‹ Propos rustiques [microforme]Chapitre 3 sur 4 · VIEILLES CLOCHES ET VIEIL- LES EGLISES · texte numérisé non relu

VIEILLES CLOCHES ET VIEIL- LES EGLISES

[LLE sonna bien longtemps l’autre jour, à Saint-Vallier, la vieille cloche de la vieille égli-

se. Longtemps elle envoya à tous

les échos son chant pieux et sa plainte mélancolique; et elle ne cessa de prier et de pleurer tant que se déroula sur la route la procession lente et recueillie. Et ceux qui l’entendaient, pendant cette soirée grise de novembre, devinaient aussitôt tout ce qu’il y avait de chers souvenirs et d’espoirs mêlés de regrets dans cette voix qui disait de si longs

adieux.

Ce fut, en effet, pour la paroisse

de Saint-Vallier, un grand deui! et une grande joie que la journée du quinze novembre dernier. On y fermait un vieux temple tout usé et décrépi, et l’on Y ouvrait un sanctuaire neuf, rayonnant de l'éclat, de la grâce d’une fraîche parure. La vieille église était abandonnée, là, près du rivage, où depuis deux cents ans, modeste et un peu solitaire, elle gardait la terre et les flots ; et une église nouvelle, fixée au cœur du village, imposante, monumentale, riche vraiment digne des généreux Paroissiens qui l’ont élevée, appelait, accueillait en sa nef large, pleine de lumière, ceinturée d'élégantes colonnes et voûtée de caissons dorés, la foule qui y devra désormais s’agenouiller et prier.

Mais les choses vieilles qui s’en vont, ont des charmes irrésistibles, de secrètes attirances ; elles nous sont plus chères que les choses nouvelles ; et c’est Pourquoi, l’autre soir,

pendant que dans le ciel morne elle laissait mélancoliquement chanter sa voix un peu grêle, la vieille cloche de Saint-Vallier rappelait vers le vieux clocher, comme un essaim d'oiseaux inquiets, toutes les pensées et tous les souvenirs.

Aussi bien, tout semblait-il s’attrister avec la vieille cloche et avec les âmes ; et sur la grève prochaine, sur le fleuve qui se faisait plus sombre, sur la campagne toute nue et désolée, sur les longs arbres décharnés, sur les toits et sur la foule le brouillard d'automne secouait ses franges humides, et la première neige faisait tomber ses grandes étoiles mouillées. La nature gardait pour d’autres jours et d’autres fêtes ses joies et son soleil.

C'est dans ce décor un peu monotone et froid que se développait, sur la petite route qui monte de la vieille église au village, la longue et pieuse théorie. En tête brillait la croix

d'argent que suivaient les enfants de chœur vêtus de leurs blancs surplis, et les prêtres, gardiens des sanctuaires. Puis venait le Pontife, le premier pasteur du troupeau errant, qui portait sous le dais, enveloppée dans des étoffes précieuses, le ciboire, l'hostie sainte, le viatique, le Dieu qui cherchait pour sa gloire et pour son repos une nouvelle arche d’alliance. Les fidèles s’empressaient derrière le sacrement, et pendant qu'ils s’acheminaient vers le village et vers la grande église neuve qui y dressait sa haute flèche et ses tourelles, tous songeaient combien cet exode était solennel et triste, et comme les âmes s’arrachent avec peine et regrets aux lieux et aux choses qu’elles ont longtemps habités.

Et la vieille cloche, qui essayait pourtant de chanter l’hosanna au Dieu qui toujours triomphe, n’ouvrait ses lèvres de bronze que”pour

dire les notes douloureuses d’une séparation définitive ; et c'était toute l’âme endolorie du vieux temple qui passait à travers cette voix plaintive.

Avec l’hostie qui s’en allait, s’échappaient de la vieille église toute sa joie et toute sa vie. C’est lui, Jésus, l'hôte des tabernacles, qui donne à nos temples catholiques ce je ne sais quoi d’auguste, de sacré, et de vivant qui manque aux temples protestants, et qui fait les nôtres si hospitaliers et si consolateurs. Et voilà bien près de deux siècles que le Dieu de l’eucharistie avait fixé sa demeure dans cette vieille église de Saint-Vallier, que jour et nuit, sous la lampe jamais éteinte qui annonçait sa perpétuelle présence, il avait résidé dans ce tabernacle, dans ce cœur du senctuaire où il faisait affluer et d’où il répandait la vie.

Et maintenant, elle assistait, la très vieille église, à l'exil de l’ami fidèle, et elle sentait donc se retirer

d'elle-même l'âme divine qui l'avait remplie : et c'est pourquoi de son vieux clocher ne pouvaient tomber ce soir-là, dans le ciel gris de novembre, sur la foule mouvante et recueillie, que des chants tristes et des prières dolentes.

C'est donc une page de l’histoire de Saint-Vallier que l’on a terminée l’autre jour, et tout un long chapitre que l'on a voulu clore.

Cette vieille et longue histoire, la vieille église la garde et la retient (1).

Elle est écrite en traits profonds sur son toit rouge qui fléchit, sur sa façade toute lézardée, sur ses murailles qui crevassent ; elle est gravée sur ces dalles ou tant de générations sont venues pri , sur ces autels où sont allés tant de désirs et tant d’espoirs; elle plane aujour-

(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, la vieille église a été démolie,

d'hui d’un large vol inquiet sous cette voûte étroite, surbaissée et noircie, et elle s’y agite en souvenirs tumultueux et pressés. L'histoire de Saint-Vallier, elle est là tout entière, dans chacune des pierres de l’église abandonnée, et dans toute cette décoration classique et dans ces sculptures vieillies, qui rappellent le dix-huitième siècle. Ces ors brunis et usés, ces feuilles d’acanthe si légères qui couronnent les pilastres corinthiens, ces portes ioniques, ces volutes qui s’enroulent et retiennent en leurs plis une si vénérable poussière, la table sainte, éiroite et haute, sous laquelle des tiges de fer tordent leurs anneaux capricieux, la chaire un peu rustique qui n’ajoutait rien à la beauté des discours, et s’harmonisait plutôt avec l’austère éloquence pardissiale ; et le sanctuaire, enfin, maintenant tout mutilé, à qui l'on a arraché peu à peu ses colonnes, ses modillons, sa frise, et jusqu’à son

tabernacle : tout cela est pénétré des souvenirs des temps disparus, et c’est sur toutes ces choses et à travers toutes ces vieilles lignes à moitié effacées ou brisées que l’on peut lire encore l’histoire du vieux temple et de la vieille paroisse. L'histoire de Saint-Vallier est là, imprimée sur toutes ces ruines éloquentes, et c’est deux cents ans de vie commune que ces ruines rappellent à toutes les mémoires.

Et si elles pouvaient aujourd’hui parler, ces ruines, que de choses elles apprendraient aux jeunes qui ignorent les temps passés, et qui s’aventurent dans des habitudes et des mœurs nouvelles ! Comme elles diraient surtout la piété fidèle de nos gens de la campagne, la foi vaillante de nos anciens Canadiens !

A la campagne, plus encore que dans les villes, c’est l’église qui est

le centre de la vie publique. C'est là que chaque jour les bonnes âmes du village vont, le matin, assister à la messe, et le soir, visiter le bon Dieu du tabernacle. C'est là que chaque dimanche se réunissent tous les fidèles. Ils sont bien rares encore, dans nos paroisses rurales, ceux qui refusent à Dieu le devoir dominical. Dans nos bonnes familles canadiennes, comme le sont toutes les familles de Saint-Vallier, on ne conçoit pas le dimanche sans messe, sans prières, sans vêpres, et sans un long sermon. On n'y conçoit donc pas le dimanche sans une visite reposante et pieuse à l’église du village.

On y accourt le matin, quand les travaux urgents du ménage sont terminés. On y vient à pieds, souvent, de toutes les extrémités de la paroisse ; et rien n’est beau, par nos matinées d’été pleines de soleil, comme de voir s’en aller sur la grande route,

dans leur toilette de fête, avec des souliers neufs ou des chapeaux chargés de rubans, garçons et filles qu’attire à l’église une piété souvent distraite. Ils s'appellent et se rejoignent sur la grande route, le long des sentiers parfumés, pour causer du temps et de l'avenir; et parfois, quand ils ont passé, il manque une fleur au rosier qui borde le chemin, une étoile d’or aux tiges de marguerite qui poussent près des clôtures.

Les plus fortunés, les fils et les filles des riches cultivateurs, se rendent en voiture au temple paroissial. On attèle alors la plus belle bête sur le « quatre-roues », on s’en va bon train et l’on repasse en chemin, avec quelle vanité satisfaite, les dévots ambulants. Quand on est arrivé au village, on fouette vivement la jeune ou vieille cavale, et l’on file dans une course élégante et rapide sous le regard curieux de tant de portes et de fenêtres ouvertes. A Saint-Vallier,

c’est à grande aHure que l’on descendait la petite route qui, avant d'aboutir au fleuve, conduisait au cimetière et à l’église les pèlerins du dimanche.

Quelle joie pour nos braves Canadiens de se revoir, de se réunir et de causer un brin à la porte de l’église, en attendant que le dernier « tinton »

ait fini de sonner, ou que le « connétable » avertisse que le curé va donner l’eau bénite! On y allume la pipe, et l’on parle du temps sec ou pluvieux, et l’on s’informe des foins drus ou clairots, du seigle qui épie, de l’avoine qui talle, ou des blés qui mûrissent ; à moins que l’on ne s’inquiète du dernier événement qui a troublé la vie publique ou mouvementé la vie paroissiale.

Pendant que les hommes bavardent, les femmes, celles que la dévotion n’a pas encore attirées au pied de l'autel, ne restent pas inactives.

Elles causent aussi, avant et après

la messe ; elles se groupent, elles se racontent les accidents de la semaine, elles se livrent leurs petits secrets, elles échangent leurs recettes, elles signalent à l'horizon, dans «le rocher » ou au « bord de l’eau » (1), le prochain mariage qui va réjouir les commères.

Jadis, c’est-à-dire il y a vingt, ou trente ans, on prolongeait très longtemps après la messe, ces longs « parlements». A une époque où l’on n'avait pas besoin de dîner quand on était à l’église, et où l’on renvoyait donc la soupe après les vêpres, on s’attardait sur le terrain de l’église en des conversations interminables.

Puis, pendant que les hommes se dispersaient dans les salles publiques, ou dans les magasins du village, les femmes, qui ne se souciaient pas de sortir de l’ombre du clocher, s’installaient à l’angle du perron, à l’inté-

(1) Noms des deux premiers rangs de la paroisse de t-Vallier,

rieur des tambours, dans les escaliers des jubés pour s’entretenir tout à leur aise, et pour assaisonner de commentaires intarissables les galettes sucrées que l’on sortait de larges et propres mouchoirs rouges.

Quand on avait satisfait à tous les devoirs de l’amitié, et à toutes les obligations de la vie sociale, quand on avait enrichi et meublé sa mémoire de nouvelles qui suffiraient à défrayer ls causeries de la semaine, on rentrait au temple pour y

égréner son chapelet, faire le chemin de la croix, adorer et prier.

Telle était, il y a trente ans, l’assiduité religieuse de nos chrétiens :

telle est encore, aujourd’hui, dans une très grande mesure, la fidélité que conservent pour le temple nos bonnes gens des campagnes. L'’église est encore pour eux le foyer de cette vie meilleure qui est la vie

surnaturelle des âmes. C’est là que s’assemble la grande famille paroissiale ; le troupeau béni s’y réfugie comme en un bercail que garde le pasteur vigilant.

A certaines époques de l’année surtout, l’église paraît se faire plus accueillante, plus ouverte, plus peuplée et plus familiale. Fêtes solennelles qui rappellent nos grand. mystères! Jours depuis si longtemps rêvés des premières communion, alors que des essaims d’enfants et de voiles blancs sortent joyeux et légers des temples, et s’en vont partout répandre dans les sentiers et dans la vie le parfum des innocentes vertus! Jours tristes des funérailles, où l’on apporte au pied de l’autel des dépouilles aimées, qui groupent autour des tombeaux les amis et les frères, et qui appellent sur les défunis la prière qui console et qui purifie !

Ces jours-là, les âmes se font plus

dociles, plus souples et plus ferventes. Elles sentent se réveiller en elles toute la foi des ancêtres, et elles communient, par de mystérieux commerces, avec toutes celles qui les ont précédées au tabernacle, et qui remplissent encore de leurs souffles sacrés le sanctuaire des vieux temples.

Espérons que longtemps encore vivront en nos paroisses canadiennes ces fortes et pures traditions.

Et puisque c’est une page nouvelle du livre de la vie paroissiale que commencent aujourd’hui nos compatriotes de Saint-Vallier, puisse cette nouvelle page ressembler beaucoup à l’ancienne! Et puisse-t-elle n’enfermer jamais que des souvenirs qui les réjouissent et les honorent !

Ce sont d’autres voix, d’autres cloches, trois sœurs harmonieuses, qui vont tour à tour réciter et chanter l’histoire de demain. Mais la vieille cloche, celle qui l’autre semaine avait des accents si tristes, s’associera

parfois, — dans le petit clocher où on l'invite à se poser encore, et où chaque jour elle annoncera au peuple le sacrifice matinal, — elle s’associera à la vie commune que depuis si longtemps elle publie et elle célèbre. Et si cette vie est désormais tout entière faite de charité, de concorde, de piété et de paix bienfaisante ; si elle est vraiment l’image parfaite où se retracent les vertus anciennes, la vieille cloche retrouvera, c’est sûr, sa note joyeuse et lé-

gère.

Sa voix d’airain gardera sans doute le souvenir du vieux temple et des vieilles choses, mais elle dira aussi à tous ceux qui l’entendent la fidélité des âmes nouvelles, et le bienfait des traditions conservées.

900 \0|0| 000000 s|lsl2lslslsisis 41H AE oHoloelololollolo colo Q

L y a un esprit paroissial, com-

me il y a un esprit national,

SÆS comme il y a un esprit de famille, comme il y a, un peu partout, un esprit de corps, ou si vous aimez mieux, un esprit de caste. De lui, comme de tous les autres, et avec plus de raisons sans doute, on peut dire qu’il est un esprit de clocher.

L'esprit paroissial, c’est, dans une paroisse, et dans chaque paroisse, l'union des âmes et des volontés dans de communes aspirations, et de communs efforts. L'esprit paroissial est déterminé par un ensemble de goûts, d’habitudes, d’humeurs, d’aversions et de sympathies qui sont propres au groupe de personnes que, pour des fins municipales, civiles et religieu-

ses, l'Eglise et l'Etat ont séparées du reste de leurs compatriotes.

Et parce que nous sommes tous, quelque part, les paroissiens de quelqu’un, l'esprit paroissial nous enveloppe et nous pénètre tous. Nousen vivons sans trop parfois y réfléchir, et donc sans trop nous en apercevoir.

Au surplus, cet esprit s’affirme sous les formes les plus diverses ; car, s’il est partout répandu et partout vivace, il n’est pas en tous lieux le même. Ici, on le trouve généreux, plus cordial, plus sympathique et plus chrétien ; là, il apparaît plus mesquin, plus froid, plus rude et moins religieux.

Il y a donc un idéal de l'esprit paroissial, et cet esprit est plus ou moins parfait selon qu'il se rapproche ou s'éloigne davantage de ce modèle et de ce type.

Or, dans notre province, et dans

ce diocèse de Québec, il y a beaucoup de paroisses très bonnes où l’on pratique à merveille le meilleur esprit. Et nous en savons une qui, plus que toutes les autres peut-être, a vraiment réalisé cet ensemble de dispositions, de qualités et de vertus qui constituent l'idéal de la vie paroissiale.

Cette paroisse n’est pas, certes, la plus grande de ce diocèse, ni la plus riche, ni la plus orgueilleuse ; elle n’est pas la plus mondaine, la plus tapageuse, la plus extravagante, la plus immodérée dans ses ambitions ; car, si elle avait tous ces défauts, et à ce degré, elle ne serait pas ce que nous croyons qu'elle est en effet, la meilleure paroisse. C’est donc une excellente paroisse de campagne, peuplée de très braves cultivateurs qui vivent comme des bourgeois sur leurs domaines ; et cette paroisse est prospère et laborieuse, quoiqu'il n’y ait pas là d’autres in-

dustries que celles que l’on exerce à la maison, et que l’on n’y entende pas d’autres coups de sifflet d’usine que celui de la fromagerie du village.

Cette bonne petite paroisse est située au bord du Saint-Laurent.

C'est une de ces perles gracieuses dont la nature incruste le cadre large et varié des rives du fleuve. Mais les habitants de cette paroisse aiment mieux contempler la terre que les eaux. Ils tournent donc le dos au fleuve, et de leurs maisonnettes grises ou blanches qui sont assises sur un long côteau, ils regardent la plaine, la grande plaine qu’habitent leurs frères, qui se développe comme une nappe rigide entre les petites baies de Kamouraska et de Sainte- Anne, et déroule devant eux ses champs de blés, ses pâturages, et son inculte savane. Ils se plaisent à voir ce large et magnifique spectacle ; ils le caressent de leurs doux regards pendant que là-bas, vers le sud, s’of-

Be rw WI A D ere V2 2 2 0 1 A D A:

frent, à l’horizon, les collines qui le limitent, et qui portent sur leurs flancs et sur leurs sommets les villages de Saint-Pascal, de Sain:-Philippe, de Saint-Pacôme et du Mont- Carmel.

Ces gens-là sont, d'ailleurs, les plus heureux et les plus sages du monde. Et depuis que M. Quertier, un ancien curé, qui fut très éloquent, leur prêcha la tempérance, ils ne s’enivrent plus que de la poésie des choses merveilleuses que la Providence et la nature ont multipliées sous leurs yeux. Sobres, intelligents et instruits, ils ne voudraient pas, par des désordres qui sévissent ailleurs, souiller la gloire du beau nom de paroissiens de Saint-Denis, dont ils s’appellent et qu'ils honorent.

se Or, Saint-Denis (1) était l’autre jour en liesse. Un extraordinaire {1) Saint-Denis de Kamouraska,

mouvement d'hommes et de choses y bouleversait la vie de ses habitants.

C'était une fête paroissiale que l’on y célébrait, et c’est l'esprit paroissial qui l'avait inspirée et organisée.

Saint-Denis fêtait son curé (1), qui est bien, d’ailleurs, l’un des plus modestes qui soient dans l’église de Dieu. De braves chrétiens lui faisaient violence à cause des vingtcinq années de sa vie qu’il avait déjà dépensées à leur service. Dans cette excellente et petite paroisse, voilà en effet vingt-cinq ans que le même prêtre baptise, confesse, absout, visite les malades, et conduit au cimetière les morts que l’on pleure. Depuis vingt-cinq ans le même pasteur veille sur le même troupeau, le garde et l’aime d’une affection que ni le temps, ni la vieillesse n’ont pu entamer. Et c’est aujourd’hui un événement si rare que cet apostolat qui

(1) M. l'abbé Camille Brochu, décédé, quelques mois seulement après cette fête, le 22 décembre 1905.

s’enferme et qui travaille pendant un quart de siècle dans le même ci très humble champ d'activité! 1.

paroissiens de Saint-Denis, qui cn tourent leur curé d’une extrême ot respectueuse dilection, ont donc trouvé admirable et digne de toute re Connaissance ce long dévouement, cet attachement persisiant à leurs personnes, à leurs familles, à tous leurs intérêts, et ils ont voulu célébrer par des noces joyeuses et solennelles une alliance aussi ancienne et toujours nouvelle.

Et c’est à l’occasion de ce jubilé curial, qu'ils ont fait le discret et suffisant, et sincère étalage de ce bon esprit dont ils sont animés, et qui est leur esprit paroissial. Rien n’est plus beau, en effet, ni plus touchant que l'union étroite et presque intime qui attache ces paroissiens à leur curé; et rien n’est plus instructif, ni plus admirable que cette communauté de sentiments et de sympathies

qui fait de cette paroisse de sept ou huit cents âmes une véritable famille. Ils le savent bien, d’ailleurs, ces braves gens de Saint-Denis ; ils le constatent et ils s’en réjouissent.

Et ils le proclamaient aussi dans l’adresse simplement éloquente qu'ils lisaient à leur pasteur. Nulle part l'esprit paroissial ne ressemble autant à l'esprit familial. Ces excellents Canadiens se connaissent, et ils s’estiment, et ils s’entr'aident comme des frères : et le curé est au milieu d’eux comme un père avec ses enfants. Et les enfants ont pour ce père toutes les attentions pieuses et aimables qui sont le charme et l’attrait des meilleurs foyers.

Ce fut évidemment une même pen- . sée qui les fit se grouper, au matin du 18 juillet 1905, autour de leur prêtre, et rendre grâces à Dieu pour cette vie commune et si douce qu’il leur avait accordée ; et l’on pouvait voir s'épanouir sur tous les visages

la même joie cordiale et sympathique. Chants pieux et si artistement exprimés, drapeaux qui flottaient gaiement sur la colline et enguirlandaient l’église, banquet délicatement préparé et servi dans un admirable décor à la fois rustique et gracieux, paroles et discours sincères, et jusqu'à cette fête de nuit qui illumina de radieuses clartés la fin d’un jour si beau : tout rappelait aux esprits la solidarité étroite et la charité di-

vine qui unissent dans une familiale affection le prêtre et les fidèles, le pasteur et le troupeau.

N'est-ce pas là, d’ailleurs, le spectacle que nous devraient toujours donner nos paroisses canadiennes ?

La paroisse canadienne n'est-elle pas, ne doit-elle pas être une famille?

Et le chef naturel et respecté n'en est-il pas le prêtre ?

Ceux-là appartiennent à une fa-

mille et la constituent, qui puisent leur vie et l’alimentent à la même source. Ce sont ces relations essentielles, et cette communauté de vie qui forment, en réalité, le lien solide de la fraternité. Or, n'est-ce pas surtout pour que des fidèles puissent recevoir d’une même source la vie chrétienne, et l’entretenir d’un méme esprit, qu’ils se réunissent en paroisse, et se groupent autour d’un même clocher ? Et celui qui donne la vie surnaturelle à ces âmes et la renouvelle chaque jour, n’est-ce pas le prêtre, le curé, que tout naturellement et avec grandes raisons ces âmes appellent leur père? C’est lui, le prêtre, qui, à mesure que les âmes naissent à la vie humaine, les transforme et les engendre à la vie chrétienne ; et c’est lui encore qui développe en ces âmes la vie qu'il leur a donnée, qui la fortifie, et qui la répare aussi souvent qu’elle se peut affaiblir et briser.

Et parce qu’à toute famille il faut une maison commune où tous puissent se rencontrer, se connaître et s'aimer, c’est le temple, c’est l’église qui est le naturel foyer de la grande famille paroissiale. C’est à ce foyer que jaillit la vie, et c’est de là qu’elle déborde et qu’elle se répand. Là, le père réunit ses enfants ; et là il les instruit, et il les conseille, et il les prépare aux luttes inévitables de l'existence.

A ce foyer chacun apporte sa joie et ses tristesses ; et l’on met en commun les souvenirs, les larmes et les espérances. Au pied du même autel les âmes mêlent leurs pensées et leurs affections ; elles font à Dieu les mêmes prières, et elles appellent sur elles-mêmes et sur leurs sœurs les mêmes bénédictions. Et le prêtre préside ces réunions du foyer; il console les douleurs, il relève les courages, il guérit les blessures, il bénit toutes les bonnes inspirations.

Il ouvre à tous son affection paternelle, et il se réjouit, et il est triste selon que ses enfants sont heureux, ou que le malheur les a frappés.

Une égale et très vive sollicitude l’attache étroitement à tous ceux que la Providence lui a confiés et qu'il appelle ses enfants.

La famille paroissiale existe donc vraiment, et sa vie est bonne, agréable et pleine de douces émotions selon que la veulent bien faire ceux qui la vivent.

Dans notre province de Québec, s’il arrive parfois que des paroisses ne sont pas assez pénétrées de la charité qui rapproche et confond tous les intérêts, et s’il arrive que l'esprit normand y combat très activement l'esprit familial, il faut bien reconnaître pourtant que l’esprit paroissial a presque toujours conservé beaucoup des vertus de la vie de famille. Ils étaient si unis dans la foi, et dans l’espérance, et dans la lutte,

nos braves aïeux! Et la paroisse ressemblait tant à une famille quand après 1760, les Canadiens firent cercle autour du curé et lui confièrent le dépôt sacré de leurs droits et de leurs traditions ! Le prêtre fut alors vraiment le chef et le père de ce peuple à qui on avait arraché son drapeau, et dont la vie nationale était en péril. C’est dans les pieux commerces de la vie paroissiale que l’on trouva les forces de résistance, et toute la sécurité qui assuraient à nos infortunes des lendemains glorieux.

Et c’est pourquoi il faudrait bien que nous eussions encore la volonté de faire cette vie paroissiale bonne, chrétienne, et jalouse de nos vieilles et saintes traditions.

Sans doute, nos paroisses canadiennes ne peuvent partout offrir les mêmes habitudes et les mêmes spectacles. Tous les foyers ne peuvent

être tout à fait semblables. Souhaïitons au moins que toutes nos paroisses réalisent queiques-unes des vertus sociales et chrétiennes qui font si gentille et si attachante la petite paroisse de Saint-Denis. Qu’elles soient comme elle laborieuses et sobres, pieuses et prospères, qu'elles soient aussi, et surtout, comme elle, respectueusement attachées aux prétres que Dieu leur envoie.

TL existe dans le comté de Mé-

NW) gantic un centre de vie sociale SÆ et industrielle qui est le plus agréable du monde. On l’appelait autrefois Somerset, on le nomme souvent aujourd’hui Saint-Calixte, et ceux qui ont l’âme urbaine disent avec orgueil Plessisville (1). Monseigneur Signaï, qui avait sans doute lu Pascal, et qui savait donc que parfois il faut appeler Paris la capitale du royaume, se plaisait à qualifier le florissant village, et le nommait pompeusement la métropole des Bois-Francs.

C'est là, dans cette région très (1) Ne pas prononcer Plessisseville comme font les

conducteurs du Grand Tronc, et même des gens de Plessiville.

prospère, dans ce milieu très actif, et vers cette population laborieuse que nous fûmes |’:ntre jour attiré.

Or, ce jour-là, « ‘ait grande fête à Somerset, disons à Plessisville : et le vingt-sept juin y ressemblait étrangement au vingt-quatre. La Saint- Jean-Baptiste y était célébrée avec une ferveur peu commune, et avec un zèle extraordinaire. Depuis le vingt-quatre juin on avait accumulé dans les âmes une somme prodigieuse de patriotisme, et maintenant ce louable sentiment s’'épanchait par toutes les lèvres et se traduisait sous toutes les formes. Les drapeaux aux vives couleurs, le tricolore, l’anglais, le canadien, celui du Sacré- Cœur, flottaient sur tous les toits, s’accrochaient à toutes les galeries, se mêlaient avec grâce aux grands érables qui partout bordent et ombragent les rues. Dès neuf heures du matin, la foule immense des Plessisvilliens, auxquels s'étaient

joints des milliers d'étrangers, se portait au temple paroissial pour y accomplir l’acte indispensable de foi patriotique : on commençait au pied de l'autel une série de démonstrations qui ne devaier:! finir qu'avec la dernière fusée que l’on lancerait le soir vers les étoiles.

Les anciens qui furent témoins de ces fêtes très brillantes, et qui virent leur petite patrie si coquette, si animée, et inondée par tous ces visiteurs qui lui venaient des paroisses voisines, durent song?r en-leur mémoire à ces temps héroïques, qui ne sont pas très éloignés, où l’on ouvrait à la colonisation les pays neufs de Somerset et de Stanfold. Quelle transformation s’est opérée depuis soixante ans! Quelle fée a donc passé par ces forêts de bois francs, et y a touché toutes choses de sa magique baguette ? Là où autrefois

un parc immense et vierge étendait sans limites sa haute futaie de noyers d'ormes et d’érables; là où jadis quelques colons isolés et pour cela très hardis, osaient construire leur hutte et fixer leur vie, l’on voit maintenant des paroisses nombreuses, très riches, très peuplées, ouvertes à tous les progrès, et se développant toujours avec une merveilleuse rapidité. Ce n’est plus seulement Somerset avec Jean-Baptiste Lafond et Joseph Grondin, qui vinrent les premiers s’y établir en 1835 et en 1836 ; et ce n’est plus Stanfold avec son premier et unique habitant, Edouard Leclerc, qui vers 1832 entreprit d'ouvrir à la colonisation cette partie des Cantons de l’Est que les chasseurs seuls avaient jusquelà explorée : ce sont partout, autour de Somerset et de Stanfold, sur tout le territoire de Mégantic et d’Arthabaska, des campagnes bien cultivées, et partout, le long des routes et des

voies publiques, de proprettes maisons où le cultivateur et l’ouvrier vivent en paix leur heureuse existence.

Plessisville compte aujourd’hui, avec une population de plus de deux mille âmes, un très grand nombre d'établissements où l’on travaille le fer et le bois. Chacune de ces industries était représentée l’autre jour dans une série de chars allégoriques qui témoignaient tout ensemble de l'initiative et de l’esprit joyeux des gens du pays.

Les vieux qui regardaient passer, défilant tour à tour sous le soleil et l'orage, ces grandes constructions roulantes qui symbolisaient la prospérité si rapide de leur village, évoquaient instinctivement le passé, et nous parlaient avec émotion des commencements de la paroisse. Pour préciser ces renseignements, un excellent ami a bien voulu replacer sous nos yeux ce petit livre qui fut très populaire, à son heure, et que

MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)

ue

EFFE

Page 1