JUIN
oici donc la Saint-Jean-Baptiste qui revient et qui approche. Et cette fête marque le retour de nos joies patriotiques, de nos ferveurs nationales.
Ce jour-là, la gaieté, Tespérance, le bonheur, l'enthousiasme montent de quelques degrés dans l'âme canadienne. Il y a comme une petite fièvre, d'une sorte spéciale et d'une espèce particulière, que ne peut mesurer avec précision le thermomètre des médecins, et qui s'empare, au matin du vingt-quatre juin, de tout Canadien français, le fait plus chaud, plus sensible, plus vibrant ; une petite fièvre qui dure généralement, d'après les moyennes jusqu'ici
enregistrées, vingt-quatre heures.
Cette fièvre, des psychologues les moins superficiels l'appellent justement le patriotisme, et l'on voit qu'elle est presque toujours suivie de légers ou graves refroidissements.
De quoi, d'ailleurs, il ne faut ni s'étonner, ni s'alarmer ? L'âme humaine peut-elle donc toujours être ensoleillée, et n'a-t-elle pas, tout comme la grande nature dont elle subit à chaque instant la pénétrante influence, ses jours clairs et ses nuits sombres, ses aurores lumineuses et ses soirs mélancoliques ? Et ne suivons-nous pas un peu, en nos vies tour à tour actives et fatiguées, le mouvement des saisons qui nous vieillissent et nous entraînent ? Et si l'hiver refait au sol les énergies qui préparent la floraison du printemps, et si la nuit rapporte en ses vofles la promesse des aubes blanchissantes, pourquoi ne pas songer aussi que nos joies seront faites plus vives et nos
espérances rendues plus grandes par toutes les tristesses et tous les abattements qui les peuvent suivre ou précéder ?
Donc, il est bon de se réjouir et de faire grande fête le vingt-quatre juin, si peu durable que souvent soit cette joie et si fugitives que paraissent en être parfois les impressions.
Il est excellent que, ce jour-là, on tambourine et l'on claironne autour des drapeaux, que la foule emplisse les routes, encombre les rues, et envahisse les temples. Il est souverainement juste et raisonnable que, pendant ces vingt-quatre heures, à force de processions, de célébrations, de démonstrations et d'ovations, on réveille, excite, soulève et emballe le patriotisme de tous les nôtres.
Cela met un peu de variété dans l'existence, cela, malgré tout, produit son bon effet, et cela met beaucoup de grandes pensées dans la vie.
Au fait, nous sommes si près de la terre, et si inclinés à tout rapporter à nos mesquins intérêts ; et nous nous isolons si volontiers dans notre travail, dans nos ambitions ou dans notre mollesse ; et si volontiers encore, nous devenons de purs égoïstes qui ne s'inquiètent que d'eux-mêmes et de leur bien-être tranquille et facile ! Et alors nous nous attachons si servilement et si exclusivement aux choses très particulières qui nous entourent, et nous concernent ! Il faut bien que de temps à autre on secoue notre torpeur et notre indifférence, et que l'on nous rappelle que nous avons autre chose à faire que de façonner et ordonner pour nous-mêmes nos petites vies personnelles, que chacun se doit à tous, que chacun doit surtout vivre pour faire son pays grand, prospère, respecté, glorieux. Et de penser cela,
et de le méditer fait du bien à l'âme, et rélève, et déjà la purifie. Cela donne à la vie un sens supérieur, et cela oriente vers de plus nobles desseins l'activité.
Lorsque, le vingt-quatre juin, les ministres, les députés, et tous ceux qui sont à quelque titre des pasteurs de peuples, comme disait Homère, réfléchissent à ces graves devoirs, et regardent vers ces cimes lumineuses où il faut conduire la république, ils sentent en leur âme pénétrer un courage nouveau, et un zèle plus généreux, et ils essaient de hausser leur conscience au niveau de leurs si redoutables responsabilités. Et aussi, quand, le vingt-quatre juin, le laboureur, en habits de fête, promène son regard bon et doux sur les sillons où déjà s'agite et ondule l'herbe des blés verts, et quand il songe que ces champs qu'il cultive avec amour, que cette petite patrie qu'il féconde de ses sueurs est une partie
et comme un morceau de la grande, et que celle-ci n'est belle, et bonne, et prospère que de la grâce, de la beauté, de la richesse dont chacun sait faire resplendir son domaine, cela lui donne l'orgueil de son noble travail, et cela fait passer dans son regard qu'emplit d'ordinaire la seule vision des prés, des labours et des troupeaux une image radieuse, et comme le clair rayon d'un idéal qui l'illumine et l'enflamme. Oh ! la force que nous apporte ce sentiment vivement ressenti que l'on ne travaille plus seulement pour soi et pour sa fortune, mais pour les autres et pour le bien et la gloire de la commune patrie !
Or, ces idées, cette force, ce sentiment, la fête de Saint-Jean-Baptiste les renouvelle chaque année dans nos âmes, dans nos esprits et dans nos volontés. Nos orateurs les doivent rappeler aux foules, et c'est une matière inépuisable à l'éloquence patrio-
tique ; et c'est même tout ce qu'il faut pour la faire sortir de la banalité un peu bavarde où trop souvent elle s'enferme et se répand. Il suffit qu'on médite bien ces choses et qu'on les fasse passer à travers une conviction profonde, éclairée et personnelle. Peu importe, d'ailleurs, qu'il reste encore, mêlée à de si fortes et saines pensées, une phraséologie un peu sonore et retentissante. Les fêtes patriotiques sont toujours tapageuses, et l'éloquence qu'elles provoquent ne peut se dispenser de l'être un peu. Il faut au milieu de ces foules qui viennent entendre parler des grandes choses du pays, il faut jeter de grandes pensées, empennées de périodes aux larges ailes. Cela aussi fait monter l'âme du peuple et lui donne de l'essor.
Je sais bien que beaucoup de gens se moquent un peu des grands discours et de l'éloquence. Volontiers ils appellent cela des phrases ! Ces
gens-là sont très sérieux, très pratiques, s'estiment très équilibrés parce que, d'ordinaire, ils sont très ternes.
Ce sont parfois des blasés ou des âmes sèches et impuissantes, et qui se vengent de leur médiocrité en cherchant à discréditer nos plus généreux instincts. Ils oublient que nous sommes français par le sang et par l'âme, que nous sommes donc amoureux des belles paroles ; ils oublient surtout que c'est la parole elle-même qui mène les hommes, et que l'éloquence est la maîtresse du monde. « Prenez tout le reste, disait saint Grégoire à l'empereur Julien, qui imaginait contre les chrétiens la persécution de l'ignorance, prenez tout le reste, mais je mets la main sur l'éloquence )>.
Les Canadiens, d'ailleurs, n'ont pas inventé les discours patriotiques.
Et ce n'est pas nous qui les premiers avons arrondi sur le moule des rhéteurs les périodes harmonieuses ; et
il y a longtemps qu'on assemble les peuples pour faire entendre à leurs oreilles, au jour des fêtes nationales, des phrases soigneusement peignées, très amples, et extrêmement oratoires. Depuis qu'aux jeux olympiques, où l'on conviait en de communes réjouissances toutes les villes de la Grèce, Isocrate lut son Panégyrique d'Athènes qu'il avait mis dix ans à composer, on n'a jamais pu exagérer le soin qu'il faut apporter à dérouler magnifiquement devant les auditoires des fêtes nationales les éloges de la patrie.
D'ailleurs, il n'est pas superflu de chercher à intéresser à nos fêtes du vingt-quatre juin, par tous les moyens légitimes, tous nos compatriotes, ceux de la ville et ceux de la campagne.
On est resté ou devenu très froid et très indifférent, dans beaucoup
de nos centres agricoles, à l'endroit de la Saint- Jean-Baptiste. Cette fête est célébrée surtout dans les villes, et elle passe inaperçue dans un trop grand nombre de nos paroisses rurales. Il ferait si bon pourtant chômer un peu, et fêter le sol natal, quand notre printemps a partout sur lui répandu la vie, quand nos champs sont couverts encore de leurs larges tapis d'éméraude, et spnt encore enguirlandés de toutes les fleurs parfumées !
Est-ce une illusion, semblable à toutes celles qui se lèvent en nos âmes à mesure que les années nous éloignent de l'enfance, mais il me semble qu'autrefois, lorsque nous étions petits, le vingt-quatre juin était une date par tous souhaitée et fêtée. C'était au moins petit congé ce jour-là pour les travailleurs de la terre. Et je sais un coin de paroisse où l'on en profitait pour transformer en une large station balnéaire
la plage laurentienne, l'anse ovale et gracieuse, qu'enveloppent dans la caresse de leurs lignes souples les coteaux rouges de Berthier et les plaines vertes, courtes et montantes de Saint-Vallier. C'était donc au bord du fleuve, et dans le fleuve que nous fêtions la Saint- Jean. Ce qui est une façon comme une autre de retremper sa vie et de renouveler son patriotisme : mais nul doute que le Baptiste du Jourdain ne pouvait que l'approuver et la recevoir comme un très délicat et symbolique hommage.
Au surplus, le vingt-quatre juin était alors l'ouverture de la saison des bains. Il eût été dangereux, avant ce jour, de descendre dans l'onde malfaisante, et nos mères, qu'alarmaient toujours nos naïves imprudences, nous exagéraient à merveille tous les maux que nous pouvaient causer ces flots que n'avait pas encore bénis la Saint- Jean.
Mais, une fois venu le jour tant de fois appelé par nos vœux, les eaux du fleuve étaient transformées, elles étaient bonnes, salutaires au baigneur ; le fleuve Saint-Laurent devenait comme une grande fontaine de Jouvence où tous, grands et petits, parents et enfants, allaient se plonger pour y puiser la vigueur de leurs corps et la jeunesse de leur vie.
Et la petite baie de Berthier était donc alors très animée, très vivante, très peuplée. C'était comme une sorte de Biarritz dont les princes et les millionnaires étaient absents.
De toutes parts partaient les cris joyeux, les appels frémissants, et les baigneurs faisaient autour d'eux jaillir l'onde bienfaisante. Parfois aussi on enfourchait les chevaux et les bœufs laissés au rivage, et l'on conduisait à la mer ces nobles compagnons de l'homme. Et les cavaliers majestueux s'avançaient bien loin, parmi les vagues grises, et jusque là
OÙ nous, les enfants, nous ne pouvions plus les suivre ; et c'était un spectacle nouveau, très hardi, qui nous donnait les plus complètes émotions. Oh ! les joies non compliquées, et les lointains souvenirs du jeune âge !
Il paraît que tout cela est bien changé aujourd'hui, et que les bains de la Saint-Jean sont passés de mode, et que peu à peu s'effacent de nos traditions ces coutumes qui nous venaient sans doute des côtes normandes ou bretonnes. Le bruit de la mer qui chantait si fort à l'oreille des anciens, ne berce donc plus aujourd'hui dans sa monotone et douce harmonie les âmes dégénérées !
Si, d'ailleurs, nous souhaitons que ces traditions revivent, ce n'est pas précisément pour borner à des rites neptuniens notre fête nationale. Ces récréations sont excellentes, elles ne
sont pas vraiment pour la Saint- Jean-Baptiste, telle qu'on la devrait fêter dans nos paroisses, un suffisant programme. Et toutes nos paroisses, d'ailleurs, ne sont pas situées au bord du Saint-Laurent, et tous nos compatriotes ne peuvent donc tremper leurs pieds dans les eaux du roi des fleuves.
On a ouvert, l'an dernier, dans quelques-uns de nos journaux, une sorte de consultation où chacun pouvait donner son avis sur la meilleure manière d'intéresser à notre fête nationale nos populations rurales.
Et ceci prouve donc déjà qu'il y a lieu de poser un tel et si étrange problème.
La solution que l'on en peut proposer sera d'autant plus pratique qu'elle sera moins complexe ; et elle sera d'autant plus facile à trouver que l'on n'oubliera pas qu'il faut donner à notre Saint-Jean-Baptiste le double caractère d'une fête reli-
gieuse et d'une fête civile. C'est l'église, et c'est la salle publique qui doivent être le double théâtre de nos solennités patriotiques.
Persuadons d'abord le Canadien des campagnes qu'il doit prendre congé ce jour-là. Invitons-le ensuite à assister à une grand'messe qui sera chantée à neuf ou dix heures, tout comme le dimanche, et rappelons-lui bien au sermon que nos origines nationales sont essentiellement religieuses, que notre histoire est toute pénétrée de christianisme, que nous avons le grave devoir de garder la vertu et la foi des aïeux, et que nous serions coupables du crime de lèse-patrie le jour où nous voudrions nous éloigner du prêtre et de l'autel.
Et puis, organisons pour l'aprèsmidi quelques fêtes publiques où se puissent de nouveau rassembler tous les paroissiens. On a proposé une distribution générale des prix pour toutes les écoles de la paroisse, et
qui serait faite dans l'église elle-même, s'il n'y a pas d'autre salle qui puisse contenir la foule. Notre système d'enseignement est par tant de liens rattaché à l'éducation morale et religieuse, et nous le voulons conserver si canadien et si chrétien, que vraiment nos temples pourraient une fois l'an devenir la grande école du peuple. Et les enfants seraient assurément très honorés de recevoir sur un si large théâtre, et sous le regard de tant de spectateurs, leurs couronnes et leurs récompenses.
Et l'on mêlerait à ces fêtes scolaires des chants canadiens, des récitations patriotiques, des discours chargés d'idées et de conseils, agréables et utiles ; prêtres et laïcs, maires, sénateurs et députés se feraient ce jour-là les instituteurs de la démocratie, et tous rapporteraient de cette dernière classe de l'année les plus salutaires leçons.
Le soir, on souperait en famille
tout comme aux jours les plus gras ; et c'est autour des tables frugales et abondantes que s'achèverait dans la plus délicieuse intimité notre éducation nationale.
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