EDOUARD HOD
le goût ni du coup de tête ni du coup de théâtre. C'est l'un et l'autre qu'il fait aux dernières pages, .l'ai peur que M. Ilod n'ait cédé à latentation, si humaine aussi, du dénouement à efTet. .J'ai peur que ce romancier ne soit romanesque. Un romancier ne doit pas être romanesque. Depuis Flaubert nous avons changé tout cela.
Mais, n'importe, ce livre est très bon. Il est, le plus souvent, très vrai, très réel, très vivant. Il vit bien de la vie de tous les jours. Le monde protestant qui y est peint est excellent. Le pasteur Naudié d'abord en sa foi naïve, en sa gravité douce, mêlée d'un peu de faiblesse, en son adolescence prolongée jusqu'aux cheveux grisonnants, est tout à fait bien attrapé.
Son père, son grand homme de père, grand orateur, grand écrivain, robuste travailleur, qui a traversé, avec la vie, toutes les phases de la foi, de la superstition, du mysticisme, du doute, delà sophistique, et qui est resté un très grand prêtre, c'est-àdire un sain directeur d'àmes, parce qu'à travers tout cela, il est resté d'absolue sincérité, de conscience nette et de santé excellente, est une figure admirablement vraie, étonnamment forte, à croire que c'est un portrait un peu idéalisé (et j'en suis sûr, sans le savoir), et je le reverrai souvent, racontant sa vie sans ostentation, sans humilité et sans détours, au banquet d'adieux, ou levant son verre en famille, en chantant sa petite chanson familialement bachique, ou fumant sa petite pipe en terre de Mar-
seille au coin de lâtre en disant doucement : « Nous ne savons rien... Mais il faut croire. »
Et encore M. Defos, le solide protestant borné, absolument honnête, absolument croyant, faisant ses affaires avec une stricte probité, aussi inaccessible au doute qu'aux raffinements du sentiment religieux, de la délicatesse ou de la charité, et sûr d'un au-delà limité et précis où les justes trouvent un magistrat intègre qui rend avec une exactitude mathématique les intérêts accumulés de tout ce qu'on a placé à la caisse de retraite du ciel! Il est magnifique 1 II est l'imperturbable. Il est sûr du passé, du présent et de l'avenir. Il a, pour toutes les circonstances de la vie, la décision toute prête et d'une netteté parfaite que suggère le bon sens pratique, et la notion arrêtée du strict droit et du' devoir strict limités avec précision l'un par l'autre. Et il mourra sans une incertitude, n'ayant jamais douté de quoi que ce soit, et ne se doutant pas qu'il ne s'est jamais douté de rien.
D'autres figures sont plus effacées, vraies encore et sortant de temps en temps de la pénombre. Et le roman est très bien construit, ce qui n'est pas toujours la qualité maîtresse de M. Rod. Et il n'est pas brillamment écrit ; mais il l'est avec plus de soin que M. Rod n'en met quelquefois ; et cette sobriété un peu sèche qui est la manière ordinaire de M. Rod, étant ici parfaitement à sa place, devient une véritable qualité, quelque chose qui est en accord avec le sentiment dans lequel on lit l'ouvrage dès qu'on en
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a lu trente pages, bref une qualité, que l'auteur aurait eu cette fois bien tort d'échanger pour une autre.
La moralité ? « Monsieur le pasteur, dirait M. Defos,j'e.slinie, pour y avoir réfléchi, que c'estun devoir de ne pas se charger de plus de devoirs qu'on n'en peut remplir. Vous aviez à pourvoir à votre saint ministère, et je dirais que ce n'est pas trop d'y consacrer toute une vie pour y être égal, si je ne craignais d'incliner vers une théorie catholique et par conséquent condamnable. Vous aviez, veuf chargé de quatre enfants, à élrc, au foyer, un père et une mère tout ensemble. Et cette fois, sans doute, c'en était assez. A ces devoirs lourds, que votre àme, peutêtre plus charmante que forte, pouvait supporter à peine, vous en ajoutez un, en croyant, par une erreur singulière, alléger les autres. Vous épousez une jeune femme. L'homme qui épouse une jeune femme se crée un devoir, qui est de se faire aimer d'elle. On croit que cela va de soi. Il n'en est rien. Il y faut de l'aide et une très grande et constante application. A vingt-cinq ans on ne le sait pas. A notre âge, on doit le savoir. Vous n'y avez même pas songé. Eton-nez-vous que sous le poids d'obligations multiples et dont chacune était lourde, votre âme ait fléchi, votre maison se soit effondrée, votre destinée ail été brisée 1 Je suis à votre disposition. Monsieur le Pasteur, en raison du caractère sacré dont vous êtes revêtu, et en raison de vos fautes mêmes, pour tout
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ce qui pourra vous aider en une situation pénible, dont il convient, encore que vous en soyez responsable, que vous souffriez le moins possible. »
Ainsi parlerait M. Defos, et « n'était la forme », comme ditle pasteur Petermann, il ne laisserait pas d'avoir raison. Elle a toujours raison, Sa Solidité M. Defos.
5 Août 1898.