. » //sont eu raison ; ou plutôt on n'a pas à justifier la force. Elle est juste. « Une bonne cause, dit-on, sanctifie la guerre. Moi je vous dis : c'est la bonne guerre qui sanctifie toute cause. » Voilà la vraie morale.
On s'y trompe parce qu'il y en a deux, une fausse qui a eu l'adresse de se faire passer pour la seule, pour la morale, et pour immoraliser tout ce qui n'était pas elle ; et une vraie, fondée sur la nature, qui est devenue mal portée et scandaleuse et qu'on n'ose plus avouer. La première, c'est la morale des esclaves ; la seconde, c'est la morale des maîtres.
La morale des esclaves, inventée par les esclaves, consiste à dire qu'il faut soulager et consoler l'humanité ; la soulager soit par la justice, soit parla
charité ; la consoler par l'espérance d'un monde meilleur, soit ici-bas, soit au delà, se consacrer à elle et à tout ce qui peut adoucir ses maux. Ici christianisme et philosophie du xviii'' siècle et de la llévolution française, sans se confondre, peuvent vraiment être confondus. Ils ont des moyens différents, mais un même esprit ; le fond de leur pensée est exactement le même : pitié. — Lapitié est malsaine. Elle est chez le faible un désir d'apitoyer les autres sur lui, sentiment d'esclave ou de mendiant ; — chez le fort surprise de sa sensibilité ; ou, et plus souvent, doute sur son droit, volonté affaiblie par un scrupule de « justice », « d'égalité >, de u fraternité humaine », chimères que les faibles ont fini par faire passer dans l'esprit des forts ; plus souvent encore peur, et rien autre; dans tous les cas, symptôme très probable de dégénérescence. Toutes ces théories fondées sur le pessimisme et aboutissant à un rêve quiétiste sont simplement un indice que ceux qui les ont pensées souffraient de quelque malaise physiologique.
Voilà en gros la morale des esclaves qui, du reste, a été soutenue en son évolution, aujourd'hui triomphante, par beaucoup d'habileté insinuante, et qui peut passer, à un point de vue particulier, pour un triomphe de la sophistique et de la rhétorique. Socrate contre Gorgias, c'est très intéressant. C'est Socrate qui est le sophiste et le rhéteur.
La morale des maîtres, la voici : èUc fort, être dur,
l'ii'ii'DS i.irTih Air.i--. — o'' SLiiiE. 24
370 PROPOS LITTi'llAniES
être impitoyable, et réaliser les œuvres de force. Le type vrai de riiumanité c'est le féodal. Courage, audace, rudesse, patience, dureté pour les inférieurs et your soi-même ; solidarité et esprit de sacrifice entre forts, pour maintenir homogène et résistant le troupeau sacré; rigoureuses lois en toutcequi a trait au mariage, à l'éducation des enfants, aux relations entre vieux et jeunes pour prévenir toute dégénérescence ; du reste, à l'égard du faible, nulle idée ou de charité, ou de justice, ou de pitié, encore moins de solidarité et de fraternité. « Soyez durs », c'est le mot du féodal, c'est le mot du « maître » ; c'est le mot de tout homme qui sent et qui sait le droit du supérieur et qui n'a pas été attendri par une sensiblerie féminine, affaibli par un sentimentalisme de romance, apitoyé par les pleurnicheries des faibles ou séduit par leurs sophismes.
— Mais on ne peut pas rêver de nos jours une société féodale I
— Si vraiment I Mais le féodal moderne sera (( l'homme supérieur », l'homme fort par son intelligence et surtout par sa volonté, en un mot le « surhomme » (Uebermensch). Celui-ci se distingue du troupeau humain en ce qu'il n'a pas de devoirs envers ce que la morale des esclaves appelle ses semblables et qui ne sont pas du tout ses semblables. Il n'a de devoirs qu'envers lui-même, et peut-être, en second % lieu, envers ses pairs. Mais son premier devoir est de développer son moi, c'est-à-dire sa volonté, d'une
manière fi la fois intensive et réglée, de façon à lui donner toute l'extension, toute la grandeur, toutela force et toute la faculté d'action et tout l'empire dont il est capable. Au fond, tout est lii : être toute la force qu'on peut être, c'est le devoir.
Le surhomme verra ensuite s'il n'y a pas utilité pour lui et pour le triomphe de la force à s'associer à d'autres hommes supérieurs : « Je rêve d'une association d'hommes qui seraient entiers et absolus, qui ne garderaient aucun ménagement et se donneraient à eux-mêmes le nom de destructeurs, qui détesteraient le pessimisme paresseux et résigné, et, sans pitié ni pour les autres ni pour eux, se sacrifieraient à l'œuvre de la vie dans l'humanité. » — Mais avant tout, le devoir c'est d'être fort et de développer sa force et de ne pas laisser entamer sa force ; le devoir c'est d'être un moi distinct et nettement alïirmé. Or, pour Nietzsche, l'essence du moi, c'est la volonté. Le devoir c'est de tendre à être une volonté surhumaine. Le type du surhomme c'est Napoléon.
Voilà la morale des maîtres, ou plutôt voilà la morale. Il n'y en a pas d'autre.
Telles sont, ramassées et mises dans un ordre qu'il a peu cherché à leur donner, les idées générales de Nietzsche. D'où viennent-elles? De quelle source en lui, de quel instinct ou tendance intime?
D'abord du goût du paradoxe et d'un désir, très manifeste pour moi, d'étonner et de scandaliser le philistiii.il était extrêmement orgueilleux, faisait
part à l'Europe entière d'un différend et d'une brouillerie avec un ami illustre : « Nietzsche contre Wagner. » Vous sentez assez ce qu'il y a d'infatualion dans ce titre de pamphlet. — Ensuite de tendances aristocratiques innées : dès son enfance, il détestait la vulgarité, la familiarité, le « bon-garçonnisme », le « bourgeoisisme » ; il aimait tout ce qui était distingué, délicat, raffiné, élégamment excentrique. Bref un peu de snobisme ; il faut tenir compte de cela, qui, à mon avis, est incontestable...
Maisborner là l'explication, je m'empresse de le dire, serait enfantin. Il ne faut pas expliquer Nietzsche parce qui suffirait parfaitement à expliquer ses disciples. Il faut seulement en tenir compte. Il faut en tenir compte, parce que plus je vais, en toute sincérité, plus je trouve qu'entre les hommes supérieurs et nous la distance est moins grande que nous ne l'imaginions ; qu'il y a en eux beaucoup de nos petitesses et qu'ils ne laissent pas d'être menés un peu en leurs démarches, même intellectuelles, par ce qui mène intégralement les imbéciles. Mais, encore une fois, goût du paradoxe, aristocratisme de manières et snobisme ne sont pas pour expliquer toute la pensée de Nietzsche et ne doivent passer que pour légers affluents de sa doctrine.
Une première grande source, toujours vive et féconde, de sa pensée, c'est l'amour intransigeant de la vérité et l'horreur de l'hypocrisie. Ce que
Nietzsche a vu ou cru voir dans la morale traditionnelle, dans la « morale des esclaves », c'est qu'elle était une convention, et par conséquent un mensonjjje et par conséquent une hypocrisie. Elle consiste pour lui à ne pas avoir le courage de regarder en face l'humanité et le monde. Justice, pitié, charité, est-ce que cela existe en réalité ? Mais point du tout. Le monde d'une part, Thumanité d'autre part seront toujours gouvernés par la force.
Seulement des habiles ou des naïfs viennent dire : « 1° Il est faux que la force gouverne le monde. Le triomphe de la force est une apparence. Tout compensé et tout compte fait, c'est toujours le droit qui trouve sa voie et aboutit. Comme les prières d'Homère il est boiteux ; mais il arrive et sa part est encore la meilleure et la plus grande. — 2° Quand il serait vrai que la force est la reine du monde, il ne faut pas qu'elle le soit, et elle ne le sera pas toujours. Travaillons à l'avènement... ici accolade: les uns disent du (/roi/, les autres de l'amour. .. et tous ensemble: travaillons à l'élimination progressive des droits de la force. Nous y arriverons. Je vous jure que nous y arriverons »
Et ces propos, pour Nietzsche, ne sont pas autre chose que des sophismes consolateurs, énoncé-s peut-être par des badauds, bien plus sûrement par des coquins habiles. Les chrétiens, par exemple, sont les plus merveilleusement habiles de ces coquins-là.
Là-dessus il s'irrite. Non ! non ! Soyons virils ! Regardons la vérité fixement. Ayons l'inébranlable volonté d'être vrais et sincères coûte que coûte. La loi morale qui nous contraint à être sincères avec nous-mêmes nous force à l'analyser elle-même et à voir qu'elle est fausse, et elle tend ainsi à sa destruction par ses commandements mêmes. Tant pis pour elle ! Une vérité consolante n'est admissible que si elle est une vérité et non pas parce qu'elle est une consolation. Et dès qu'elle est une consolation j'ai une tendance à la soupçonner de n'être pas une vérité. La morale des esclaves parle aux hommes comme à des enfants. Elle les berce de « la vieille chanson » ; elle les encourage par des illusions. Elle les réconforte d'une espérance. Elle est comme ces émigrés dont parle de Maistre, qu'on appelait en Piémont : « Coui dHa semana cKven — ceux de la semaine qui vient » ; parce qu'ils étaient heureux, pendant des années, de la Restauration qui devait toujours se faire « la semaine prochaine ». Tout cela est bien puéril. Regardons sans baisser les yeux la nature : elle est le règne de la force. Regardons sans, baisser les yeux l'histoire : elle est le règne de la force. Regardons sans baisser les yeux la nature humaine. Qu'est-ce que le moi ? « Une volonté de puissance » (mot admirable, du reste). Tout le reste n'est que rhétorique. Tout le reste n'est que miel sur les bords du vase amer. Eh bien, si nous agissions en vérité? Si nous avions
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une morale vi^aie ? La morale vraie, c'est le règne de la force accepté virilement, froidement, résolument. La morale vraie, c'est le développement normal et naturel des instincts humains tels qu'ils sont.
— Mais il y a une hiérarchie des instincts ; et les uns, précisément pour que le développement humain soit normal, doivent se soumettre aux autres.
— Parfaitement. Or, l'instinct maître dans l'homme, l'instinct roi, c'est la volonté de puissance.
— Pas chez tous les hommes !
— Précisément, et ceux chez qui cet instinct n'est pas le premier sont désignés à être esclaves ; qu'ils le soient et je le veux ; les autres sont désignés à être maîtres ; qu'ils le soient et je le veux. Les premiers sont des hommes, les autres sont des surhommes ; ou plutôt les premiers ne sont pas des hommes, puisque ce qui fait l'homme c'est la volonté; ce sont des hommes sans moi ; les autres sont des hommes doués d'un moi ; et de ce droit, de ce privilège, si vous voulez, qu'ils régnent, comme dans la nature les forts dominent les faibles.
Cette théorie archi-aristocratique est donc comme pénétrée de l'amour, du culte delà vérité. Seulement elle se trompe peut-être sur ce qui est la vérité. La vérité est — et celte vérité-là n'est peut-être pas sans amertume, elle aussi — que dans l'humanité ce sont les faibles qui sontlesforts,dèsque, jene dirai pas ils le veulent, mais dès que des circonstances vraiment
accidentelles, qui les empêchent un temps d'être les plus forts, ont disparu.
Au lendemain d'une conquête et pendant un certain temps, oui, les moins nombreux, puissamment armés et organisés, dominent les autres, eiil y a des esclaves. — Cela ne dure jamais. Les faibles remportent toujours, parce qu'ils sont lesplus forts, étant le nombre, et alors le « maître » devient le « chef », ce qui n'est pas du tout la même chose. Le chef c'est une nécessité d'organisation sociale ; le maître c'est une supériorité naturelle indiscutée comme celle du lion sur le mouton. Je crois qu'il y aura toujours des chefs ;il n'y a eu de maîtres qu'à une époque de l'humanité où le secret de l'armement était incommunicable et où la révolte des faibles, plus nombreux contre les forts peu nombreux, était impossible.
L'antiquité a été précisément la transformation lente — parce qu'à cette époque les secrets d'arme ment, de science militaire et aussi de législation et aussi de religion étaient bien gardés — mais la transformation graduelle des maîtres en simples chefs. Cette transformation s'est opérée de la même façon et beaucoup plus vite au moyen âge. Et enfin, de nos jours, je ne dirai pas l'essence de la démocratie puisque Nietzsche me répondrait : « Précisément ! il n'en faut pas » ; mais je dirai la vérité de l'état humain est que non seulement il n'y a plus de maître et il ne peut plus y en avoir ; mais le chef même tend à disparaître, parce que la loi même de la force veut
NIKTZSCHE 377
que le plus fort règne, à savoir les plus nombreux, à savoir les faibles. 11 suffit pour cela qu'ils soient unis, même sans droits politiques, et non pas unis d'une attache bien puissante, mais unis dans cette seule idée qu'ils ne seront pas corvéables à merci par une minorité. Le surhomme est par cela seul impossible. Avec la simple facilité et rapidité d'information et de communication des idées, le surhomme, s'il existe, sauf accident historique comme Napoléon, — et encore Napoléon représentait la revanche des faibles contre les forts de ci-devant, — le surhomme devient impossible.
Et ce n'est qu'une application de la loi de force si les faibles gouvernent, et je suis le premier, moi qui n'adore nullement la force, à trouver qu'ils gouvernent trop. Si les faibles dominent, c'est tout simplement qu'ils sont les plus forts. Le paralogisme de Nielzsche c'est donc de vouloir tirer de la loi de la force précisément le contraire de ce qu'elle contient et comporte, et d'appuyer sur cette loi précisément ce qu'on devrait tirer d'un autre principe en protestant contre elle. Si la « morale des esclaves » n'est pas dans le vrai en prêchant, plus ou moins, et en dilférents termes, la pitié, ou la justice, oul'égalité, ou la charité ; la ^( morale des maîtres » y est encore moins en préchant l'inégalité comme dérivant du droit de la force, laquelle toujours, et de nos jours plus que jamais, contient le contraire.
a78 PROPOS LITTÉRAIRES
Mais c'est qu'aussi le « désir d'être dans le vrai » n'est pas encore la véritable source de la morale do Nietzsche La vraie source de la morale de Nietzsche, c'est le désir d'être dans le beau. Si on le poussait, voici le dialogue:
— Pourquoi des féodaux ?
— Pour que la force règne.
— Pourquoi tenez-vous à ce que la force règne ?
— Pour que la faiblesse ne règne pas !
— Que vous fait la faiblesse ?
— A ce qu'elle existe, aucune objection ; mais à ce qu'elle règne, il y a contresens !
— Pourquoi ?
— Parce que dans toutTunivers c'est le fort qui opprime le faible.
— Eh bien?
— Eh bien, l'humanité, si elle était autrement que l'univers, serait une anomalie.
— Que vous fait que l'humanité soit une anomalie dans l'univers ?
— C'est étrange ; c'est ridicule.
— Si je m'accommode de cette étrangeté et de ce ridicule, trouvant qu'au moins il n'est pas odieux? Est-ce à l'amour de la régularité que vous sacrifiez le bonheur du genre humain ?
— Mais c'est qu'il ne serait pas seulement irrégulier, votre genre humain, il serait affreux. La pitié pour les faibles, le dévouement des forts aux faibles, les sociétés organisées pour la protection du faible,
NIKTZSCHK :}71)
luiil cela, simplement, appelle plus de faibles a l'existence et dégrade l'espèce humaine, l.e faible est un être marqué par la nature comme devant périr. Toute votre morale et toute votre sociologie semblent être et sont dirigées vers ce but : l'arrachera la condamnation de la nature; le sauver malgré elle. C'est si vrai, que vous le sauvez même malgré lui. Le nombre des suicides augmente. Pourquoi ? parce qu'autrefois le faible était éliminé par le fort ; maintenant il est tellement sauvé par vous qu'il est forcé de s'éliminer lui-même. Avec cette folie de sauvetage, cette fureur d'arracher à la mort ce qui doit périr, vous faites une Europe qui est en pleine décadence. On peut craindre de voir la race humaine cesser de grandir et s'enlizcr dans une incurable médiocrité. Une race de souHreteu.\, malingreux, miséreux, voilà ce que vous appelez le bienfait de la civilisation moderne I^arlout apparaissent des symptômes irrécusables du ne diminution de vitalité. Au bout de cela qu'y a-t-il ? La disparition de la vie, tout simplement. L'humanité se donne la mort par sa démangeaison de vouloir vivre plus nombreuse, et, du reste, plus doucement et délicatement. La civilisation est un suicide. En attendant, l'humanité tend avec énergie vers la laideur. Les beaux types d'humanité n'existent plus. Le genre humain devient hideux.
Soyez sûrs que voilà le fond même de Nietzsche. Nietzsche, tout au fond, ncst qu'un esthète, un
adorateur de la beauté, et c'est à son rêve de beauté qu'il sacrifie justice, pitié, solidarité, fraternité, charité et le reste. Le faible, le pauvre, le souffrant, pour lui est une laideur, une tache du genre humain, un ulcère de l'humanilé. Il ne peut pas le souffrir. Turpis egestas. — Il n'est pas tant féodal qu'il n'est grec, qu'il n'est attique. Ses premiers livres sont sur la tragédie grecque et sont un rêve « apollinien », comme il aime à dire. Des intellectuels artistes, beaux eux-mêmes, et réalisant le beau, en laissant un peuple d'esclaves réaliser l'utile, voilà sa véritable, sa fondamentale conception de l'humanité. Que le christianisme ait précisément pris le contre pied de cette conception et bousculé un peu le monde qui la réalisait en partie, c'est justement ce qui fait que Nietzsche a le christianisme en horreur. I^'humanité est faite pour être belle, pour concevoir la beauté et la créer dans ses œuvres et en elle-même, pour tirer du marbre et de sa propre chair une race de dieux. Le fond de Nietzsche le voilà, sûrement.
Absolument insensible à cette considération, je ne puis rien dire du système de Nietzsche, si ce n'est qu'il me paraît une curieuse et intéressante monstruosité. Il est brillant, ingénieux, éloquent, quelquefois même, par l'expression que Nietzsche sait lui donner, admirablement poétique. Je vois l'influence détestable qu'il peut avoir, n'y ayant sot orgueilleux, et tous les sots sont orgueilleux comme tous les or-
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gueilleux sont sols, qui ne se décerne immédiatement le titre et le privilège de surhomme, et n'en conclue immédiatement que « tout lui est permis » ; et je ne vois point, d'autre part, quelle bonne influence celte doctrine peut exercer.
M. Henri Lichtenberger, peu nietzschéen, oh ! très peu, mais cherchant à dire, néanmoins, quelque chose en faveur de son auteur, insinue timidement que si cette doctrine « peut évidemment contribuer à détruire l'équilibrp moral de natures chez lesquelles les inslincls égoïstes sont déjà développés outre mesure, elle peut aussi, inversement, aider d'autres natures à arriver à l'harmonie en les prémunissant contre certains excès et certains dangers que présentent les diverses formes de la morale humanitaire... » — En d'autres termes, la morale de Nietzsche peut enrayer quelque Vincent de Paul. Parfaitement, et je reconnais que les Vincent de Paul ne vont pas sans quelque excès. Mais le danger de leurs excèsou de leur multiplication est, je crois, relativement faible et peut presque passer pour quantité négligeable. 11 a efTrayé Nietzsche, et je lui en tiens compte ; mais, en m'appliquant, je ne puis pas arriver à en être effrayé autant que lui. J'attendrai qu'il soit plus manifeste, plus évidemment formidable. Tout est afl'aire d'opportunité en ce monde de contingences. Par exemple le dévouement de l'individu à TEtat a, lui aussi, ses dangers, et cependant ce n'est pas du côté de ce danger-1 • que j'ap-
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pelle poui' le inument FattenUon des moralistes. La morale de Nietzsche ne peut avoir qu'un bon effet, susciter les énergies de la volonté, inspirer le désir de réaliser tout son moi, ce qui est une bonne chose. Encore faut-il, quand on développe son moi, savoir ce qu'on en fera quand il sera complètement réalisé, et je crois même que, le développer in ahslrarJo, dans tous les sens, dans tous ses sens, et sans but, étant fatigant sans être utile, et très décevant, et une gymnastique très vaine, il faut d'abord avoir 1 idée du but à poursuivre, et se développer, uniquement, ou surtout, dans la direction que ce but nous marque. — Or le but indiqué par Nietzsche ne me paraît pas très recommandable. A tous égards, l'inélégante morale des esclaves me semble pour quelque temps encore avoir du bon.
2 octobre 1898.
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