CHAPITRE II
devez pas penser à nous venir voir, car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant dans un étal si déplorable et si contraire au chrislianisnie (1). »
On est tenté de sourire en lisant ces lignes. Mais si l'on se souvient de l'excommunication qui frappait alors les comédiens, on sera moins surpris des alarmes de la bonne religieuse, alarmes fortifiées par l'esprit janséniste, qui ne craignait pas d'accuser Racine et ses pareils de corrompre les mœurs et d'empoisonner les âmes.
Faut-il regretter que Racine, fermant l'oreille à ces pressantes exhortations, n'ait écouté que la voix du génie ? La religion devait tenir une grande place dans sa vie, et exercer sur sa destinée littéraire une influence capitale. Chose singulière! Ce fut elle qui le ramena au théâtre, qu'il avait abandonné après le scandaleux triomphe de Pradon.
Esther fut la réparation faite à sa gloire, et l'on sait que, dictée par le sentiment religieux, cette tragédie eut pour inspiratrice Mme de Maintenon, pour objet la maison de Saint-Cyr, où l'illustre fondatrice faisait donner aux jeunes filles delà noblesse pauvre une éducation aussi chrétienne que brillante. On se plaisait à y développer les arts et les
(1) Mémoires sur la vie de Jean Racine.
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talents ; on y déclamait, et on y avait joué, mais sans succès, des pièces de Corneille. Les jeunes actrices surent mieux comprendre et interpréter Racine. A la suite d'une représentation (V Andromaque, Mme de Maintenon écrivit au poète : « Nos petites filles ont joué hier Andromaque, et l'ont joué si bien qu'elles ne la joueront plus, ni aucune de vos pièces, v
Ce n'était pas proscrire Racine ; c'était bien plutôt faire appel à sa muse depuis trop longtemps silencieuse. Dans la prélace d'Esther, il nous donne la genèse de celte tragédie, en nous initiant à l'esprit de la maison de Saint-Cyr, pour laquelle on lui demanda, dit-il, « s'il ne pourrait pas faire, sur quelque sujet de piété et de morale , une espèce de poème oii le chant fut mêlé avec le récit, le tout lié par une action qui rendît la chose plus vive et moins capable d' ennuyer « .
Racine n'eut garde d'être ennuyeux. Il composa en quelques mois ce chef-d'œuvre de grâce et de simplicité, dont il venait lire les scènes à Mme de Maintenon, au fur et à mesure qu'elles étaient écrites. Ce ne devait être d'abord, dans la pensée de la célèbre éducatrice, qu'une pièce destinée à un couvent, non à un public d'élite. Boileau, toujours méfiant, avait engagé Racine à ne pas compromettre sa réputation dans une tentative indigne
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de son lalenl; Racine ne le crut pas, et fit bien.
Le succès dépassa son attente. A la première représentation assistaient Louis XIV', le Dauphin, le prince de Condé, quelques évêques et parmi eux Bossuet, dont la sévérité, à l'égard du Ihéàtre, avait dû s'adoucir en faveur de la piété du sujet et de la modestie des actrices. Qu'elles fussent intimidées déjouer devant le grand Roi, ou le concevra sans peine. On raconte que, pour ne pas faiblir à leur rôle, elles se mettaient à genoux dans la coulisse et récitaient le Vent Creator. « Je crois, disent les dames de Saiut-Cyr, que Dieu, qui voyait leur innocence et leur bonne intention, avait leur prière agréable, car elles jouaient si naturellement et de si bonne grâce, sans hésiter le moins du monde, qu'on eût dit que ce qu'elles disaient coulait de source (1). »
Racine et Boileau dirigeaient les représentations. Elles se renouvelèrent pendant tout un hiver, et Ton y vit les personnages les plus illustres par le rang ou l'esprit, depuis Jacques II, le roi détrôné, jusqu'à Bourdaloue et Aime de Sévigné, qui nous a laissé le piquant récit d'une de ces solennités où, parmi les actrices, Mlle de Villette, qui fut plus
(I) Mémoires des dames de Saint-Cijr, cli. xiv. — Th. Lavallée, Mme de Maintenon et la Maison royale de Sainl~Cijr, ch. IV.
tard Mme de Caylus, se distingua par la perfection de sou jeu. La représentation à laquelle assista Mme de Sévigné fut la dernière. La mort subite de la reine d'Espagne, fille du duc d'Orléans, parvint à Versailles ce jour-là et mit la cour en deuil.
Estlier, qui n'avait dû être qu'un amusement de pensionnat, était devenu un véritable événement littéraire et avait mis le sceau à la renommée de Racine. La religion lui procura ainsi un de ses plus beaux triomphes.
Jamais le poète n'a trouvé de plus magnifiques accents que dans les passages où, en parlant de Dieu, il nous élève jusqu'à lui, comme, par exemple, dans l'admirable prière d'Eslher, qui se termine par cette invocation à la puissance divine :
Ma prompte ol>cissance Va d'un roi redoiital)le affronter la présence. C'est pour toi que je marche : accompagne mes pas Devant ce fier lion qui ne te connaît pas. Commande en me voyant que son courroux s'apaise, Et prête à mes discours un charme qui lui plaise; Les orages, les vents, les cieux te sont soumis; Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis (l).
Et lorsqu'elle s'adresse à Assuérus, dont elle espère fléchir le cœur, en quel superbe langage elle définit le Dieu dont elle a imploré le secours !
(l) Acte I, se. IV.
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Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, K'est point tel (jiie l'erreur le figure à vos yeuv : L'Éternel est son nom; le monde est son ouvrage! Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois (l).
La poésie de Raciae rivalise ici avec la prose de liossuet, et l'on peut rapprocher ce passage du magnifique début de l'oraison funèbre d'Henriette de France, reine d'Angleterre.
« Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand ii lui plaît, de grandes et terribles leçons. •>■>
Les vers suivants, chantés dans les chœurs, ont été souvent cités comme un modèle de beauté littéraire et d'inspiration religieuse :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre :
Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux Son front audacieux.
Il semblait à son gré gouverner le tonnerre. Foulait aux pieds ses ennemis vaincus.
Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
(1) Acte III, se. iv.
Il appartenait au génie de Racine de monter toujours plus haut. Après s'être volontairement éclipsé devant d'indigues rivaux, il avait reparu plus brillant dans Eslher ; il se surpassa encore dans Athalle. Mais cette tragédie si admirable, si admirée depuis, ne rencontra alors que l'indifférence. Elle parut d'abord imprimée en 1691 et n'attira guère l'attention du public. " On avait entendu dire, raconte Louis Racine, qu'elle était faite pour Saint-Cyr, et qu'un enfant y faisait un principal personnage : on se persuada que c'était une pièce qui n'était que pour des enfants, et les gens du monde furent peu empressés de la lire (1). «
Les circonstances étaient changées. Les représentations de Saint-Cyr avaient soulevé les critiques des censeurs, et ceux-ci avaient trouvé uu appui facile chez les envieux. On avait alarmé la conscience de Mme de Maintenon, en lui montrant le danger de produire sur la scène, aux yeux de toute la cour, des jeunes filles accessibles à la coquetle-
(1) Mémoires sur la vie de Jean Racine.
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rie et à la vanité. Mme de Maintenoii résolut de fermer le théâtre de Saint-Cyr qui avait recueilli tant d'illustres applaudissements, et Racine n'obtint que le stérile honneur de faire jouer sa pièce dans l'appartement de Aime de Maintenou, en présence de Louis XIV. Elle fut représentée ainsi deux fois par les demoiselles de Saint-Cyr, dans le modeste costume de leur maison. On était loin de la mise en scène d^Esl/œr^ dont le souvenir restait présent à tous les esprits.
Racine, surpris de l'accueil fait à sa pièce, douta de lui-même, et crut avoir mérité cet échec. Boileau, avec sa clairvoyance, lui soutint que c'était la plus belle œuvre qui soit sortie de sa plume. « Je m'y connais, lui dit-il, et le public y reviendra. 55
Il y revint, en effet, mais Racine ne vécut pas assez pour voir le triomphe de sa tragédie, qui fut représentée seulement eu 1720, avec un immense succès. Elle a été consacrée par de tels éloges, qu'il serait superflu d'y rien ajouter.
Le rôle de Joas est une des créations les plus parfaites de Racine. Qui ne sait par cœur la scène où, subissant l'interrogatoire redoutable d'Athalie, il n'a d'autres armes pour se défendre que son innocence et sa foi? Avec quelle grâce ingénue, mêlée d'assurance, il expose les doctrines enseignées à son enfance !
J'adore le Seigneur, on m'explique sa loi ; Dans son livre divin on m'apprend à la lire, El déjà de ma main je commence à l'écrire.