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CHAPITRE PREMIER

L HEROÏSME DAXS LES TRAGEDIES DE CORXEILLE.

Parmi dos poêles qui, à des titres divers, ont excilé l'admiraliou et conquis une impérissable renommée, il n'en est qu'un seul auquel on ait décerné Je nom de grand : c'est Corneille. Ou ne dit pas le grand Racine, ni le grand Molière; n)ais parlant de l'auteur du Cid et de Pohjencte, on dira communément : le grand Corneille. Celle qualification, qui semble réservée à des conquérants comme Alexandre, à des capitaines illustres comme Condé, à des monarques comme Louis XII et Napoléon, est donnée à un homme de leltres, sans aïeux, —

il était fils d'uu siaiple maître des eaux et forêts, — sans fortune, — il vécut et mourut pauvre, — et qui, loin de briguer les faveurs de la Cour, connut les disgrâces du pouvoir et les persécutions de l'envie.

Tel est le privilège du génie, qui élève l'homme obscur aux plus hauts sommets que l'ambition puisse rêver d'atteindre, et marque son nom du signe de l'immortalité.

L'héroïsme, la grandeur, voilà bien ce qui domine les personnages des tragédies de Corneille; voilà les sentiments qu'il exprime par leur bouche et fait passer dans l'àme du spectateur ou du lecteur. Il mérite donc la glorieuse épilhète si souvent accolée à son nom. il est grand aussi pour avoir été l'inventeur de la tragédie sur la scène française, où l'on chercherait en vain des modèles du genre dramatique dans les essais informes tentés avant lui. Il est plus qu'un novateur; il est un créateur. Il n'a pas d'ascendants dans la filiation du théâtre; mais il est devenu un ancêtre. Si Racine le surpasse par l'harmonie des vers et la perfection de la forme, à Corneille revient l'honneur d'avoir, le premier, marché sur le chemin où le suivit sa postérité littéraire, avec la maturité de l'expérience et l'épuration du goût formé par des chefs-d'œuvre.

On est mal venu à lui reprocher ses défauts, ses

CHAriTUK PUE M IKK.

inégalités parfois choquautes qui font l'effet de iaches sur le soleil. 11 ne faut jamais oublier, quand on le juge, qu'il appartient à une période de transition, de formation de la langue. Il s'avançait, pour ainsi dire, dans l'obscurité de la nuit, éclairé par l'instinct de son génie, qui hésitait et se trompa plus d'une fois, sur la voie où nulle tradition ne pouvait lui servir de guide.

La Bruyère a traduit l'opinion des contemporains et formulé sur lui un jugement vrai :

« Corneille, dit-il, ne peut être égalé dans les endroits oii il excelle ; il a pour lors un caractère original et inimitable; mais il est inégal. Ses premières comédies sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer qu'il dût ensuite aller si loin, comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut... Ce qu'il y a eu en lui de plus éniinent, c'est l'esprit, qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs... (1) »

Voltaire, qui ne s'est pas fait faute de le critiquer d.ms ses Commentaires , dit de lui dans le Siècle c'e Louis XIV :

« Quoiqu'on ne représente plus que six ou sept pièces de trente- trois qu'il a composées, il sei^^

d un travail (1) Les Caractîres. Des ouvrages de l'csç* ^ fait un <7rief à

PROPOS LITTEK AIRES.

toujours le père du théâtre. Il est le premier qui ait élevé le génie de la Dation, et cela demande grâce pour environ vingt de ses pièces qui sont, à quelques endroits près, ce que nous avons de plus mauvais par le style, la froideur de l'intrigue, par les amours déplacées et insipides, et par un entassement de raisonnements alambiqués qui sont l'opposé du tragique. Alais ou ne juge d'un grand homme que par ses chefs-d'œuvre et non par ses fautes. ■>•>

Les productions de Corneille, si différentes dans Tordre du mérite, offrent un curieux phénomène littéraire. Après avoir débuté par des comédies que La Bruyère qualifie de " sèches et languissantes » , il s'élève tout à coup au comble de son art. Il a trente ans quand il donne le Cid (1636), dont le succès fut si éclatant qu'on avait coutume dédire alors : « Cela est beau comme le Cid. >? Fontenelle rencontra un homme de guerre, un mathématicien, auquel toutes les œuvres du théâtre étaient étrangères, mais qui connaissait le Cid, que nul ne pouvait ignorer.

A peu d'années de distance, Corneille met le sceau à sa réputation par trois nouveaux chefs-d'<euvre. Horace ei Ciiina paraissent en 1630, Polyeucte en -'-^40. Puis viennent, dans la période soudaine du du goui ^.nTori de Pompée, \e Menteur (1641-1642)

On est mal vl. Théodore (1646), où la décadence

c II A p rr R K r r e m i k k . 5

apparaît complète, Héraclius, où recommencent à briller des étincelles de génie, Don Sanclie d'Aragon, Andromède, drame en musique, iVicomède, Pertharile, dont l'insuccès le jeta dans le découragement. Il traduit alors eu vers V Imitation de Jésus- Christ, et après six ans d'interruption revient au théâtre, donne successivement 0£'J//;e(1659), Sertorius, SopJionishe, Othon, et enfin Acjésilas et Attila (1661-1667) sur lesquels courut l'épigramme de Boileau :

Après VAgésilas, Hélas !

Mais après VAltUa, Holà !

Le grand nombre de ces pièces suffirait à expliquer leur faiblesse. On a cherché les causes de la décadence du génie de Corneille, et on les a trouvées dans sa trop grande prédilection pour la littérature espagnole, qui exerça souvent une fâcheuse influence sur les imitateurs français; dans ses longs séjours à Rouen, sa ville natale, loin de Paris, où se réunissaient les lumières et les talents dont le contact n'eût pas été inutile à un esprit comme le sien, et aurait pu redresser les erreurs de son goût. On a enfin donné une autre raison plus affligeante, celle de sa pauvreté, qui le condamnait à un travail incessant. Cette pauvreté dont on a fait un grief à

la France et à Louis XIV, a-t-elle été aussi grande qu'on le prétend? Faut-il en croire l'anecdote qui nous montre le grand Corneille s'arrêtant chez un savetier pour y faire raccommoder un de ses souliers ?

Le dénuement du poète a, sans doute, tenté l'exagération poétique.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'avait à aucun degré l'ordre et l'économie, sans lesquels on ne saurait ni acquérir la fortune, ni la conserver. Nous en avons pour garant le témoignage de Fontenelle, neveu de Corneille par sa mère, et qui nous dit de lui :

« Rien n'était égal à son incapacité pour les affaires que son aversion : les plus légères lui causaient de l'etTroi et de la terreur. Quoique .son /aient lui eût beaucoup rapporte, il n'en était guère plus riche. Ce n'est pas qu'il eût été fâché de l'être; mais il eût fallu le devenir par une habileté qu'il n'avait pas, et par des soins qu'il ne pouvait prendre. »

Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur la pauvreté du grand homme. Il faut surtout l'attribuer à lui-même, ou plutôt au défaut commun à presque tous les poètes insoucieux de leurs affaires.

Son indépendance ne fléchissait devant per-

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