JOAD
On vous a lu souvent l'histoire de nos rois : Vous souvienl-il, mon fils, quelles étroites lois Doit s'imposer un roi digne du diadème?
JOAS
Un roi sage, ainsi Dieu l'a prononcé lui-même, Sur la richesse el l'or ne met point son appui,
(1) Acte II, se. VI.
CllAPlTllK II. 33
Craint le Seigneur, son Dieu, sans cesse a devant lui
Ses préceptes^ ses lois^ ses jugements sévères,
Et d'injustes fardeaux n^iccablc point ses frères (1).
Racine, en mettant ces vers dans la bouche de Joas, songeait-il à la misère du peuple sur lequel, après les longues guerres du règne de Louis XIV , pesaient de si lourds impôts? Mme de Alaiulenon, touchée des maux du royaume, lui demanda d'indiquer par écrit les réformes qu'appelaient bien des vœux, etqui préoccupaient l'espritgénéreux de Fénelon. 11 eut l'imprudence de composer, à ce sujet, un mémoire que surprit le roi, et celui-ci ne lui pardonna pas d'avoir émis avec tant de hardiesse des idées qui étaient des leçons à l'adresse du monarque absolu.
« Parce qu'il fait des vers, dit-il avec humeur, croit-il tout savoir, et parce qu'il est poète, veut-il être ministre (2)? i
Ce fut l'origine de la disgrâce dont le malheureux Racine ne se releva jamais.
Saint-Simon attribue à cette disgrâce une aulre cause.
« 11 arrivait quelquefois que le roi Ji'avait jioiut de ministres chez Mme de Maintenon, comme les vendredis, surtout quand le mauvais temps de
(1) Aclc IV, se. II.
(2) Mémoires sur la cie de Jean Racine.
40 TROPOS LITTERAIRES.
l'hiver y rendait les séances fort longues; ils envoyaient chercher Racine pour les amuser. Malheureusement pour lui, il était sujet à des distractions fort grandes.
« 11 arriva qu'un soir qu'il était entre le roi et Mme deMaintenon, chez elle, la conversation lomha sur les théâtres de Paris. Après avoir épuisé l'Opéra, on tomha sur la Comédie. Le roi s'informa des pièces et des auteurs et demanda à Racine pourquoi, à ce qu'il entendait dire, la Comédie était si fort tombée de ce qu'il l'avait vue autrefois. Racine lui en donna plusieurs raisons, et conclut par celle qui, à son avis, y avait le plus de part, qui était que, faute d'auteurs et de bonnes pièces nouvelles, on en donnait d'anciennes, et entre autres les pièces de Scarron, qui ne valaient rien et qui rebutaient tout le monde. A ce mot, la pauvre veuve rougit, non pas de la réputation du cul-de-jatte attaquée, mais d'entendre prononcer son nom. et devant le successeui". Le roi s'emharrassa, le silence qui se fit tout d'un coup réveilla le malheureux Racine, qui sentit le puits dans lequel sa funeste distraction venait de le précipiter. Il demeura le plus confondu des trois, sans plus oser lever les yeux, ni ouvrir la bouche. Ce silence ne laissa pas de durer plus que quelque moments, tant la surprise fut dure et profonde. La fin fut que le roi renvoya