‹ Propos rustiquesChapitre 4 sur 5 · XJ. O · texte numérisé non relu

XJ. O

qui fait de cette paroisse de sept ou huit cents âmes une véritable famille. Ils le savent bien, d'ailleurs, ces braves gens de Saint-Denis ; ils le constatent et ils s'en réjouissent.

Et ils le proclamaient aussi dans l'adresse simplement éloquente qu'ils lisaient à leur pasteur. Nulle part l'esprit paroissial ne ressemble autant à l'esprit familial. Ces excellents Canadiens se connaissent, et ils s'estiment, et ils s'entr'aident comme des frères : et le curé est au milieu d'eux comme un père avec ses enfants. Et les enfants ont pour ce père toutes les attentions pieuses et aimables qui sont le charme et l'attrait des meilleurs foyers.

Ce fut évidemment une niême pensée qui les fit se grouper, au matin du 18 juillet 1905, autour de leur prêtre, et rendre grâces à Dieu pour cette vie commune et si douce qu'il leur avait accordée ; et l'on pouvait voir s'épanouir sur tous les visages

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la même joie cordiale et sympathique. Chants pieux et si artistement exprimés, drapeaux qui flottaient gaiement sur la colline et enguirlandaient l'église, banquet délicatement préparé et servi dans un admirable décor à la fois rustique et gracieux, paroles et discours sincères, et jusqu'à cette fête de nuit qui illumina de radieuses clartés la fm d'un jour si beau : tout rappelait aux esprits la solidarité étroite et la charité divine qui unissent dans une familiale affection le prêtre et les fidèles, le pasteur et le troupeau.

N'est-ce pas là, d'ailleurs, le spectacle que nous devraient toujours donner nos paroisses canadiennes ?

La paroisse canadienne n'est-elle pas, ne doit-elle pas être une famille? Et le chef naturel et respecté n'en est-il pas le prêtre ?

Ceux-là appartiennent à une fa-

mille et la constituent, qui puisent leur vie et l'alimentent à la même source. Ce sont ces relations essentielles, et cette com.munauté de vie qui forment, en réalité, le lien solide de la fraternité. Or, n'est-ce pas surtout pour que des fidèles puissent recevoir d'une même source la vie <;hrétienne, et l'entretenir d'un même esprit, qu'ils se réunissent en paroisse, et se groupent autour d'un même clocher ? Et celui qui donne la vie surnaturelle à ces âmes et la renouvelle chaque jour, n'est-ce pas le prêtre, le curé, que tout naturellement et avec grandes raisons ces âmes appellent leur père ? C'est lui, le prêtre, qui, à mesure que les âmes naissent à la vie humaine, les transforme et les engendre à la vie chrétienne ; et c'est lui encore qui développe en ces âmes la vie qu'il leur a donnée, qui la fortifie, et qui la répare aussi souvent qu'elle se peut affaiblir et briser.

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Et parce qu'à toute famille il faut une maison commune où tous puissent se rencontrer, se connaître et s'aimer, c'est le temple, c'est l'église qui est le naturel foyer de la grande famille paroissiale. C'est à ce foyer que jaillit la vie, et c'est de là qu'elle déborde et qu'elle se répand. Là, le père réunit ses enfants ; et là il les instruit, et il les conseille, et il les prépare aux luttes inévitables de l'existence.

A ce foyer chacun apporte sa joie et ses tristesses ; et l'on met en commun les souvenirs, les larmes et les espérances. Au pied du même autel les âmes mêlent leurs pensées et leurs affections ; elles font à Dieu les mêmes prières, et elles appellent sur elles-mêmes et sur leurs sœurs les mêmes bénédictions. Et le prêtre préside ces réunions du foyer ; il console les douleurs, il relève les courages, il guérit les blessures, il bénit toutes les bonnes inspirations.

Il ouvre à tous son affection paternelle, et il se réjouit, et il est triste selon que ses enfants sont heureux, ou que le malheur les a frappés.

Une égale et très vive sollicitude l'attache étroitement à tous ceux que la Providence lui a confiés et qu'il appelle ses enfants.

La famille paroissiale existe donc vraiment, et sa vie est bonne, agréable et pleine de douces émotions selon que la veulent bien faire ceux qui la vivent.

Dans notre province de Québec, s'il arrive parfois que des paroisses ne sont pas assez pénétrées de la charité qui rapproche et confond tous les intérêts, et s'il arrive que l'esprit normand y combat très activement l'esprit famiUal, il faut bien reconnaître pourtant que l'esprit paroissial a presque toujours conservé beaucoup des vertus de la vie de famille. Ils étaient si unis dans la foi, et dans l'espérance, et dans la lutte,

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nos braves aïeux ! Et la paroisse ressemblait tant à une famille quand après 1760, les Canadiens firent cercle autour du curé et lui confièrent le dépôt sacré de leurs droits et de leurs traditions ! Le prêtre fut alors vraiment le chef et le père de ce peuple à qui on avait arraché son drapeau, et dont la vie nationale était en péril. C'est dans les pieux commerces de la vie paroissiale que l'on trouva les forces de résistance, et toute la sécurité qui assuraient à nos infortunes des lendemains glorieux.

Et c'est pourquoi il faudrait bien que nous eussions encore la volonté de faire cette vie paroissiale bonne, chrétienne, et jalouse de nos vieilles et saintes traditions.

Sans doute, nos paroisses canadiennes ne peuvent partout offrir les mêmes habitudes et les mêmes spectacles. Tous les foyers ne peuvent

être tout à fait semblables. Souhaitons au moins que toutes nos paroisses réalisent quelques-unes des vertus sociales et chrétiennes qui font si gentille et si attachante la petite paroisse de Saint-Denis. Qu'elles soient comme elle laborieuses et sobres, pieuses et prospères, qu'elles soient aussi, et surtout, comme elle, respectueusement attachées aux prêtres que Dieu leur envoie.

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ffL existe dans le comté de Mégantic un centre de vie sociale et industrielle qui est le plus agréable du monde. On l'appelait autrefois Somerset, on le nomme souvent aujourd'hui Saint-Calixte, et ceux qui ont l'âme urbaine disent avec orgueil Plessisville (1). Monseigneur Signai, qui avait sans doute lu Pascal, et qui savait donc que parfois il faut appeler Paris la capitale du royaume, se plaisait à qualifier le florissant village, et le nommait pompeusement la métropole des Bois-Francs.

C'est là, dans cette région très

f^(l) Ne pas prononcer Plessisseville comme font les conducteurs du Grand Tronc, et même des gens de Plessiville.

prospère, dans ce milieu très actif, et vers cette population laborieuse que nous fûmes l'autre jour attiré.

Or, ce jour-là, c'était grande fête à Somerset, disons à Plessisville ; et le vingt-sept juin y ressemblait étrangement au vingt-quatre. La Saint- Jean-Baptiste y était célébrée avec une ferveur peu commune, et avec un zèle extraordinaire. Depuis le vingt-quatre juin on avait accumulé dans les âmes une somme prodigieuse de patriotisme, et maintenant ce louable sentiment s'épanchait par toutes les lèvres et se traduisait sous toutes les formes. Les drapeaux aux vives couleurs, le tricolore, l'anglais, le canadien, celui du Sacré- Cœur, flottaient sur tous les toits, s'accrochaient à toutes les galeries, se mêlaient avec grâce aux grands érables qui partout bordent et ombragent les rues. Dès neuf heures du matin, la foule immense des Plessisvilliens, auxquels s'étaient

joints des milliers d'étrangers, se portait au temple paroissial pour y accomplir l'acte indispensable de foi patriotique : on commençait au pied de l'autel une série de démonstrations qui ne devaient finir qu'avec la dernière fusée que l'on lancerait le soir vers les étoiles.

Les anciens qui furent témoins de ces fêtes très brillantes, et qui virent leur petite patrie si coquette, si animée, et inondée par tous ces visiteurs qui lui venaient des paroisses voisines, durent songer en leur mémoire à ces temps héroïques, qui ne sont pas très éloignés, où l'on ouvrait à la colonisation les pays neufs de Somerset et de Stanfold. Quelle transformation s'est opérée depuis soixante ans ! Quelle fée a donc passé par ces forêts de bois francs, et y a touché toutes choses de sa magique baguette ? Là où autrefois

un parc immense et vierge étendait sans limites sa haute futaie de noyers d'ormes et d'érables ; là où jadis quelques colons isolés et pour cela très hardis, osaient construire leur hutte et fixer leur vie, l'on voit maintenant des paroisses nombreuses, très riches, très peuplées, ouvertes à tous les progrès, et se développant toujours avec une merveilleuse rapidité. Ce n'est plus seulement Somerset avec Jean-Baptiste Lafond et Joseph Grondin, qui vinrent les premiers s'y établir en 1835 et en 1836 ; et ce n'est plus Stanfold avec son premier et unique habitant, Edouard Leclerc, qui vers 1832 entreprit d'ouvrir à la colonisation cette partie des Cantons de l'Est que les chasseurs seuls avaient jusquelà explorée : ce sont partout, autour de Somerset et de Stanfold, sur tout le territoire de Mégantic et d'Arthabaska, des campagnes bien cultivées, et partout, le long des routes et des

voies publiques, de proprettes maisons où le cultivateur et l'ouvrier vivent en paix leur heureuse existence.

Plessisville compte aujourd'hui, avec une population de plus de deux mille âmes, un très grand nombre d'établissements où l'on travaille le fer et le bois. Chacune de ces industries était représentée l'autre jour dans une série de chars allégoriques qui témoignaient tout ensemble de l'initiative et de l'esprit joyeux des gens du pays.

Les vieux qui regardaient passer, défilant tour à tour sous le soleil et l'orage, ces grandes constructions roulantes qui symbolisaient la prospérité si rapide de leur village, évoquaient instinctivement le passé, et nous parlaient avec émotion des commencements de la paroisse. Pour préciser ces renseignements, un excellent ami a bien voulu replacer sous nos yeux ce petit livre qui fut très populaire, à son heure, et que

l'abbé Charles Trudelle écrivit un jour pour faire connaître à ses compatriotes l'œuvre du défrichement des Bois-Francs. C'est intitulé :

Trois Souvenirs, et le souvenir des Bois-Fiancs y occupe la première place.

L'abbé Trudelle fut lui-même l'un des premiers missionnaires de Somerset ; il desservit pendant six années les territoires où s'étendent aujourd'hui les paroisses de Saint-Calixte, de Stanfold, de Sainte-Julie, de Sainte-Anastasie et autres. Il connut donc aussi bien que les colons eux-mêmes les débuts très pénibles de ces missions ; il fut intimement mêlé à tous les travaux et à toutes les sollicitudes des premiers pionniers. Et l'abbé Trudelle — la mort l'enlevait il y a juste une année à l'estime et à la vénération du clergé de Québec dont il était le doyen —

était, en même temps qu'un missionnaire vaillant, un esprit très distingué, très cultivé, un lettré et un poète. Il y avait chez lui un mélange très heureux et le plus varié de très différentes qualités. Il voulut donc écrire après avoir « missionné », et parcouru les Bois-Francs, et c'est en 1852 qu'il recueillit ses souvenirs et les mit en prose.

Si cette prose était plus abondante, plus colorée, plus chaude, plus brillante, et parfois moins terne et moins sèche, nous dirions que l'abbé Trudelle a voulu écrire le poème des Bois-Francs, une sorte d'épopée en sept chants correspondant aux sept petits chapitres dont se compose cette plaquette. Le merveilleux lui-même, qui est le condiment indispensable de toute nouvelle Iliade, ne serait pas absent de cette œuvre, tant l'héroïsme des personnages dépasse l'ordinaire effort de notre volonté.

Et ce merveilleux ne serait plus un

ensemble de fictions fantastiques telles que l'on en voit dans les Légendes de l'abbé Casgrain, mais la pure et très véritable réalité.

Les titres très simples et très modestes que l'abbé Trudelle a donnés aux divers chants de son poème, et qui diffèrent tant de ceux-là, prétentieux, dont l'abbé Casgrain a semé ses Légendes, attestent déjà toute la sincérité de l'auteur.

Lisez, par exemple, le chapitre intitulé (( Privations et souffrances », et vous apprendrez peut-être qu'il n'y eut pas de héros plus épiques, et qui soutinrent mieux leur rôle que ces martyrs du dévouement et du patriotisme qui furent les premiers colons des Bois-Francs. Etablis en pleine forêt, isolés des paroisses du bord du fleuve, de Gentilly, de Saint-Grégoire, par l'affreuse et terrible savane de Stanfold, ils ne pouvaient aller chercher des secours contre la misère imprévue

qu'en se risquant à travers cet immense marais bourbeux que pendant sept mois de l'année on ne pouvait traverser qu'à pieds, et au péril de sa vie. Hommes et chevaux enfonçaient quelquefois et disparaissaient presque dans cette pâte molle et sans consistance qui constituait le sol de la savane. Malheur aux aventureux voyageurs si la nuit les surprenait en route, et les empêchait de bien voir le sentier de branches sèches dont on ne pouvait dévier sans s'exposer à périr. Un missionnaire et un colon, l'abbé Bélanger et Ambroise Pépin, l'éprouvèrent une nuit au prix de leur vie ; le notaire Cormier qui les accompagnait faillit succomber lui-même à tant de fatigues et de douloureuses angoisses. Bélanger et Pépin sont les deux victimes dont l'abbé Trudelle raconte les cruelles souffrances et la mort avec une simplicité toute dramatique.

Il arrivait souvent pourtant qu'il

fallait entreprendre le périlleux voyage. Les provisions étaient épuisées ; les quelques marchands, établis à Somerset ou à Stanfold, ne pouvaient suffire à toutes les demandes à cause de l'afRuence trop considérable de nouveaux colons ; avec le printemps s'annonçait la famine ; on ne pouvait attendre la récolte prochaine, et déjà il fallait se contenter des fruits de la saison, d'herbes, de plantes et de racines bouillies. « Prisonniers au milieu des bois, comme sur une île au milieu de la mer », il ne restait plus qu'une ressource aux malheureux chefs de famille, c'était de franchir à pieds la savane pour aller chercher les provisions dont on avait besoin.

Ils partaient donc par groupes de dix à quinze hommes, et revenaient « portant sur le dos soixante à quatre-vingts livres de farine, sou ventun sac de provisions sur leur tête, et dans leurs mains les ustensiles de

cuisine les plus nécessaires. Quelques-uns même ne craignaient point de se mettre en route avec des plaques de poêles sur les épaules ».

Et ils allaient ainsi haletant, dévorés par les moustiques, par les maringouins, dans un chemin bourbeux qu'ils trouvaient assez bons lorsqu'ils n'enfonçaient pas jusqu'aux genoux.

L'abbé Trudelle raconte qu'un jour l'un de ces voyageurs allait disparaître dans une ornière où il plongeait, et ne fut sauvé que par son voisin qui eut juste le temps de le saisir par les cheveux et de le tirer du gouffre où il s'engluait. Il arrivait souvent que l'on rencontrait le long de la route des « malheureux enfoncés jusqu'aux bras avec leurs charges, se tenant aux racines qu'ils avaient pu saisir )>, et attendant ainsi le secours indispensable qui les arrachât à la mort. Lorsqu'on sortait de ce marécage, disait un de ces voyageurs à l'abbé Trudelle, on n'a-

vait pas « formance )) d'homme; la vase nous couvrait des pieds à la tête, et il ne nous restait que des habits en lambeaux.

Mais l'on conçoit quelle joie apportaient au foyer ces pèlerins de la misère, et comme l'on goûtait ensuite l'abondance que procuraient de pareils dévouements.

Aussi bien, ne faut-il pas croire qu'il n'y eut que des heures sombres et pleines d'angoisse dans la vie des premiers colons des Bois-Francs.

Après quatre ou cinq ans de ce régime très primitif, les marchands organisèrent plus efficacement leur commerce, un moulin à farine fut construit à Somerset au bord de la rivière Blanche, et les moissons abondantes remplirent les greniers. La fertilité du sol était prodigieuse, et aussitôt accoururent de toutes parts des milliers de nouveaux colons.

La réputation des Bois-Francs devint proverbiale ; ce coin de pays était regardé comme un Eldorado merveilleux ; c'était alors la Californie du Canada ; l'on dirait aujourd'hui le Klondyke de la province de Québec.

Il y avait en plus des ressources que l'on tirait du sol, l'industrie du sucre d'érable, et celles plus prosaïques de la potasse et de la perlasse qui furent dès l'origine des causes très actives de prospérité. L'érable poussait partout dans cette terre des Bois-Francs ; et les colons convertissaient en « sali » la cendre des arbres qu'ils abattaient et brûlaient sur place. Ce « sali » était vendu aux marchands qui l'exploitaient ensuite pour la fabrication des alcalis.

Et puis, des routes publiques furent enfin tracées par l'administration, et facilitèrent le commerce.

Quand le chemin provincial d'Arthabaska fut terminé en 1848, toute la

région d'Arthabaska, de Stanfold, de Somerset et d'Inverness, qu'il traversait, entra dans une ère étonnante d'activité et de progrès. Tant il est vrai qu'une des plus belles sollicitudes d'un gouvernement qui veut encourager nos œuvres de colonisation consiste à ouvrir des voies de communication, routes carossables ou chemins de fer, qui permettent aux défricheurs et aux cultivateurs de se mettre en relation avec les centres de commerce, et de vendre les produits de la ferme. Un habitant de Somerset disait un jour à l'abbé Trudelle : k Si j'en avais le pouvoir, je ferais passer par nos affreux chemins le char de l'Etat, bien persuadé que ceux qui le conduisent tomberaient d'accord avec nous en tombant dans les mêmes ornières ».

Le char de l'Etat roulerait tout seul aujourd'hui sur les chemins de Plessisville. Mais dans combien d'autres régions colonisables serait-il bon

peut-être qu'il allât un peu secouer et « bordasser » les ministres !

Les habitants des Bois-Francs eurent enfin une autre consolation, qui fut celle de voir bientôt s'établir et se fixer au milieu d'eux le missionnaire.

Nos colons ne se peuvent passer de chapelles et de prêtres ; et il manque quelque chose à leur vie aussi longtemps que de leurs modestes chaumières ils ne peuvent voir briller au soleil la croix du clocher. Le ministre de Dieu est leur naturel et indispensable compagnon ; et ils se sentent plus généreux et plus entreprenants quand le dimanche ils peuvent s'unir à lui et avec lui prier le Dieu qui protège et qui bénit.

C'est au pied d'une croix plantée là même où s'élève aujourd'hui la très belle église de Plessisville que se réunissaient d'abord les premiers colons de Somerset. Ils n'avaient pas

de prêtre avec eux, et ensemble ils récitaient le chapelet et chantaient les cantiques qu'ils avaient si souvent entendus dans l'église du village natal. Et ces pieuses rencontres les fortifiaient sans doute, mais elles les faisaient aussi se souvenir avec mélancolie et tristesse des grandes cérémonies et des solennités dont si souvent avait été consolée et charmée leur enfance chrétienne.

En 1837 fut célébrée pour la première fois, à Somerset, la sainte messe ; et c'est la perlasserie qui y fut le premier sanctuaire. La joie fut grande ce jour-là, parmi les colons ; et cette joie devint plus intense encore, et elle devait durer toujours, lorsqu'en 1840 vint se fixer au milieu de ces braves cultivateurs le premier missionnaire résidant.

Les citoyens actuels de Plessisville, ceux qui appartiennent à la généra-

tion nouvelle, ont peine à reconstituer la vie des anciens, et à se faire quelque idée de l'existence souvent pénible qui fut celle de leurs devanciers. L'aisance et la prospérité ont mis au front de leur jeune cité une auréole joyeuse qui fait bien vite oublier les souffrances et les privations de la première heure. Peutêtre, cependant, est-il bon qu'ils se souviennent quelquefois des temps héroïques, et qu'ils apprennent au contact du passé la leçon du présent.

Rien n'est instructif comme l'histoire, et nulle lumière ne fait mieux voir l'orientation qu'il faut donner à ses énergies. Que les excellents patriotes de Plessisville soient, comme leurs pères, des courageux, des forts, des sobres et des chrétiens, et ils verront se perpétuer en leurs foyers les plus précieuses vertus de notre vie nationale !

Et s'ils veulent être tout à fait reconnaissants, qu'ils gardent en leur

mémoire le nom de ce prêtre qui a écrit d'une main diligente, et parfois avec beaucoup d'esprit, les premiers chants de leur héroïque épopée.

Pour nous, nous sommes heureux, au jour anniversaire de sa mort, de déposer sur la tombe de l'abbé Trudelle ces quelques lignes qui sont le pieux hommage de notre vénération.

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NOËL RUSTIQUE (pour le 24 décembre)

E soir, ma pensée se charge de poésie : non pas, cette fois, de la poésie que l'on va chercher aux pages des livres, mais de celle qui émane et se dégage des choses ; de la poésie qui se concentre, à cette heure de décembre, et flotte autour des arbres de Noël, dans l'ombre des crèches, au foyer des vieilles cheminées.

Toujours, sous sa baguette magique enveloppée de givre, Noël a enchanté les âmes, et fait tourner dans les imaginations le rêve d'or des vieux souvenirs. Ce soir, au moment où le crépuscule hatif fait se rallumer au ciel les feux de la nuit, et pendant

que déjà les petites têtes blondes s'emplissent des espérances de l'aube prochaine, remontons vers les Noëls d'autrefois.

Je me rappelle, et ma mémoire en est toute baignée de clartés d'aurore, ma première fête de Noël ; je veux dire, la première nuit de Noël où je fus jugé assez grand — et sans doute assez sage — pour accompagner mes parents à l'église. Certes, chez nous où tant de noëls domestiques s'ajoutaient en toutes saisons aux Noëls liturgiques, le tour d'être grand et d'être sage venait lentement. En notre foyer populeux, chacun prenait son temps pour vieillir ; et il y en eut quinze avant moi qui ne se pressèrent pas... Enfin, cette année-là, je parus au conseil de famille assez raisonnable, et l'on me confia, un jour que j'avais sans doute plus longtemps et mieux « bercé », que

Ton m'amènerait en carriole à la messe de minuit. J'irais enfm voir, à l'heure nocturne où il revient mystérieusement dans sa crèche, l'enfant rose, tout habillé de lin et de dentelles, l'Enfant divin dont le nom seul passe comme une caresse dans l'imagination des petits. Cette nouvelle m'apporta une grande joie ; peut-être me fit-elle déjà meilleur ?

La joie bonne est pour les enfants eux-mêmes une première expérience, et salutaire, de la vie.

Cette première messe de minuit, cette longue route deux fois parcourue au son des grelots, à une heure si inaccoutumée, cette veille de Noël, cette soirée d'hiver est restée, dans ma mémoire, chargée de lumière et d'étoiles !

Que de choses nouvelles elle avait, d'ailleurs, enveloppées dans ses clartés incertaines ! Songez donc : Berthier traversait alors une crise, une crise de civilisation intense. Ber-

thier allait renoncer à ses modestes traditions, oublier son passé routinier, se payer le luxe des plus extravagants progrès. Jusque-là, fidèle aux antiques coutumes, Berthier avait éclairé à la chandelle ses nuits de Noël, son église pieuse, la crèche symbolique : cette fois, il allait répandre à flots d'or, sous la voûte obscure, la lumière des lampes à pétrole.

Jusque là, c'étaient des voix humaines seules, un peu rugueuses, à la vérité, et chevrotantes parfois, qui avaient chanté la « nouvelle agréable », et fait écho aux « anges dans nos campagnes » : cette nuit, c'était une voix artificielle et bien sonnante, la musique, l'harmonium prétentieux qui allait accompagner le chœur rustique, et laisser pour la première fois tomber du jubé sur la foule ses notes compliquées et mélodieuses.

Depuis quinze jours, dans la paroisse, on ne parlait que de cela.

M, le curé lui-même en avait fait le sujet d'un long prône.

Les jeunes gens n'avaient pas été priés, comme d'habitude, de passer par les maisons pour faire la tournée de la chandelle. Et les jeunes gens en avaient été quelque peu chagrins.

Elle était si gaie, la quête des chandelles ! de ces chandelles qu'avait faites elle-même la maîtresse du logis et qu'elle avait retirées hier, toutes rigides, jaunes comme de l'ambre, de leurs vieux moules de fer blanc !

Cette quête donnait aux jeunes garçons des airs si honnêtes ! Elle les faisait pénétrer si discrètement, et pour de si bons motifs, dans toutes les maisons du canton ! Et l'on aimait tant s'attarder, ici ou là, à jaser avec le vieux, près du poêle ou il fumait sa pipe et réchauffait ses quatre-vingts ans, à causer avec la vieille qui arrêtait un moment d'écharpiller sa laine pour s'informer des voisins ! On recommençait si

volontiers, partout, les conversations banales ou plaisantes, s'entretenant avec les amis du train de la ferme, des « bûchages » d'automne fâcheusement retardés, du « battage » qui n'était pas fmi, des divertissements prochains, des longues veillées des « fêtes », des bans de mariages que les commères avaient déjà publiés...

L'on aimait tant surtout — et c'était vraiment la minute délicieuse de la tournée — l'on aimait tant goûter aux croquignoles que préparait pour Noël et le jour de l'an la jeune fille de la maison ! L'aimable cuisinière, enfarinée et gentille, tout en taillant la pâte sur le couvert renversé de sa huche, ne manquait pas d'ofl'rir aux jeunes gars ses friandises rissolantes ; sous leurs yeux qu'allumait la convoitise, elle les faisait alors dorer de son mieux, et se tordre capricieusement dans l'écume de la graisse bouillante. Hélas ! cette année-là, il avait fallu renoncer à la

tournée charitable, aux causeries bavardes, aux croquignoles galantes, et aux chandelles. Le progrès emportait pour jamais toute cette poésie des vigiles de Noël...

Nous partîmes de bonne heure pour aller à l'église. Le chemin qui y conduit, est long de près d'une lieue, et les grands frères et les parents qui voulaient communier devaient aller, dans la soirée, attendre longtemps et avec dévotion leur tour d'entrer au confessionnal.

Quelle nuit claire, froide, radieuse, dont la beauté splendide se refait plus précise aujourd'hui sous l'appel plus conscient des souvenirs ! Pas de nuages au ciel ; et pas de lune.

Mais des étoiles plein la voûte d'azur sombre. La route et les champs voisins en étaient tout illuminés.

La terre, recouverte d'une mince couche de neige verglacée par des

pluies récentes, faisait miroiter sous la lumière sidérale ce revêtement d'acier. A gauche, le fleuve large ne faisait plus entendre le mugissement de ses flots emprisonnés ; de grosses glaces, épaisses, qu'avait soulevées et brisées la pulsation lente et irrésistible de la marée, s'empilaient les unes sur les autres, cependant que ici et là, sur l'étendue vaste des battures, des surfaces polies et brillantes, de larges et longs patinoirs préparés par le hasard des flots et des pluies, apparaissaient comme des lacs de glace fine et noire.

Le chemin sur lequel nous emportait de son train modéré la jument vieille, pas ombrageuse, et si commode pour les voyages de nuit, n'était lui-même qu'une piste durcie, toute glacée, propice aux patineurs, sur laquelle se cramponnait avec force notre coursier prudent. De temps en temps passaient de chaque côté de la voiture, et filaient devant nous,

les jeunes gens du « coteau », montés sur des patins, qui se hâtaient vers réglise. Ces fils de marins et d'ouvriers étaient sortis de bonne heure, eux aussi, des maisons petites et proprettes, groupées comme des sœurs sur les tufs de la Micami (1).

Elégants et rapides, ils s'en allaient comme des ombres courbées et fuyantes, et l'on n'entendait plus bientôt que le déchirement sec de la glace se brisant sous la morsure de leurs éperons.

Notre cavale n'en était ni plus fringante, ni plus découragée. Elle faisait toujours sauter sur sa croupe, en un rythme monotone, la bande des grelots sonores; elle avançait d'une allure régulière. Cependant, nous passâmes enfin, à notre tour, entre des maisons drues et illuminées, qui semblaient par tous les yeux de leurs

(1) Nom donné par les gens de Berthier (en bas), à ce village d't emplacitaires », situé sur un coteau, à deux milles à l'ouest de l'église, et composé surtout de navigateurs et d'ouvriers.

fenêtres nous regarder aller au train de la vieille. C'était le « faubourg » de ma paroisse que nous traversions, faubourg indiscret, bâti tout au bord du chemin, peu fréquenté, et que j'aurais pris pour une rue solitaire de Québec, si alors j'avais connu Québec et sa solitude...

La cloche fait entendre son dernier appel. Sa voix tremble et nasille dans le vieux clocher trapu qui s'élevait alors sans grâce sur mon église natale. La cloche grêle du vieux clocher trapu avait de l'émotion plein la gorge : elle ne laissait tomber de sa tribune aérienne que des sons étouffés, entrecoupés, aussitôt perdus dans l'air froid de la nuit. Cependant, le peuple, qui l'avait devinée plutôt qu'entendue, sortait des magasins et des maisons voisines et s'empressait vers le temple.

Déjà, et toute la soirée, l'église

avait accueilli de nombreux fidèles.

On avait tant hâte d'y voir briller les lampes nouvelles, d'y entendre l'harmonium tout neuf, et il faisait si bon, aussi, se chauffer en égrenant son chapelet autour des deux poêles qui ronflaient à chaque bout de la grande allée.

A vrai dire, l'illumination de mon église natale n'était pas féerique.

Les lampes suspendues deux à deux dans la nef, et assez espacées, éclairaient bien d'un jour suffisant les têtes dévotes des priants ; elles faisaient même voir à nos yeux étonnés le petit bâtiment immobile — exvoto de quelque marin sauvé du naufrage — qui, toutes voiles déployées aux vergues, et peuplé de petits hommes de bois, semblait voguer sans cesse dans l'espace, vers l'entrée du sanctuaire, sur une mer invisible ; mais ces lampes trop rares, impuissantes à chasser toute l'obscurité du temple, laissaient flotter dans la voû-

te le nuage dispersé des ténèbres.

Et pourtant, c'était merveille de voir la lumière discrète se répandre en un vaisseau si vaste, et y troubler, sans le dissiper tout à fait, le mystère de la nuit profonde. L'âme prie bien mieux près de la crèche enveloppée d'ombres : elle se souvient plus aisément de l'étable humide et obscure, du mystère nocturne de Bethléem. Il y a trop de lumières, et aujourd'hui trop d'électricité, autour de la paille brillante des crèches de cathédrale...

Oh ! comme elle était simple^ nue et pauvre, la grande cage vitrée, au toit pointu, aux barreaux minces, dans laquelle souriait sur la paille le petit enfant, rose, tout habillé de lin et de dentelles !

On l'avait mise, cette crèche fermée et transparente, sur l'autel latéral de droite, à quelques pas de la table sainte, où nous, les petits enfants, nous allions nous agenouiller pour

mieux voir Jésus, et pour en être mieux entendus. Quelques fleurs artificielles et fanées l'entouraient sans ostentation, et de grosses lampes versaient sur le toit de verre leur lumière tranquille.

Nous étions là, les petits, pendant la messe de minuit, groupés autour du (( banc d'œuvre )), à genoux, debout, assis près des balustres, regardant tour à tour avec tous nos yeux, la crèche, le sanctuaire, la foule, les lustres suspendus, le petit bâtiment aux voiles déplo^^ées, le jubé où s'efforçait l'harmonium. Et nous priions aussi avec l'attention sérieuse de grandes personnes ; nous faisions au petit enfant des demandes qui le faisaient sourire. Et nous écoutions chanter les voix qui clamaient la venue du Messie. Il est né le divin Enfant !... Nouvelle agréable !... Les anges dans nos campagnes... Suspendant leur douce harmonie, les cieux étonnés se sont tus...

Tous ces cantiques, et tous ces airs nous étaient depuis longtemps familiers. Mon père qui chantait au lutrin ne pouvait les ignorer ; il les chantait souvent le soir en nous caressant sur ses genoux ; il fit avec ces pieux refrains toute l'éducation musicale de sa famille.

Je n'ai pas gardé le souvenir des détails liturgiques de cette nuit bienheureuse, de toutes les voix qui se firent entendre, de toutes les cérémonies qui se déroulèrent à l'autel.

Il ne m'est resté de tout cela qu'un bruit confus d'harmonie, qu'une vision mêlée de rêves imprécis.

A cette longue distance des événements, je présume cependant que Ton dut chanter, cette nuit-là, la messe bordelaise. A Berthier, quand c'était grande fête, on chantait toujours la messe bordelaise ; on priait peu pendant cette messe-là, et l'on prenait plaisir extrême à y entendre haleter les solistes.

. Au moment de la communion, après que la clochette eut trois fois appelé les fidèles, M. le Curé distribua longtemps l'hostie blanche et pure, et longtemps le petit Jésus passant de lèvres en lèvres multiplia dans les cœurs son berceau divin.

Les bonnes gens, tout recueillis, enveloppés dans leurs lourds habits d'hiver, s'en retournaient à leurs places, pensifs et heureux, comme les bergers de Chanâan après leur première adoration...

Après une deuxième messe, celle de l'aurore, messe plus courte, pendant laquelle les cantiques éclataient plus joyeux et plus distraits, nous revînmes au logis paternel. C'était un peu avant la deuxième heure du jour, et nous allions, plus pressés, dans le vent sec qui brûlait les visages, et sous la clarté toujours scintillante des étoiles.

A la maison, un réveillon substantiel, tel qu'on sait l'imaginer dans les cuisines rurales, et qui avait mijoté toute la soirée dans le fourneau patient, attendait les gens de la messe.

La maison était chaude, accueillante, toute pleine du ronflement des bûches d'érables qui se consumaient dans le foyer. Le réveillon substantiel calma les appétits irrités par le long voyage, et il prépara le repos attardé de la nuit.

Cependant, longtemps après que chacun se fut mis au lit, et que tout fut redevenu silencieux, le sommeil hésitait encore à fermer mes paupières. Et dans la tranquillité sombre du dortoir où rêvaient déjà mes grands frères, j'entendais sonner les grelots, je me sentis emporté à la dérive dans la carriole rapide, je regardais clignoter les étoiles, et filer les patineurs, je revoyais le clocher trapu, les lampes suspendues deux à deux par de longues tiges à la voû-

te obscure, le petit bâtiment qui voguait sans cesse, j'écoutais l'harmonium neuf et les airs de Noël, j'apercevais sous une cage de verre éclairée de grosses lampes brillantes, le petit Jésus, tout rose, habillé de lin et de dentelles...

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