‹ Propos rustiques; introduction et notes de Jacques BoulengerChapitre 3 sur 11 · EPISTRE · texte numérisé non relu

EPISTRE

la porte passait sans différence (») , ne sefaisoyent prier à lauer leurs mains, encores moins à se seoir à table ^ aussi tost beuvoyent en leur bomiet commue en leur main, couchoyent indifféremment tous en une caverne, comme font aujourdhuy ces Egyptiens sophistiqués {^>) , & là pissoyent, chioyent, faisoyent la beste à deux dos{'^) , les uns devant les autres, sans faire les estranges, avec excuses {^).

Par ce moyen estoyent pour lors incongneuz Noblesse, Païsanterie, Liberté, Servitude, & autres de semblable farine invasions de droict naturel. Mais en ceste paisible & humble façon de viure non guières demeurèrent, à raison que, eux en plus grand nombre percreuz (e) & augmentés, commencèrent espèces de querelles sourdre eîitre eux : comme jamais ne demeurons long temps fermes ny constans en nostre heur (^) . Par ce que (possible) Marion rioit plus voulentiers à Robin que à Gautier (g), dont commença la manière de se battre pour la vessaille ('') , coustume qui ha tousjours duré. Ou que lun avoit

(a) Sans égard aux différences de caste, et pour cause.

(b) Faux Egyptiens, ce que nous appelons aujourd'hui les Bohémiens.

(c) L'expression qui s'entend assez est tirée de Rabelais.

(d) Sans cérémonies.

(e) Accrus.

(f) Destinée.

(s) Allusion au poème de Robin et Marion. (h) Pour les femmes, dans un sens péjoratif. Vesse signifie femme de mauvaise vie.

meilleure peau que lautre, & par ce que il estait plus ancien luy devait appartenir ; ou par adventure lun avait mangé le gland, tandis quun autre le bransloit (»), choses qui les provoquoyent tellement à guerre & dissention que ordinairement se cornbattoyent à beaux coups de poing, de basto?is, de pierres, sentretrainoyent par les cheveux à escorcheciil. C estait pitié, car dautres façons de se battre long temps après ne les eurent : parquoy qui avait la maschouere dun asne estait bien armé.

En ces combats les plus fors avoyent lavantage, au moyen duquel les faibles estoyent contrains faire eiitredeux (y) aux cavernes & se séparer pour le ■mieux, car la trop grande familiarité commençait desja estre enuieuse. Autres se retiroyent plus loing, sculz avec la seide, pour se acquérir privément, ne refnettans plus rien à la sur tnentioimée communauté.

Au moyen dequoy cecy fut tant deme?ié & avec le tetnps tellement continué, que les plus fors commencèrejit à subjuguer & ??iettre en crainte les plus petits & abaissés, prenans une tnerveilleuse superintendence sur eux. Quoy voyans, esleurent un dentre eux par commune voix, plus robuste, plus saige & hault à la main (<=) pour leur conducteur, leur souverain

(a) Le faisait tomber en secouant l'arbre.

(b) Se réfugier.

(c) Habile, homme de main.

maistre, en qui Hz sceiissent se reposer de leurs négoces privés (car ja coimtiençoyent Republiques, & affaires Politiques à se administrer) & recourir si aucun schisme ou différent se eslevoit entre eux.

Quel if) fnaistre, ou supérieur, commença les agensdarmer (b), les leurrer, les veiller, mettre aux chainps, au monde, tellement que, se voyans plus rustres & plus gallans que les autres, non contens de leurs propres limites, usurpoyent sur le territoire & voysinage prochain par continuelles courses. Et en ces (Dieu sçait) bien dressées escarmouches sentreprenoyent coînme voyez quon faict aux barres, & lepriîis (c) (de quoy est descendu la Prison, le Prisonnier, le Geôlier & la suyte) estait retenu en perpétuel servage, comme un coquin, un marault, un belistre.

Mais, à fin que ce maistre gouverneur fust recongnu comme principal & plus etninent, luy donnèrent, par commmi advis, chascun partie de son butin ou conquest, en signe de recongnoissanccy par ce moyen se rendans à luy tributaires. Toutesfois, voyans que le profit particulier commençoit à avoir lieu, à d'aucims relaschoit (^) ceste rente ou devoir : car, devant que entrer en bataille, promet-

(a) Lequel.

(b) Faire d'eux des gens d'armes, des soldats.

(c) Le pris, le prisonnier.

(d) I! remettait.

toit au mieux faisant, au plus hardy assailleur, plus robuste combattant, à celuy qui plus vivement estonnoit son ennemy... et quoyl Geste exemption ou immunité des devoirs susdicts deuz (») pour la supériorité.

Lors y avait presse, qui premier serait au rang^ qui le premier ferait br esche, le premier à lenseigne. Par ce moyen tendans tous à un mesme but & dune pareille émulation, le plus souvent demeuroyent vainqueurs où, quand pour leur bienfaict rien ne leur eust esté proposé, Hz se fussent attendus les uns aux autres, au grand interest de leur propre salut.

Ceste exemption Hz appellèrent Noblesse (comme la première chose, qui leur vint à la bouche, la mode d'adonques de imposer à signifier)!^) à cause que par leur hardiesse & brusque adresse aux armes (postposans{^) toute crainte de mort) , Hz acqueroyent ce que aux autres, qui avaient tourné le dos, gaigrié le hault (^), ne sestans mis au hazard, estait villainemeht dénié.

Au moyen dequoy ces anciens CarthaginienSy autant d'anneaux donnoyent à leur souldart if) (gens saigement recongnoissans les bienfaicts) qu'il eust

(a) Dus.

(b) La mode d'alors était d'imposer à tel ou tel son telle ou telle signification.

fc) Plaçant en second lieu.

(d) Gagné au pied.

(e) Soldat. A cette époque le mot n'est point péjoratif.

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esté en de batailles, & ce en signe de perpétuelle Noblesse. Les Romains, ces vaillans conquereurs, d'autant de couronnes leur homme darmes honnoroyent (recompense digne du mérite) quil eust esté à de journées, par ce moyen anobly. Quoy ? Les Macedones avoyent ceste loy reveremment observée : Qui n'aura en la bataille occis qiielquun des ennemis ^ soit, en lieu public, lié, bille & attaché à un post (a) en signe d'ignobilité. Les Germains ou Allemans plus tost nestoyent mariés {^) (chose autrement villaine) quilz neussent présenté la teste de leur ennemy à leur Roy. Aux banquets des Scythes on ojfroit une pleine tasse de vin à la compagnie, & ne estait loysible à céluy qui n'avoit tué son ennemy au conflict la prendre, comme sil eust esté villain, & immérité de cest honneur. Aux Bibles, Mardochée, Hebrieu, fut anobly par Artaxerxes ;(Sf pour les causes mesmes, Joseph faict noble par Pharaon.

Pour lesquelles raisons, tendans à une pareille fin d'une ambition honnorable, creurent en grand & excessif nombre, tellement quilz (distinguans le populaire) se appellèrent désormais Nobles. Le reste (qui tient en poinct peremptoire que la manière defuyr est de partir de bonne heure) furent appelles Plébéiens, P aï s ans, Villains, Rustiques.

A ces Nobles survindrent historiographes de leurs

(a) Poteau.

(b) N'avairnt pas le droit de se marier avant.

batailles, faicts & gestes (qiielz (») Alexandre le Grand, estafit au monument d'Achilles ('') , appelloit trompettes on proclameiirs dhonneur) , & ont esté tellement ingrats vers noz Rustiques, que traictans seulement les haults& excellents actes de cespuissans Magnâtes, Monarches & Primats n'ont voulu se abaisser jusques (au moins) à dire qu'il en fut en leurs siècles, la raison estant prompte que (comme dict Callimachus) vertu sans richesses est incojigneue.

Toutefois aucuns ayans le jugement plus seur & regardans de meilleur œil, bien advertis de la commodité produitte des champs & félicité de iceux, n'ont desdaigné à en traicter assez amplement. Caton (c), ce prudent & grave Romain, en ha escrit& estably loix, tellement quil affermait un Laboureur estre homme de bien. M. Cicero dit que rien ne peult estre plus commode à Ihomme libre que agriculture, ce qu'il expérimentait assez en son Tusculan (d). Virgile (qui non moins ayma les champs que den escrire) appelle le Laboureur & celuy qui habite les champs : fortuné. Horace : heureux. Vegece {^) ( autrement gentil compaignon & bien ins-

(a) Lesquels.

(b) Au prétendu tombeau d'Achille, dont on a identifié l'emplacement non loin des vestiges de Troie.

(c) Cf. De re ruslica, prologue.

(d) Dans sa villa de Tusculum.

(e) Cf. De re militari, 1. I, c. 3.

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triiit à la guerre) veuït Ihomme de guerre estre nourry aux champs, & estoyent nourriz anciemiement les enfans des princes aux champs, non en ceste délicatesse des villes. Aglaus, ce poiire Arcadien, ne fut il jugé par loracle d'Apollo (si cela faict foy) Iheureux de tout le pais ?

Quoy ? & combien de Empereurs ont laissé ladministration des magnifiques & superbes Empires, leurs pompes, haultesses & triumphes pour se retirer aux champs pour avoir Vayse & commodité diceux, & illecif) (jugeans ceste façon de vivre beaucoup plus seure) passer en tranquillité le demeurant de leurs ans ? Comtne Pericles, ce grave Athenie?i, Scipion VAphricain, Diocletian V Empereur Romain, Caton le Censeur, le Consul M. Curius, avec ce tant & innumerables Philosophes, envieux du bien & félicité de noz Rustiques, ont (pour à layse philosopher) choysi leurs estudes aux champs, comme les Stoïques, Druides, Platon en son Académie, Seneque, ce saige Philosophe, & autres infinis.

Au contraire, combien de Païsans bons laboureurs ont esté appelles de leur charrue pour prendre V administration de Republiques fortes & puissantes, toutes fois sans eux ruinées, mal ordonnées, & (ce que Ion dict) à Vanchre ? Ce vaillant charrieur (b) Q. Cincinnatus en fera ample tesmoignage. Autant

(a) Là.

(b) Conducteur de charrue.

Attile Calatin (*), bon & excellent vigneron ^ Fabrice, gentil jardinier, Attile Régule, desquelz la fnemoire tant durera, que seront en vigueur Charrue, Soc, Coultre, Fouet & Timon.

One si nous regardons en qiioy priîicipalement estait la richesse de lantiquité, tious ne trouverons que bœufZy vaches, moutons, oysons & autres avoirs, tellement que Servius, Roy des Romains, feit insculper {^) en la première monnoye Romaine des bceufz & moutons, dont encore sont les jnoutons à la grand laine (°).

Mais, neant?noins (f) que cecy demanderait plus ample discours que les aureilles dun délicat (possible) souhaitteroyent, toutesfois pour ce que ce nest le principal négoce {f) ,fay induit ce peu (*) , pour monstrer, au moins essayer, lorigine de noz Rustiques par leur contraire. Contente toy donc, amy lecteur, de ce peu que je te offre, chose (soubz ton jugement soit) indisposée {f) & de mauvaise grâce,

(a) Attilius Calalinus, deux fois consul au m® siècle avant J.-C.

(l>) Graver.

(c) Monnaie d'or du moyen âge ainsi nommée parce qu'il y était gravé un agnits Dei. Les plus grandes pièces, datant du roi Jean, étaient surnommées moutons à la grand laine.

(il) Vu que.

(e) Affaire, sujet.

(t) J'ai donné ces quelques raisons.

(s?) Mal disposée.

toutesfois en observant Ihonneur & droict de escrire choses basses & humbles, ne requierant style eslevé, ne grand façon de dire : pour ce que à tel sainct telle offrande, tel mercier tel panier.

Que si tu ?i'es content de ce, je ne pourray (au pis aller) que te prier prendre tel quel petit présent en gré, comme tu ferais dune simple bergiere une pottée de laid caille : car (comme dict Ovide) ceux qui nont encens à sacrifier offrent de la farine, ou de ce quilz ont pourement (^) .

Me recommandant à ta bonne grâce, & à Dieu.

(a) Pauvrement. Celte fin est fort gracieuse.

PHOPOS ULSTIOlES

m^:^i^^€^i^x^i^2i^xi^^^

D'OÙ SONT PRINS CES PROPOS RUS- TIQUES (a)

QUELQUE fois aux champs mestant retiré, pour illec plus commodément & à layse parachever certain négoce, je me pourmenois (& ce à jour de feste) par les villages prochains, comme cherchant compagnie, où trouvay (comme est leur coustume) la pluspart des vieux & jeunes gens, toutesfois séparés, pour ce que (jouxte C^) lancien proverbe) chascun cherche son semblable.

Estoyent les jeunes faisans exercice d'arc, de luttes, de barres & autres jeux, spectacles aux vieux, estans soubz un large chesne couchés, les

(a) Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici une note de M. de La Borderie : « Ce chapitre contient la mise en scène de tout le livre. Il serait intéressant de déterminer le lieu où Du Fail place cette scène. Ce lieu n'est certainement pas imaginaire. Ce doit être une prairie, car une prairie seule convient pour ces exercices d'arc, de luttes, de courses (les barres sont un jeu où on court beaucoup). On peut choisir entre Château-Letard, qui a encore aujourd'hui quatorze hectares de prés magnifiques le long de la Seiche, et la prairie de la Hérissaie, aussi d'une belle étendue (plus de deux hectares) et tout entourée de beaux arbres. »

(b) Selon.

jambes croisées & leurs chapeaux un peu abaissés sur la veiie, jugeans des coups, rafreschissans la mémoire de leurs jeunes ans, prenans un singulier plaisir à veoir follastrer ceste inconstante jeunesse. Et estoyent ces bonnes gens en pareil ordre que seroyent les Magistrats dune Republique bien & politiquement gouvernée, pource que les plus anciens & réputés de plus sain & meilleur conseil tenoyent les places plus eminentes & les moyennes occupoyent les moindres d'aages, & qui navoyent tant de bruyt, ou en preudhommie ("), ou à bien labourer.

Quoy voyant je mapprochay pour avec les autres estre plus attentif à leurs propos, qui me sembloyent de grand grâce, à raison quil ny avoit fard ne couleur de bien dire, fors une pure vérité, & ce principalement en la collation de leurs aages(^), mutation de siècles, & aucunes fois regrets des bonnes années, ou (ce disoyent) beuvoyent & faisoyent plus grand chère, quen ces temps. Lors (voulant sçavoir les noms de ces preudes gens) je tire par la manche quelqu'un de ma congnoissance, auquel privément demanday les noms diceux.

— Celuy (me respondit alors) que voyez acouldé

(a) Tant de renommée, ou en sagesse.

(b) Pour cette raison qu'il ne s y trouvait aucun embellissement de la pure vérité, principalement dans la comparaison de leurs âges.

d'où sont prins ces propos 39

tenant en sa main un petit baston de couldre (»), duquel il frappe ses bottes liées avec courroyes blanches, sappelle Anselme, lun des riches de ce village, bon laboureur, & assez bon petit notaire pour le plat pais {^) . Et celuy que voyez à costé ayant le poulse passé à la ceinture, à laquelle pend celle grande gibessiere où sont des lunettes & une paire de vieilles heures, sappelle Pasquier, lun des grands gaudisseurs {^) qui soit dicy à la journée dun cheval, & quand je dirois de deux, je croy que ne mentirois point : toutesfois cest bien celuy de toute la bande qui plus tost ha la main à la bourse pour donner du vin aux bons compaignons.

— ^ Et celuy (dis je) qui, avec ce grand bonnet enfoncé en la teste, tient ce vieux livre ?.

— Celuy (respondit il) qui se gratte le bout du nés ?

— Celuy proprement (dy je alors) & qui sest tourné vers nous.

— Ma foy, dist il, cest un Rogier bon temps, lequel passé ha cinquante ans(c^) quil tenoit lescolle en ceste paroisse (e) ; mais, changeant son premier

Coudrier. (b) Assez instruit.

Loustics.

Il y a cinquate ans.

Il est possible que Du Fail ait voulu faire ici le portrait de son premier maître, le maître d'école de Saint- Erblon. En tout cas, ce passage témoigne qu'il y avait un maître d'école dans chaque paroisse.

mestier, est devenu bon vigneron : toutesfois quil ne se peult passer encore aux festes de nous apporter de ces vieux livres & nous en lire tant que bon nous semble, comme un Kalendrier des Bergers, les fables de Esope, le Romant de la Rose(<'») ; aussi ne se peult tenir, que aux Dimanches ne chante au lutrin avec ceste mode antique de gringoter(t>) ; & sappelle maistre Huguet. Lautre, assis prés de luy, qui regarde par sur son espaule en son livre, ayant ceste ceinture à tout (c) une boucle jaune, est un autre gros riche pitault (d) de ce village, assez bon villain, & qui faict autant grand chère chez luy que petit vieillard du quartier, qui se nomme Lubin. Et si vous voulez un peu vous asseoir avec nous autres, vous orrez (e) leurs propos, où (possible) trouverez goust.

Ce que je feis, & par deux ou trois festes subsecutives les ouy jazer & deviser privément de leurs affaires rustiques, desquelz ay faict par heures rompues & de relaiz(9 un brief discours,

(a) Le Compot et Kalendrier des bergers, publié dès 1493 et souvent réimprime, est l'ancêtre des almanachs de nos campagnes. Une traduction des fables d'Esope avait paru dès 1484. Et le Roman de la Rose a été imprimé vers 1485.

(b) Marmotter.

(c) Avec.

I; (d) Pataud.

(e) Ouirez.

(f) A mes heures perdues et en plusieurs traites.

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