LE SEXTIMEMT DE LA NATURE AUX DIX-SEPTIÈME ET DIX-HUITIÈME SIÈCLES
Le sentiment de la nature a existé dans tous les temps; mais il a revêtu des formes différentes selon les époques et selon le caractère des écrivains.
Virgile, dans les Géorgiques et les Bucoliques, Bion et Théocrite dans leurs idylles, ont été les poètes des champs, et, avant eux, Homère avait décrit la nature avec la simplicité de son génie.
Chez les poètes de l'antiquité, la nature est souvent chargée des ornements de la mythologie. La fable y intervient parmi les paysages; la poésie descriptive se borne à des traits rapides, à de légères esquisses ; elle s'attache plus aux personnes qu'aux choses inanimées.
Horace, en maint endroit de ses épîtres et de ses satires, parle des charmes de la vie ciiampêlre, de
sa maison de Tusculum où il invite ses amis à venir, loin du tumulte de Rome, boire le vin de Falerne. Il s'écrie dans un transport lyrique : « 0 campagne, quand te reverrai-je ! »
0 rus, quando ego le adspiciam !
C'est là, sans doute, un souhait de poète désireux de trouver l'ombre et la liberté propices aux inspirations et aux rêveries.
Le sentiment de la nature s'alliait, chez les anciens, aux goûts, aux habitudes de la vie simple, et il était impossible qu'il ne s'éveillât pas en Grèce et sous le ciel de l'Italie. Plus la civilisation a perfectionné la vie matérielle, plus on s'est éloigné de l'amour et de la contemplation de la nature.
Les siècles les plus lettrés, les plus brillants par les œuvres de la pensée ne sont pas ceux oii domine l'observation du monde extérieur. Aussi ne sommesnous pas surpris de voir le sentiment de la nature occuper peu de place au dix-septième siècle, où les génies de Corneille, de Racine, de Molière sont voués au théâtre. Ce sentiment n'apparaît guère non plus au dix-huitième siècle, dont la faveur se partage entre les idées philosophiques, le goût des choses de l'esprit et les élégances artificielles.
La poésie pastorale eut la prétention de peindre la nature; mais ce n'est le plus souvent qu'une nature de convention, parée des faux brillants d'une
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rhétorique consacrée. Cette poésie nous fait asseoir sur les rives fleuries d'un ruisseau, attache des nœuds de ruban à toutes les houlettes, et à force d'idéaliser la vie champêtre, elle ne nous en présente que la fiction.
Nous en retrouvons une image dans les œuvres de Racan, l'auteur des Bergeries. Les fleurs, les chalumeaux étaient les accessoires indispensables de la nature printanière, telle qu'il la décrit en ces vers :
Enfin la neige et la glace Font à la verdure place; Enfin le beau temps reluit :
Et Philomèle assurée De la fureur de Térée, Ctiante aux forest jour et nuit.
Déjà les fleurs qui bourgeonnent Rajeunissent les vergers ; Tous les échos ne résonnent Que de chansons de bergers...
Les moisson.s dorent les plaines, Le ciel est tout de saphyrs, Le murmure dos fontaines S'accorde au bruit des zéphyrs...
Ces belles fleurs que nature Dans les campagnes produit, Brillent parmy la verdure Comme des astres la nuit (1).
(l) La Venue du Printemps
Dans les stances si connnues qui commencent ainsi :
Tircis, il faut songer à faire la retraite,
Racan vante le bonheur de l'homme des champs :
Il voit de toutes parts combler d'heur sa famille, La javelle à plein poing tomber sous sa faucille, Le vendanq[eur ployer sous le faix des paniers. Et semble qu'à l'envy les fertiles montagnes, Les humides vallons et les grasses campagnes S'efforcent à remplir sa cave et ses greniers.
Tantosl il se promène au long de ces fontaines
De qui les petits flots font luire dans les plaines
L'argent de leurs ruisseaux parmi l'or des moissons;
Tantost il se repose avecque des bergères
Sur des licts naturels de mousse et de fougères
Qui n'ont d'autres rideaux que l'ombre des buissons.
Ces pastorales manquent de vérité ; c'est là leur défaut. Les villageois semblent n'avoir jamais rien à faire qu'à respirer le parfum des fleurs et à regarder l'émail des prairies, et l'on nous peint une félicité idéale qui n'existe pas plus aux champs qu'ailleurs.
Les Eglofjues de Segrais renferment des vers heureux et rappellent la manière des anciens. Mais ses Tircis, ses Aminte, ses Timarèle ne sont pas des personnages rustiques ; ce sont des familiers de l'hôtel de Rambouillet. Ce n'est pas non plus la vraie nature que celle des Idylles de Mme Deshoulières.
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L'ail- n'est plus obscurci par des brouillards épais; Les prés font éclater les couleurs les plus vives,
Et dans leurs humides palais L'hiver ne retient plus les naïades captives. Les bergers, accordant leur musette i\ leurs voix,
D'un pied léger foulent l'herbe naissante; Les troupeaux ne sont plus sous leurs rustiques toits.
Mille et mille oiseaux à la fois.
Ranimant leur voix languissante, Réveillent les échos endormis dans ces bois : Où brillaient les glaçons on voit naître les roses (1).
On reconnaît dans cette image du printemps les formes convenues de la poésie pastorale, continuant la tradition mythologique. Les idylles intitulées VHiver, le Ruisseau, la Solitude, sont plus raisonneuses que descriptives; les spectacles de la nature y sont pour Mme Deshoulières matière à réflexions morales; elle rapporte tout à rhoiume.
Ne demandons pas à Boileau d'aimer et de peindre la nature. Boileau est un Parisien qui ne voit la campagne que dans son jardin d'Auteuil, qu'il fait rimer avec chèvrefeuil (2). Son épîlre intitulée La campagne et la ville fut écrite non loin de Paris, dans le voisinage de la Roche-Guyon. Les descriptions champêtres y sont rares et ont plus de correction que de couleur.
(1) Les Oiseaux.
(2) Epître xi. A son jardinier.
Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville, Et contre eux la cam|jagnc est mon unique asile. Du lieu qui m'y retient veux-tu voir le tableau? C'est un petit village, ou plutôt un hameau, Bâti sur le penchant d'un long rang de collines D'oîi l'œil s'égare au loin dans les plaines voisines. La Seine, au pied des monts que son flot vient laver, Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever Qui, partageant son cours en diverses manières. D'une rivière seule y forme vingt rivières. Tous ses bords sont couverts de saules non plantés Et de noyers souvent du passant insultés.
Plus loin, il nous raconte sa vie à la campagne :
Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies, .l'occupe ma raison d'utiles rêveries; Tantôt, cbercliant la (In d'un vers que je construi, •le trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui.
Nous voilà prévenus, Boileau lisait en se promenant à la campagne; mais il n'ouvrait pas le livre de la nature qu'il avait sous les yeux. Il songeait moins à regarder le paysage qu'à trouver la rime.
Tout autre est La Fontaine. Il a aimé la nature, et il l'a observée en étudiant les mœurs des animaux qu'il met en scène dans ses fables. Il faut seulement remarquer que la Champagne, son pays natal, n'offrit à ses yeux que de tristes aspects, qu'il voyagea peu et ne s'éloigna guère des environs de Paris et de Versailles, vivant dans les demeures seigneuriales où il recevait l'hospitalité.