SBI6NEUR DE LA HÉRISSAYE, GENTILHOMME BRETON
Lorsque les critiques, qui s'étaient longtemps arrêtés au grand siècle de Louis XIV, pénétrèrent plus prorondément dans les origines de notre poésie, et remontèrent de Malherbe à François Villon, ils découvrirent, qu'on nous permette^cette expression, une littérature pour ainsi dire inexplorée , serrée et complète dans toutes ses parties, pleine de vie , de fraîcheur et de sentiment. On s'aperçut un peu tard qu'à Texception de quelques noms fameux, les écrivains du seizième siècle avaient été oubliés. Nos vieux auteurs, mis sous la presse comme des livres inédits, subirent alors, et peut-être pour la première Tois, Tépreuve d'une lecture studieuse et intelligente : Fœuvretlu disciple inconnu vint éclairer l'œuvre du maître >^ déjà illustre ; chacun prit sa place, et tous y gagnèrent. Le mouvement ne * se fit pas sans jeter quelque trouble dans la rhétorique de Boileau, de Voltaire et de La Harpe ; mais, hâtons-nous de le dire, les grands noms y n'ont rien perdu pour être mieux compris. En effet, il faut des ombres au tableau pour mettre en saillie les figures principales, et l'artiste qui peint une bataille laisse voir les soldats derrière les généraux. En littérature, tout est transition et renouvellement, tout se tient, se lie et se fond dans des nuances infinies; aucun genre, aucune époque ne doivent être dédaignés, et la lecture du plus chétif écrivain devient parfois un enseignement pour celui qui veut faire la part de chacun. A côté de Marot, de Ronsard et de Montaigne, s'agitait une troupe bigarrée, insouciante, écrivant au jour le jour, quelque peu libre et indisciplinée dans sa marche joyeuse, mais féconde autant qu'aucune autre : ce sont les conteurs; et il ne faut pas trop les mépriser, car ils descendent en ligne directe de Boccace, et ils ont produit La Fontaine.
Je fais des conteurs une classe bien distincte , et ne veux pas les confon--' dre avec les romanciers : ceux-ci se rapprochent beaucoup plus des poëtes. Je ne connais, au seizième siècle, qu'un roman (dans le sens que nousattachons aujourd'hui à ce mot), c'est la première partie des Angoisses douloureuses d'HéWsenae de Crenne. Je ne parle pas de Rabelais, celui-là échappe à l'analyse ; il est tout ce qu'on veut, et domine l'époque de la hauteur de sou merveilleux génie : je ne parle pas non plus de l'Histoire du vaillant roi Florimont, de la Chronique du très-redonté Dom Flores de Grèce, et autres récits de chevalerie ; ces productions, tombées, comme tout ce qiti fiait, aux mains d'imitateurs sani imagination et sans origi-
nalité, apparliennent ^YM^niipent à Tftge précédent. Ce qui remplit le seizième siècle , c^ çpnt les poêles e^ les conteurs. A aucune époque ceux-ci n'ont été plus nombreux, et, si je puis dire ainsi, plus litiéraires ; depuis les Cent Nouvelles nouvellçs jusqu'à Noël du Fait , le conte a pénétré partout» et partout il a I^iasé des traces prpron4cs ptin^fraçat)|as: c'est un moule populaire, plein d'élasticité, qui accomplit sa lâche en serviteur zélé et intelligent; c'est la forme consacrée qu'on revêt de préférence à toute autre. Rabelais aiguise le conte en traits satiriques, la reine de Navarre lui donne droit de cité à la Cour parmi les plus nobles personnages, et Henri Estienne le pousse, bon gré mal gré, jusques dans la haule érudition et les luttes furieuses de la polémique. Se formait-ii en quelque lieu choisi une réunion de beaux esprits, il en sortait à coup sûr un volume charmant, et d'autant plus varié qu'il était l'œuvre de tous. Déjà les Facéties du Pogge avaient été composées en société par Razellus de Bologne, Antonio Luscio, Cinthio le Romain et antres hommes à l'humeur satirique, de la Cour du pape Martin V. u Aujourd'hui, s'écrie tristement « le Pogge, ces personnages sont morts, le Bugiale n'a plus lieu ; c'est la « faute des hommes et du temps, toutes les réunions joyeuses ont cessé. » On sait l'origine des Cent Nouvelles nouvelles; VHeptaméron de Marguerite n'est autre chose qu'un reflet lointain de ces conversations littéraires dont Clément Marot, Nicolas Denisot, Pelletier du Mans, faisaient les frais, et que présidait, en reine et en amie bienveillante , la sœur de Fran> çois 1er. On ne serait peut-être pas non plus fort éloigné de la vérité en attribuant à la même source les Nouvelles Récréations et joyeux Devis de Bonaventure des Periers , un des hommes éminents du cercle de Marguerite. Ces assemblées élégantes, qui appartenaient de droit à quelques esprits d'élite choisis entre les plus fins et les plus délicats, qui se recrutaient parmi les poètes et les écrivains les plus renommés, parmi les femmes les plus distinguées par l'esprit . la beauté ou l'éducation, devaient faire nattre d'honnêtes émulations et répandre autour d'elles le goût dès arts et des nobles délassements ; chacun apportait son tribut : celui-ci une histoire galante, celui-là une aventure tragique, cet autre une pensée ingénieuse ; il se Taisait ainsi un échange continuel d'idées, qui, à le bien prendre, constitue une véritable collaboration. On pourrait même considérer en quelque sorte les conteurs comme une seule et grande famille; car tous, soit qu'ils travaillent isoles ou réunis, se pillent sans scrupule ; Boccace, le Pogge, Bandello, Giraldy, Hulsbuseh, Marguerite, des Periers, Henri Estienne, Guillaume Bouchet, etc., se reproduisent successivement les uns les autres, et on lit dans La Fontaine des nouvelles qui, après avoir passé par les écrivains du seizième siècle , les fabliaux du moyenâge et les littératures anciennes, vont se perdre dans l'Inde à l'origine du monde. Comme Molière, les conteurs prennent leur bien où ils le trouvent; la moindre équivoque, le plus mince calembour devient le sujet d'une historiette; les maris trompés, les mœurs libres des moines, font la trame habituelle du récit; parfois ils ont si peu de chose au bout de la plume.
<to^D dirait qn'ili cornent pour le seul plaisir de conter. Cependant qn'oo oe s'y trompe pas, du fond de ce laisser-aller, de cette liberté folle , surgissait uue littérature originale, gracieuse, vivifiante, et qui étendait largement soa influence ; il y a peut-être moins loin qu'on ne le pense communément de VApohgte pour Hérodote et des Discours ^Eutrapel au livre des Essais ; et Montaigne touche à nos conteurs par plus d'un point. Hais hélas! la gloire humaine est fragile; ces conteurs, si richement |k)urTuâ de gaieté, de verve, d'entrain, qui avaient traversé joyeusement les horreurs duseiziéihe siècle, étaient, eux aussi, destinés à périr; ils vinrent échouer devant le genre bucolique. Les Bergeries de JuUette^ auàcqueUes, par les amours des bergers et des bergères, l^on voit les effetê différens de cette passion, portèrent le premier coup à une popularité que Luther et la Saint-Barthélémy n'avaient pu entamer ; les conteurs furent toiit d coup dépossédés et mis de côté par la génération qui comihençait; et le roman pastoral ayant définitivement pris pied en France, avec YAstrée d'Honoré d'Urfô, la vogue appartint désormais atii fades compositions des la Calprenède et des Scudéry. Sans doute, depuis floël du Fail Jusqu'à Marmontei, nous avons eu des conteurs; mais, si l'on excepte deux ou trois noms célèbres, l'auteur du Moyen de Parvenir^ Perrault, LaFohtaine, Voltaire, tous ont disparu; et cela devait arriver ainsi; leifiiiseurs d'atia, et les compilateurs de bons mots, vivent .toujours dans l'isolement en dehors du mouvement littéraire qui s'accomplit autour d'eux. Les poêles du seizième siècle ont conservé quelquesilnes des traditions épiques du moyen-âge, et ils ont transtnis, après l'avoir conSidérablemetit augmentéj un brillant héritage ft ceux qui sont venus àiirés eut ; les conteurs, écrivaihs de la fouie, peuvent être appréciés diversement ; mais ils Ont construit poUr leiir usage une langue riche, facile, bàrniofaiëuse et fbrte, pleine de simplicité, de vigueur et de bonhotfaie, c'est la ptoSe frâbçaise; ceci leur assure une existence qui dnreha saiiS contredit aussi longtemps que notre littérature.
DfeiFall} cjui nous occupera particulièrement dans cette ndtice, otiire tout d'abord urt t)héhOmène peut-être uhiqtie dani la république des lettres; ses écrits dttt jbuijusqu'â aujbui-d'hui d'ude pbpularité Incontestable, sans (ttlè les IbttaUges de ta critiqué leur soletii vehUes en aide : les Discourt d*Èutrtipet ont été lus et relus ; et cepëndadt aucuh écrivain d'à essayé^ je fae dirai pas de ihettre en lôtnièhè lé ndm de l'auteur oublié, mais seuleinèht dé raptiëler ki itiél*ites dû liVre. Le docte La Mohnoye, si soigneux des célébrités cbtiieitdèS dit seizième Siècle, nomme à peine, dans une note, Noël du Fail; Etienne Pasquier le cite en courant, comme par liâsat'dj et toili tbut; qiiàht âui biographes, ils semblent l'avoir défiguré i dessëln^.tiili ils soiit prOdigues d'inexaetitudës et de grossières eonfdliOhs;
lloël dd l'ail, du Faill oii dd Phail ( et hon pis de la Call comme Fécrit mal â tjrbpos l'autedi' du Piihôeùnàj, seigneur de la Hérissaye, gentilliomme bretdo, fut reçu cODséiilet du roi du parlement de Rennes en 157|,
après avoir été juge aa siège présidial pendant dix-huit ans ; c'est lui-mênie qui, dans une prérace des Arrêts du parlement de Bretagne, nous fournit cette petite particularité. On ignore le lieu et l'époque de sa naissance ; Chaudon et Delandine le font mourir daus les premières années du dixseptième siècle, et M. de Kerdanet, éditeur d'une biographie bretonne, affirme que du Fail publia un Entrepède en 1608; ces auteurs n'avaient sans doute pas jeté les yeux sur deux éditions des Contes et Discours d^Eittrapel, qui parurent en 1586, et qui portent au titre ces mots : par le feu seigneur de la Hérissaye, D'un autre côté, je lis dans La Croix-du-Maine que Noël du Fail vivait encore en 1584, et je trouve mentionnée à l'avantdemier chapitre des Discours ^Eutrapel la date de 1585. Ainsi, on peut conjecturer avec quelque certitude que notre conteur mourut à la fin de 1585, ou au commencement de 1586. Ajoutons encore, sur la foi du dernier éditeur des Propos rustiques, que Noël du Fail avait parcouru l'Italie, et nous aurons réuni tous les petits événements qui composent aujourd'hui la biographie du gentilhomme breton.
Le premier ouvrage de Noël du Fail , par ordre de date, est , à mes yeux, celui qui porte le titre de Discours d'aucuns propos rustiques, facetieux et de singulière récréation de maître Léon Ladulfi (Noël du Faill) champenois. Ce fait, je le sais, a besoin d'être éclairci; aussi expliqueraije tout à l'heure mes motifs ; qu'il me suffise de dire ici que la plus ancienne édition des Propos rustiques citée par les bibliographes , parut à Paris en 1548. Le contenu de ce petit livre répond parfaitement à l'énoncé du titre r'.Noël du Fail aimait les champs, et ses héros préférés sont des paysans aux visages noircis par le soleil, aux mœurs franches et naïves. C'est fête au village, les jeunes gens s'exercent au tir de Farc, à la lutte, à la course et aux autres jeux champêtres, tandis que les vieillards reposent à demi couehés sous les branches d'un chêne. La vieillesse est conteuse , les causeries s'animent peu à peu , et bientôt la vie simple et pittoresque de ces braves gens se dévoile tout entière. L'un regrette les anciens jours, le bon vieux temps où Fon portait des souliers à la poulaine; cet autre décrit les longues veillées d'hiver passées à tiller le chanvre autour du foyer; celui-ci raconte le festin des jours solennels, alors que la famille et les voisins sont assemblés et que messire Jean, le curé du lieu, préside au banqueL Puis vient une série de portraits grotesques , d'esquisses biographiques moitié sérieuses, moitié bouffonnes, où l'auteur montre déjà cette philosophie facile, cet amour du repos et des joies agrestes que nous retrouverons dans tous ses écrits.
Etienne Pasquier, dans une lettre i Ronsard, parle de Noël du Fail et de son livre avec le mépris le plus dédaigneux ; le docte critique mettant sur la même ligne les Propos rustiques et la Mitistoire de Fanfreluche et Gaudichon de Guillaume des Autels , appelle les auteurs deux singes qui voulurent imiter Rabelais. Cette appréciation nous semble doublement inexacte. L'ouvrage de Guillaume des Autels, plein de. fadaises, d'inepties
SUR Mtflal ti^ FÂIL. B
dt plus manvaië goût; â'dbscénités grosàièreâ , est , fil bti le teat absoluibent, une détestable parodie du Pantagruel ; mais quelle similitude peutil etister entre Fanfl^eluche et Gaudichon et les Propos rustiques, espèce d'églogtte eU prose où l'auteur ne s'écarte jdtnais des limites d'une plaifsiiiterie déeenite ? Pasquier Q'a pas distingué le Noël du Fail des Propos rusiiquei et le Noël du Fail des Balivernerlei ; car cette tendance , je ne dirai pas à Itniter Rabelais qui est inimitable , mais fl s'inspirer de la verve et ttè la saillie du gfabd artiste, né s'est véritablement manifestée che2 le gentilhomme breton b(U'â partir des Èalivehieries. Puis enfin , est-ce donc un si grand Crime à Un bonteur d'avoir lu Gargantua et PantagruelT Rabelaiè n'a-t-11 pa^ traeé Une voie lumineuse où sont venus puiser les écrivainâ les plus accomplis des trois derniers siècles ? que Noël du Fail ait linité oji non Rabelais, peu itnpOl-te. Il fallait d'abord s'enquérir si Tauteiir avait fait Un bon du un tiiauvaiS livre. Je trouve dans les Propos rustines dès longueui-a, Une plume Mal assurée , de l'hésitation dans la construction des récits, mais je n'y vols rien qui rappelle le cynistne effronté de Guillaiitne de^ Autels.
Rh 1548 pàtui à Paris, èhe2 Etienne GroulleaU, Un second ouvrage de NOël du Fail , publié comme le premier sous le nom de Ladulfl; et ioiitiilê : Éalivérnerles où Contes nouveaux d'EutrapeL Cet opuscule, réioffirimë à Paris en 1548, à Lyon èri 1549, et à Ghiswiek, prés de Lohdfes, en 1815, est resté, malgiré ses quatre éditions, aussi caché qu'un livre inédit. Oubliées par l'éditeur anonyme qui en 1732 publia les Propos rustiques et les Discours [d'Euirapel, inconnues au bibliographe Barbier, les Balivemeries ont été confondues par La Monnoye, par l'auteur des Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, et par M. de Kerdanet, avec les Discours d'Euirapel. Cette déplorable méprise, qu'il était si facile d'éviter, n'a pas seulement retranché du bagage littéraire de Noël du Fail un très-joli volume, mais elle a mis jusqu'ici dans un faut joùt la vie entière de l'auteur. Les biographes appellent les Discours ^Eutrùpel, que le gentilhomme breton composa très-certainethent dans les dernières années de sa Vie « les fruits eitravagants de sa jeunesse ». Fièi-vods donc aux biographes !
Les Propos rustiques avaient sans doute provoqué leS censures de quelques amis scrupuleux. Dans une épttre dédicatoire placée en tète des Ballverneries, Fauteur, qui ne fut juge au siège présidial de Rennes quen 1553, répond à ces critiqués; il dit son penchant pour la littérature facétieuse, et. déplore amèrement la fatalité qui l'éloigné de ses délassements préférés. « Tu trouveras étrange, mon compagnon «et ami, qu'étant attaché à une tant grave et solide profession, me « remettre, contre le naturel d'icelle , à forger (ce que l'on dit) sur « une même enclume, et retourner la période étant révolue, dont « naguère Je suis issu. En quoi je suis vu contrarier à ce que der- « nièrement tu m'objeclois, et en joyeuse colère, mon naturel (savoir) « être du tout à contrepoil et biais, et qu'à mon horoscope estimois le
« moavement du ciel avoir été tout irrégulier et de travers. Voulois da- « yantage, pour me rendre parfait jurisconsulte, me bailler force livres « de médicine en main, comme si suivant le naturel de tous hommes , « je me fusse efforcé contre les choses défendues. Cela disois folâtrant « et par jeu, mais à bon escient, ayant déchiffré par le menu main- « tes belles et graves autorités touchant la parcimonie et chicheté du «r temps, non moindres en doctrine, que bien tirées de la philosophie, « jointes à ces doctes et bien enrichies admonitions, d'atteindre mon but « d'assez longue main prétendu ; concluois par bons et bien rendus syllo- « gismes, à me divertir de ces folâtres et inutiles écrits, m'invitantâ tâcher « je ne sais quoi du plus haut qui sentit ma vacation, etc. » Le futur conseiller du roi finit par avouer ingénument qu'il ne peut échapper à sa destinée, qui est de conter ; il se compare â « une chatte qui fut lon- « guement chambrière de Vénus ; mais ayant aperçu une souris qui tré- « tilioit je ne sais quoi, changeant son service à une prompte et allègre «c course, la grippa. » Cette épttre, que nous regrettons de ne pouvoir insérer ici tout entière, mérite d'être lue avec attention; elle met â découvert les sentiments, les doctrines, et plus encore Favenir littérairede Fauteur.
U n'est pas besoin d'être fin critique pour apercevoir qu'entre les Propos rustiques et les Balivemeries, Noël du Fail avait lu Rabelais ; je n'en voudrais pas d'autre preuve qu'un certain Janotus de Bragmardo, nommé à l'avant-demier chapitre des Balivemeries, et qui dans le roman de maître François va redemander à Gargantua les cloches de Notre-Dame. Les Propos rustiques ont donc précédé les Balivemeries, et je lis dans l'épttre dédicatoire déjà citée, un passage qui ne doit laisser sur ce point aucun doute : « Me piquant doucement, dit l'auteur à son ami , reprenois « fort l'édition de quelque œuvre assez inconsultément mise en avant, qui « pour le devoir de la matière, devoit encore être (suivant le conseil « d'Horace) quelque nombre d'ans en mon étude. » Or, cette œuvre, assez inconsultément mise en avant, n'est autre que le livre des Propos rustiques dont on découvrira peut-être quelque jour une édition antérieure à celle de 1548, car je ne puis croire que les Propos rustiques et les Balivemeries, deux ouvrages si différents par le style et la manière de l'auteur, aient été écrits dans la même année, à quelques mois de distance l'un de l'autre. La première nouvelle des Balivemeries ^ charmante de vivacité, de moquerie fine et incisive, est tout à fait rabelaisienne; jamais Marguerite, des Periers ou Henri Estienne n'ont mieux fait; le conteur, pour ainsi dire transformé, nous apparaît tel qu'il restera toujours. Au deuxième chapitre, Eutrapel (qui est tout à la fois l'auteur et le héros du livre) assiste au combat de deux lutteurs fameux dans le pays de Bretagne ; ce récit, entremêlé d'épisodes grotesques, est très-joliment narré. Plus loin {Conte (Tune compagnie de gens ramassès),YaiUleuT dit Feffroi comique d'une troupe de villageois qui prirent la fuite pour ^happer à des soldats pillards. Au chapitre quatre, nous lisons le procès
é» ma dame La Goutte et de damoiselle VHyraigne; La Fontaine a mis en bble ce sujet qu'il avait sans doute emprunté à notre conteur, et que celui-ci a peut-être pris dans Gerbellius. Le volume se termine par un éloge (PAlbert Durer, mort en 1528. Noël du Fait est sans contredit un des premiers, et on doit lui en tenir compte, qui ait proclamé en France la gloire dePartiste d'oulre-Rbin, qu'il appelle « l'excellence de l'Europe. » Les Bar tiverneries offirent des parités nombreuses avec les Discours d^Euirapel du même auteur ; les deux ouvrages sont disposés sur un plan à peu près semblable, et nous voyons déjà paraître dans le premier Eutrapel, Polygame, Lupolde, personnages aimés de du Fail, que nous retrouverons plus tard dans le second. Ces similitudes exfiliquent peut-être la fatale confusion qui a tenu si longtemps à l'écart un petit volume écrit avec une chaleur toute juvénile, et qu'on peut compter hardiment au nombre des plus gracieuses compositions du gentilhomme breton.
Le libraire Etienne Groulleau publia en 1554 une nouvelle édition des Propos rustiques ; nous devons signaler cette réimpression, augmentée de deux chapitres inédits : !<> Les Propos de la seconde journée, par Thibaud Monsieur et Fiacre Sire, neveux de maître Hugues ; 2° la Délibération de Guillot sur l'ordre de la Hemée, ou banquet de la dédicace de Borneu, fête annuelle de toute la châlellenie de Vaudevire. La Chanson de maître Huguet du temps qiCil étoit amoureux, insérée dans les propos de la seconde journée, a été reproduite textuellement, et sous le nom de Bonaventure des Periers , par les éditeurs des Nouvelles Récréations et joyeux Devis; Noël du Fail ne parait pas avoir élevé de réclamation contre ce plagiat. Il y a aussi une édition sans date des Propos rustiques, imprimée à Orléans, par Éloi Gibier, qui contient une partie des propos de la seconde journée et finit k la chanson de maître Huguet. L'édition d'Éloi Gibier, plus considérable que celles de 1548 et de 1549, moins complète que celle de 1554, semblerait indiquer que l'auteur a repris son œuvre à trois époques diCTérentes ; les nombreuses variantes qu'on découvre dans les textes de ces diverses éditions viennent confirmer cette conjecture. Eofin les bibliographes indiquent encore dans le seizième siècle deux éditions des Propos rustiques, l'une de Paris, 1573, et l'autre de Lyon, 1576 ; la première est, dit-on, intitulée ; Des finesses, ruses ou tromperies de Ragot, prince des gueux; et la seconde : Les ruses' et finesses de Ragot, jadis capitaine des gueux de VHostiére et de ses successeurs, etc. Ceei a besoin de quelques explications : le capitaine Ragot, cité par Guillaume des Autels et d'autres écrivains du temps comme un voleur célèbre entre les plus habiles, n'est nommé qu'une seule fois dans les Propos rustiques, et je ne vois pas pourquoi son nom se trouverait ainsi placé en évidence sur le titre du livre. Je sais bien que l'éditeur anonyme de 1732, Barbier et tous les auteurs qui ont copié La Croix-du-Mainc, ^'accordent à dire que les Propos rustiques et les Ruses du capitaine hagot sont le même ouvrage sous deux titres différents ; mais La Monnoye affirme précisément le contraire. Des opinions si diverses sont en
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vérité difficiles à eoneilier. L'assertion de là Monnoye^ Sur laquelle BaN bier a jugé à propos de garder un silence absolu, estreliè eiaete ? le Savabi critique avait-il vu les Ruses du capitaine Ragot? cette facétie est-elid une réimpression pure et simple des Propos rustiques, ou un livré dlâ même auteur encore inconnu? Voici dans l'histoire littéraire de Noël dtt Fail un mystère bibliograpbique dont il £sut prendre notre parti; Tâpparition des Ruses du eapiiaine Ragotf rarissime volume, pourrait seule nous tirer de peine.
Les petits livres de Noël du Fail s'imprimaient coup sur couti à Orléafas^ à Lyon et i Paris } la réputation de l'écrivain Cseéiieut allait s'éteodanl chaque jour) quand tout à coup nous le voyons s'arrêter au iliilieu de l'œuvre commencée. Peut-être fut-il alarmé par des amis timides ; eerix-el voyaient avec crainte un conseiller au parlemeilt de Rennes abandonner Barthole pour la littérature légère ; peut-être aussi son iniaginatiofi fatiguée demandait du repos. Quoiqu'il en soitj le conteur va disparaître pour un temps. Henri 111 avait chargé le vicomte de Méjusseaume et le se)^ goeur de Bourg-Barré de réviser les lois et coûtâmes de Bretagne ; Noël du Fail, cédant i cette haute impulsion, mit au jour, en 1579, les Mémoiréé recueillis et extraits des plus notables et solennels arrêts du parlemeru de Bretagne, dédiés à Louis de Rohan, prince de Guemenée; Outre pliisieurs élégies et autres pièces de vers adressées à l'auteur par ses amis, Où trouve à la fin du recueil un Discours (en vers) sur la corruption de notre temps, composé Irès-certainemenlpar Noël du Fail lui-même, qui a pris la peine de cacher son nom sous la nouvelle anagramme de Le fol n*a Dieu; cette pièce témoigne assurément des sentiments honnêtes du gentilhomme breton, mais le style en est peu poétique ; les Mémoires du parlement de Bretagne furent réimprimés dans le siècle suivant. La Croix-du-Maine dit aussi que Noël du Fail « a réduit par lieux communs tout le droit civil à t la suscitation de Éginarius Baro et de François Duarin. » Ce livre, qui est peut-être le précédent, sous un autre titre, n'a été cité par les biographes que sur l'autorité de La Groix-du-Maine ; le même auteur attribue également à Noël du Fail « une fort belle et docte histoire de Bretagne. * Il ne parait pas que cette histoire ait jamais été imprimée ; le père Le Long et ses éditeurs n'en font aucune mention. On le voit, le conteur, lorsqu'il voulait, devenait un écrivain érudit, grave et laborieux.
Noël du Fail mourut à la fin de 1585 ou au commencement do I58â, et l'ouvrage auquel il doit la céiébrilé ne {larut qu'après sa ihort: les Contes et Discours d'Eutrapel furent i/nprimés pour la première fois à Rennes, chez Noël Glamet, en 1586. La prétendue édtlioo de 1585, indiquée dans la Biographie universelle, est évidemment imaginaire et supposée. Je me trompe fort, ou La Groix-du-Maine avait ouï parler du manuscrit d^Eutrapel lorsqu'il disait en 1584 : «Et s'il (du Fail) n'étoit V détenu du mal des gouttes, qui le travaille et tourmente sans cesse, « il feroit bientôt imprimer plusieurs beaux œuvres de sa façon. » L'éloge anticipé du ndSt bibliothécaire fat pleinement confirmé par le pi^ic ; en
1603, Fœavre posthame du seigneur de la Hérissaye, publiée deux foii en J586| comptait sept ou huit éditions.
Les conteurs placent en général leurs récits dans certaines conditions à peu près pareilles quant au fond, mais dont la forme Tarie selon le caprice et la fantaisie de Tauteur : c'est un événement yrai ou supposé qui tout à la fois explique Torigine du livre et en rattache les diverses parties les unes aux autres. Les jolies conteuses du Décœnéron semblent défier, par leur esprit enjoué et leur curiosité insouciante, la peste qui dépeuplait Florence.. Les personnages réunis par Marguerite au monastère de Notre-Dame-de>Serrance, assis au bord du Gave béarnais, se réjouissent par de longues causeries, tandis que l'inondation furieuse les enveloppe de toutes parts. Koël du Fail,qui n'est ni un grand poêle ni une grande princesse, a choisi un cadre beaucoup plus vulgaire. Eutrapel, Polygame et ses compagnons tiennent leur assemblée conteuse chez Lupolde, grand et souverain praticien et magnifique songeur de finesses, espèce d'avocat qui aime l'argent et dit fort joliment les historiettes. Le volume finit, chacun se retire, Polygame à son ménage ei livres, et Eutra^ pel, c'est-i-dire le bouffon (l'auteur a certainement voulu se désigner luimême par cette épithèle;, à sa philosophie rustique, après avoir mis un bel écu reaument et de fût au creux et centre de la main de Lupolde,
Celui qui jugerait les Contes et Discours d'Eutrapel d'après lo premier chapitre tomberait à coup sûr dans une étrange méprise. On dirait que Noël du Fail a voulu à dessein dérouter ses lecteurs. Le conteur débute par un morceau de haute philosophie, qu'on ne s'attend pas assurément à trouver dans un recueil de facéties. Les Discours d'Eulrapel rappellent ces ouvrages en quelque sorte particuliers à nos écrivains du seizième siècle, et que M. Charles Nodier, le spirituel critique, désigne sous le titre de diverses leçons. Les Diverses leçons, où sont jetées ci et là des anecdotes et des historiettes, peuvent être classées parmi les productions des conteurs ; mais elles appartiennent aussi , soit par le but que s'est proposé l'auteur, soit par la forme du livre , à la littérature sérieuse ou énidite. Noël du Fail est un conteur à la manière d'Henri Estienne : la satire, le sans-gène, la- gaieté de l'écrivain facétieux, sont tempérés chez lui par une certaine gravité d'esprit qui donne à son œuvre eti son style une couleur originale et une physionomie toute particulière. L'anecdote est l'accessoire, un dernier moyen de persuasion à l'aide duquel l'auteur met en relief quelque but philosophique que rarement il perd de vue, et le moraliste se fond avec le conteur. Veut-il montrer la folie des hommes orgueilleux qui se complaisent dans le commerce des grands , il dit la fin tragique d'un petit gentilhomme appelé de Launay, qui voulut vivre dans une étroite amitié avec un puissant voisin ; c'est une des nombreuses variantes du pot de terre et du pot de fer. Veut-il railler le pédantisme des jeunes gens, il signale plaisamment les maladresses de cet écolier qui parlait latin à la chasse. Veut-il rendre plus humains certains parents trop durs pour leurs enfants , il conte le boa tour d'un fils qui trompa l'ava-
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rice de ion père4 Le ehafiiure it {Bêbats et aeéoréi êlkWB ptùètemrs koH" nétes geru), charmant tableau empranté am inoun tilUgeoises el qu'oiî croiraii extrait des Propos tustiqiêeSf est terminé par un exploit baHesque qui peut passer à bon droit pour une des premières bonffonilerles de ce genre ; cet exploit a certainement donné, huit ans plus tard; à Bredid, le notaire rural, Tidée du Formulaire fort rédf^aiif de tous cûittratè, Acetie populaire que le savant bibliothécaire de LfOn, M. Périeaiid, attHbue peut-être avec raison ^ Btnoist du Troncf ; AU chapitre xiv, Lupoldë conte la plaisante ruse d'un pauvre chevalier qul| pour^tHvi pAr les set>> gents, entra dans une église, prit dans une biche la platfë tt'tln baitlt Jtllieto, et échappa ainsi aux recors et à la prison. NOêf du Pall, comm)? tous les écrivains de son genre, puisait les codteft t><irtoutj et la t&tcb s\ corihuo de Rabelais au couvent de Fontendy pourrait bien lui atbii* rotirni l'idée de la niche de saint Julien. Quoi qu'il en soltj il ne faut pas cOtilparer cet innocent plagiat aux vois éhontés doiit ootrf) littét-atUre ofn-e malheureusement plus d'un exemple; Gel htstoriett^i, reproduites toiir à tour par les conteurs de tous les payft et de tOUs les âges , étaient tombées par cela même dans le domaine publie; il n'y avait pitlë plagiat, mais émulation de faire mieux; et l'originalité de l'aiiteUr se fôïsalfc Jour dans la forme plus ou moins heureuse, pliis ou moins oeuVë dbhi il savait couvrir un sujet d^à mis en lumière ; et, l^i, du Fàil a âOUveht fait preuve d'un talent véritable. Au livre IX des MéUmàrphàses d'Atittlée, nous lisons l'aventure d'un certain Philésiétère, qui, par son adl^sse; sauva tout à la fois l'honneur de sa maîtresse et la vie d'titt esëlave qtie son maître conduisait au supplice. Eh bien ^ cette noUtëlle d'Apulée, pff^ lixe, embarrassée de détails de mauvais goût, Mt devenue, sous la pluihë du gentilhomme breton (chap. xu), un petit drAmoj flUtoitiht tiarré, pleitt de nouveauté et d'élégance. Bn efitet^ personne» mietii que fidël dit ti'ail, n'a su ordonner un conte^ mettre en saillie lé bété {llâisaHt d'nta l-ëelt ëî tirer parti de toutes choses ; il se oomplall de préffit^uce eût petits tableauxi et il fait bien, car e'est véritablemëul le quil héussit t^srfeitéiiièfat ; ses historiettes Sont cbarniaotes de bonhomie rAilléUsè et de tiriè méehanceté. Un ceruin voleur était accusé de meuHt'e ; le firéVOt et sbu greffier montent à leur tribunal) le voleur s'assied sur la sellette et l'Interrogatoire commence; mais chose étrange ) volei l'aecosô (tûi paHë une langue bizarre et singulière à laquelle pet-sonde d'entre les asslstaiits ne peut comprendre un mot. On a vainement recours à la ^blehee del plus habiles interprètes, tout est inutile^ Le prévôt, dans son embarras ; était sur le point de felftcher le prisomtier, lorsqu'un ahshet- demande la permission d'interroger i son tour Paeensé, ce que le prévOt Itii accorde aussitôt. L'archer s'avance^ et, s'adressant au voleUr^ il use; lui aussi $ d'un jargon parfaitement ininlelligible; le voleur rét^Ond, et Tarcher dit au greffier : « Écrivez que l'aecusé promet d'être fiiHt;è^e devant la justice. » Nouvelle question de la part de l'archer, nouvelle répense du voleur^ jusqn'ft ce qu'enfln i'arehen se tottrmmt de nouveau
vef9 1« gf^per : «t Bcf i?^ que le eonpable aToup son orline, tl â tué «t flérobé, Ici, I0 VQtenr voyanl sa ruse découverte. Jugea à propos de cba^igei: de |aiigage, et U s'^ia en hou français .- « Arrêtez, monsieur le gcelSeï',} efTacfiz (041» etc. (cbap. xu). » Je ne sais si je m^abuse, mais la f()q¥(urs9tiP{l |le f^es (leus honoies, qui se se comprennent pas eux-mêmes, me parait la scène la plus drôle qu'on puisse imaginer ; c^est du comique ixm^ ll'9<llF(^ti peMt-âtr<e pas désavoué Molière ou Rabelais. Qu'on nous pertqçl(e e^çqr^ une ciU^tiop \ nais , eetle fois, laissons i l^auteur son langage naff^t pittQr-egqu^ ; « l^ prieur de Gbâteau-Bourg, successeur de ce docte y Bi^rfe GplspQ qui j| laissé une beile mémoire par sa bombarde, voyant « qup riw^g^ de saint Rocb qui étoit en son église gagnott honnêtement (I ses dépepe et étpit de bon reYenu , encore qu'il fât tout poudreux et «( poqrrilé d'iragnes (araignées), s'avisa le faire repeindre tout à neuf, juif gflfint par l'argument a majori ad ndnus, qu'on estime valoir beaucoup « en logique et au midi deux degrez par deçà le bois de Vineennes , que « si le9 bqpue» ^ns lui apportoiept force dons, présents, et offrandes « étant si pauvrepient vêtu, et accoutré en gueux, à plus forte raison « bausseroient-Us les brevets et s'élargiroicnt davantage quand il seroit H magoîfiquevQent babillé et bien en point. Mais, comme disoit de bonne fç mémoire Merence, la chose tourna sur le chose, il en arriva tout au re- 4c hours, comme il survient bien des inconvénients entre bouche et cuiller: a car les pauvres villageois voyant ce bon patron saint Roch ainsi brave, « et en équipage de chevalier de l'ordre de la grande année, cessèrent lui « rien dwoer, disant entf eux .* A cette heure qu'il est gentilhomme, pen- « seS'VQUS qu'il voudroil prendre un denief, une poignée de filace, deux ff <euf$, comme il faisoit lorsqu'il étoit roturier et du tiers-état (cha- « pitre %iy)? » Certes, voilà de charmants récils, ^e la moquerie de bon aloi, comme en 9t plus tard cet autre grand conteur qui écrivit Gil Blas. I^es contes sont pour Koël du Fail un cadre 011 i\ Jette, peut-être un peu confusément, ses idées, ses opinfons, la louange d'un ami, les joies de la.veyie ou les projets du lendemain ; <)e là tant d'anecdotes et de petites digressions dont le sens nous échappe aujourd'hui. Le livre du gentilbomme breton est une espèce de miroir où viennent se refléter les moindres accidents de sa vie. Goutteux, il écrit un chapitre sur la goutte, l'impuissance et le charlalanisme des médecins; légiste, il trace un portrait, souvent cité comme une appréciation élégante et judicieuse, d'Eginaîre Baron, célèbre jurisconsulte que Gnjas appelait le Varron français ; Eginaire Baron, professeur de droit à Angers , à Poitiers et à Bourges, avait très-probablement compté Noël du Fail au nombre de ses élèves, et le disciple a voulu rendre hommage à la mémoire de son ancien maître. Dans un autre passage, l'auteur dit ses préférences musicales, et il ne lui faut pas moins d'un chapitre tout entier : Eulrapel, qui avait jadis admiré avec l'intelligence la mieux sentie les toiles d'Albert Durer, n'était pas un diieitaiUe à la manière de ceux d'aujourd'hui : l'harmonie dont il «^ le pkia agréablement énu, j'ose à peine l'avouer, c^st un « beau tra-
quel de monKn battant joyeusement la mesure»», on bien encore le son de la trompette, les roolements du tambour et le hennissement du cheval un jour de bataille; voire même, que Dieu lui pardonne, le cliquetis des dés roulant sur une table bien polie, ou le bruit des pots qui se heurtent dans les mains des buveurs. Décidément Noël du Fail ne flattait pas les musiciens de son temps.
On dit que plusieurs récits des Cent-Notivelles et de VHeptaméron sont la relation exacte d'aventures contemporaines , et qu'ils acquièrent ainsi, TU la hauteur sociale où vivaient les personnages, une certaine valeur historique. Les Discours tPEtUrapel ne peuvent prétendre à ce genre de mérite. Noël du Fail cite à peine quelques noms connus; il décrit plutôt la foule que les individus ; c'est avant tout un écrivain populaire et un délicieux peintre de moeurs. Voulez-vous savoir ce qu'était la bibliothèque d'un gentilhomme du temps de François 1*^ ? notre conteur vous le dira à un volume près : d'abord la Bible, de la traduction commandée par le roi Charles V, et la Légende dorée; trois romans : Oger le Danois, Mélusine et les Quatre fils Aymon ; un poëte que vous avez déjà deviné, le Roman de la Rose; puis enfin le Calendrier des Bergers. Ces deux lignes jettent sans contredit plus de lumière sur une époque que des centaines de gros livres. Polygame rapporte quelque part qu'un musicien ambulant, appelé Mabile, chantait par les rues de Rennes, en s'accompagnant de la viole , tantôt un lai de Tristan le Léonnois, tantôt une ode de Pierre de Ronsard ; avez-vous jamais lu une preuve plus éclalante de la popularité du poète du seizième siècle ? les vers de Ronsard étaient chantés dans les carrefours de nos villes, comme autrefois ceux d'Homère dans les bourgades de la Grèce. Notre conteur est riche de ces sortes d'enseignements, et nous pourrions multiplier les citations â l'infini.
L'auteur des Discours d*Eutrapel a débuté par une espèce de profession de foi sur la religion, la morale et la politique : nous retrouvons encore, à la fin du livre, un chapitre qui ferait honneur à un théologien de Sorbonne ; c'est VÊpître de Polygame à un gentilhomme breton contre les athées et ceux qui vivent sans Dieu. Ainsi, l'auteur allie indistinctement le vrai à la fiction, le sacré au profane ; â côté d'une dissertation philosophique, il place une aventure galante empruntée au Pogge ou à Boccace. On dirait ces mystères, ces moralités qu'on jouait dans les églises, et dont le fond, brodé de quolibets, était pris des Écritures saintes. Cependant le gentilhomme breton paraît de bonne foi, et on ne peut croire qu'il ait voulu tourner en dérision des pratiques et des croyances qu'il s'efforce au contraire de rendre respectables. D'un autre côté, Noël du Fail avait trop de goût et de discernement littéraires pour ne pas sentir tout le premier quel fâcheux effet devait produire le mélange de choses si peu faites pour marcher ensemble ; il n'y a donc qu'une seule explication possible : l'auteur, effraye des supplices de Louis Berquin, d'Etienne Dolet, et de tant d'autres, a voulu se ménager un abri ; les chapitres sérieux étaient destinés à foire passer ce que lea contes avaient de hasardé et de trop li-
SUR NQjÇf, 1^ FAIL. fP
^. ^ 6jei9iijbpf)9^ krfi^im po»rswr4>» ^e se^ mmm ^Hf^i^é 9^1^^
Té$\e]ff^qpi9 de9 mo}^e^ , ipai^ sqo )|Tre è la maiii, il pouv^jt ,9« Molft F^r ppusser rappi^atfoi) (}'if9pié^.é e^ 4'atbéisipe 9i terrff^te 4 ceffe i§ppi|i«9.. |ïpël dji fail B*,étajt dope ni i^p athée pi un Impie,' mai« PQjre poi}jpi|f iaiya|jt ju Rabejai/s , et il c'est j^issé ajler q^eI(;|uefoi8 h f^9 i^i|to|*iet^9 ^lyQ'm^, ^ des mots grossie^-s qui froisseront cprtaips esprit déjiic^s. ^9 ppu^ bâtons pas cppendant de condamne^ un écriyaip qui pei^ pa^^e^i 4 PPPP sûTj pour le plus retenu et le plus ré^ery.é parmi ceu^ dQ spf^ gepr^.* pejr(^ippr ment il serait i désirer qu'on pût retrancher upie 0|| deui pagea de* Ififr cours cTEutrapel, mais, après tout, je blâme, ?i blâip.e il f a, ifoit tpfphe^ plutôt sur l'épo<}ue que sur l'individu; ces crudités de ptyl^ p| jff^^tqp f)p pensées qui Couchent parfois à la licence, sont, san^ cop|r,e4i^ uf) des prfijfa caractéristiques de la littérature au seiziépiç siècle; la prP^ie ^e ll^gueri^ et d'Henri Estienne, les vers de Villon^ 4e A|arot, de Baif et de Passerai fîo font foi ; et on ç'égarprait sipgulièrement pp ^pgeant ces pqëte? e^ ces auteurs célèl^res ayec le rigorisme qui a coi^r? aujourd'hui ; le^ pnq^f gopf demeurées les mêmes , ni meilleure^ , pi pires , mais la japgue 9 c)i/)p^é; tel mot qui s'imprimait alors dans un |ivre, nops sem^}^ ip§intep9P( pq/p inconvepapce étrange ; on pourrait cilpr ouille exemples ^fi ce peti( fffukr nopiéne p)i|lolpgique. Rappelons-nopi^ (^ms le qpatrléipe Uvr!9 de Pftrft/fr gruel est dé^ié à iin prince de l'Église ; que la Cal^ndrq p^t repr^spnl^ç solennelleippnt ^ Lyon en 1548 devant ^enri II, la r.efpe et lo^tj? la PQmr; que la l^andragore fut jouée à Rome dev^pt Léon ^ et 9^9 cs^r^ipauç. Proscrire ces fiyres qui' réjouissaient pqs père?, et c|i)e lepr§ fep^p^ef li.saient Sjins danger, suerait tout à la fois renier nos an^écédept^ litli^r^ir^ji et biffer d'pp trait de plume les plus piquapt^ chefjs-d'(pi|vri9 4u yi^il e^r prit français. Du reste, disons-le avec sincérité, il y a daps lp§ pa^Sfj^es l^f plp^ libres d'Eutrapel upe certaine na]fveté qui ne perpiet paf (Je ^p ip^ prendre suf le but de l'auteur, ce ?ont des jo^eusetés et fien de plpi^
Koël di^ Fail contjs les moindres anecdotes ayec pne ingépuitjé 4éljr cieuse; il se pla|t à prolonger les récits dans upç ipfjniié dp p?iepi^s prpppfi et n'est jamais plifs à l'aise que lorsqu'il décrit cprjeuscpien^ f^iisj^up scène champêtre. Le geptiihomme bretop a des pages ch^rpiaples ^ {f^ylç, de coloris, d'harmqnie, et qui ^seules, sufl[|ra|ept poqr lui ^oupef i^qp place parmi les bons prosateurs du spizièpie ^sièclp . ap-dessu^ de P^Orlières, (}e C)^appuys^ de Guillaume Bouchet, et topt pro.cjie 47^ppr| £stiepne| son esprit est fermé aux passions violentées; tppt chcj; Ipi pçra^t calme; il a traversé les querelles sanglantes dejs papistes et ûp^ hu^^ppp(]^ sansayoirprts parti pour les uns plutôt que pour les autrèç ; il pp sp sq^pii9 ni de Ropie ni de Genève .- « Faut, dit-il, qu'il y ait des hérésies, piai^ la 4i£^- « culte gtt à bien juger qui est l'hérétique.» C'est un hompie prpdept qi|i s'avance avec précaution ; il ne signe pas ses livres, et encorp a-^-ii ^r^nd soin d'y jeter çà et là quelques roots témoignant de son respect pour ja puissance du jopr. Il est parfois grotesque commp Rabelais, e^ sépeux conuhc llepri Eslienne ; ces deux écrivains, de talents si divers e^dc ^Q^prp
si oppsoées, semblent donner te metore de No€l du Fait; eelni-ci, à te rérité, n'a jamais pu s'élever à cette haute poésie de te satire qui distingue Rabeteis, et ii n'avait ni les passions ni les haines d'Henri Estienne ; mais il y a dans sa gaieté quelque chose du premier, et dans sa gravité quelque chose du second ; c'est un philosophe qui cause tranquillement, un peu à l'aventure, selon te hintaisie du moment ; il aime rire, mais il a ses sujets de prédilection: conseiller du roi , sa moquerie tombe indistinctement sur les sergents, les procureurs, les avocats, et s'arrête respectueusement devant MM. les conseillers; petit gentilhomme de province, quelque peu jaloux de te noblesse qui rayonne autour du souverain, de te richesse et de te puissance du haut clergé , il poursuit de ses sarcasmes les plus malicieux les feçons orgueilleuses du bourgeois ou du marchand enrichi. Enfin, notre conteur, qui rapportait aveuglément et peut-être à son insu toutes choses à lui , était un véritable épicurien à la manière d'Horace , et sa vie semble s'être écoulée paisiblement au milieu des loteirs et des causeries amicales. Mais, pour pénétrer au fond du caractère et des mœurs de Noël du Fail, et, mieux encore, pour être initié jusque dans le secret de ses études, pour le surprendre en quelque sorte écrivant ses livres, écoutons-le lui-même, il nous dira ces détails dans un style élégant qui fera connaître tout à la fois l'homme et l'écrivain. A te fin des Digcours (fEutrapel, l'auteur fait ses adieux à Lupolde, à Polygame, ses joyeux amis, et retourne à sa maison des champs : « Je l'ai bfltie, dit-il, « d'une moyenne force, pour faire tête aux voleurs, coureurs, et à l'ennemi, « si Dieu me vouloit châtier en cette partie .- sous le crédit de quelques « petites eaux qui l'environnent, avec les pourpris, bois, jardin et verger. « Aux vergers me trouverez travaillant de mes serpes et faucilles, rebrassé «jusqu'au coude, coupant, tranchant et essargotant mes jeunes arbris- « seaux, selon que la lune, qui besogne plus ou moins en ces bas et in- « férieurs corps, le commande. Aux Jardins, y dressant l'ordre de mon « plant, réglant le carré des allées, tirant ou faisant découler et venir les « eaux, accommodant mes mouches à miel ; distillant les herbes, fleurs ou « racines, ou, qui mieux vaut, en faisant des extractions d'icelles et les « rendant en liqueur épaisse; et me courrouçant d'un pied suspendu en « l'air, et attentif contre la taupe et mulots qui me font tant de mal, sévi mant diverses et étranges graines ; manant et joignant le chaud au firoid, « altrempantle sec de te terre, avançant les derniers fruits et contrô- « lant par doctes artifices les effets et ornements de nature que le vul- « gaire ignore. Aux bois, faisant rehausser mes fossés, mettre à la ligne « mes pourmenoirs: et cependant, outre cent musiques d'oiseaux, une « batelée de contes rustiques par mes ouvriers, desquels, sans faire sem- « blant de rien, j'ai autrefois extrait et recueilli en mes tablettes le sujet M et grâce, et communiqué leurs propos et mes balivernes au peuple, « prenant l'imprimeur et renversant mon nom de Léon Ladulfi. Aux riviè- « res, amusé et solitaire sur le bord d'icelles, péchant â te ligne, allon- « géant souvent le bras pour connottre, au mouvement de la ligne.
« quelle espèce de poisson vient escarmoucher l'appftt: ou bien tendre « rets et filets aux lieux et endroits où le cours de Teau a vraisemblable- « ment fiil plus belle passée. Quelquefois aussi, avec deux lévriers et huit « chiens courants, me trouverai à la chasse du renard, chevreau ou lièvre, « 8ID8 rompre ou offenser les blés du laboureur, comme font plusieurs, « contreveiiant aux ordonnances et à la justice commune : Ne faites à « antroi ce que vous ne voudriez vous être fait. L'autre fois avec l'auroor , « oiseau bon ménager, quatre braques et le barbet , avec Tarquebuse , « deux bons chevaux de service et un pour les affaires de l'hôtel. Vous « disant qu'après telles distributions et départements des heures, ayant « premièrement fiait les prières à ce haut Dieu, que la journée se puisse « passer sans Toffenser ni le prochain, et employé quelque heure à la « lecture des livres : il ne me faudra au souper, qui doit être plus copieux « et abondant que le dîner, les sauces asiatiques , ni le breuvage d'iEschy- « lus pour dormir. Adieu donc. Monsieur, j'appends à cette cheville « (comme Vejanius, ce vieux soldat, attachant et vouant son corselet au « temple d'Hercule) mon petit chapeau emplumé, ma cape avec son grand « capuchon , /non pourpoint embourré, mon marcher de travers i han- « che deslouée, le baise-main , ma braverie, ris dissimulés , traîtres saints, « jalousies, envies, larcins des biens, avantages et honneur d'autrui, que- * relies, Tamour, et telles constitutions et rentes hypothécaires , dont « les cours des grands et villes trafiquent et font métier ordinaire. » Pour achever ce tableau, qu'on nous permette d'emprunter encore à notre conteur une jolie pièce de vers tirée des Propos rustiques, et qu'on dirait avoir été destinée par le poète au fronton de sa maison des champs :
Soire qai voudra des seignenn
Les honneurs , Pompes et banquets dé riUe ; Ne sont en mol tels labeurs ,
Et ailleun Passe le temps pins tranquille.
Mes jours se passent sans brnft.
An déduit fie cette vie ombrageuse:
Dont un doux fruit est produit ,
Et réduit A ma vie si heureuse.
La mort me sera joyeuse, ,
Glorieuse; Mais à cU qu'est de tous eonno.
Odieuse
Et fâcheuse.
Étant ^ loiHnftine Inconnu.
J. MARIE GUIGHARD,
mscôuRS