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PAU

Jacques BOULENGER

IL est malaisé de connaître la vie de Noël du Fail, faute de documents. La source principale où nous pouvons puiser, ce sont ses œuvres : il y a certainement rapporté ses souvenirs et elles sont même, jusqu'à un certain point, une autobiographie, mais sans suite, où il embrouille les faits en les dénaturant sans doute avec la liberté d'un romancier, et où, comme de juste, il ne dit que ce qu'il veut. On n'arrive à suivre le fil qu'au prix de bien des recherches.

C'est un Breton des environs de Rennes. Probablement naquit-il à Chateau-Letard, à 3 lieues au sud de l\enncs, sur la paroisse de Saint-Erblon. Là sa famille avait une terre, où elle menait l'existence des gentilshommes campagnards. Kien ne subsiste plus aujourd'hui de ce manoir qui a été rasé et dont Du Fail n'a jamais décrit les alentours.

Des lettres patentes de i588 contiennent

une indication sur les origines de sa famille. Elles disent que la maison du Fail provient d'un (( premier partage de la seigneurie de Château Giron », et que l'héritière de Ghateau- Letard avait épousé « Maître AUain du Fail, chevalier, capitaine de Jurgon, deux cents ans sont ou environ», soit au xiv** siècle.

Gette seigneurie de Ghateau-Letard n'était d'ailleurs pas méprisable : elle avait droit de juridiction et, à en juger par les terres qui relevaient d'elle, elle procurait un revenu notable. Gomme de coutume dans ces familles de petite noblesse campagnarde, l'aîné gérait et exploitait le domaine et aidait ses cadets à s'établir du mieux possible.

Le père de Noël du Fail eut quatre fils : Michel, Eustache, François et Noël et au moins une fille, Charlotte.

Eustache fut juriste. Michel devint prieur de SaintC'Melaine de Rennes et mourut en 1672 ; ce fut un personnage ecclésiastique d'une certaine importance. Il n'est fait aucune allusion à Eustache ni à Michel dans les œuvres de Noël.

Il ne parle que de l'aîné de la famille, François, qui règne dans son œuvre comme il régnait dans le manoir paternel. Ce François se maria deux fois : avec sa cousine Noëlle

premièrement, puis, en i54o, avec Robine du Châtelior. Sans doute faut-il chercher là la raison du pseudonyme de Polygame que Noël lui donne dans les Contes d'Eutrapel. {Polygame signifie au xv!" siècle : qui s'est marié plusieurs fois successivement).

De son enfance, Noël ne nous a rien dit et nous ne savons rien. On ignore môme la date exacte de sa naissance, qui est controversée : i52o, 1626, ou i528.

Il fut instruit non loin de chez lui, à l'école de Vern. 11 y eut pour condisciple un certain Colin Briant qu'il désigne sous le nom de Lupolde, et qui fut chargé do l'accompagner à Paris en qualité de précepteur. Mais ce ne devait pas être une tache facile que de veiller sur Noël, (( muguet toujours en fièvre comme un singe ou celui à qui Marion a tardé venir à l'heure dite »). Les renseignements que Du Fail donne sur son existence à Paris sont d'ailleurs fort embrouillés. Il semble y être arrivé fort jeune et y avoir hanté un collège dont on ignore le nom (peut-être Sainte-Barbe), avant de devenir étudiant.

Il demeura assez longtemps dans la capitale. Il s'en échappait de temps en temps pour revenir en Bretagne (en i543, un acte de baptême de la région atteste sa présence) ; mais il

y retournait toujours. A en juger par Eutrapel, c'était un écolier dissipé, toujours en quête de bons tours à jouer et d'argent. Il ne se cache pas d'avoir pris goût au jeu et pipé des naïfs. Puis il se ruina et, n'ayant plus le sou, partit pour l'armée.

Il prit part comme piéton à la campagne d'Italie de t543-i544 '- il fait deux allusions précises à la bataille de Cérisoles. Puis il revint en Bretagne, voyageant à petites journées, vivant d'expédients et donnant des leçons pour vivre. Colin Briant l'accompagnait, qui, pour n'être pas arrêté et traité en soldat fugitif, vendit son braquemard à Palaiseau, en dépit de Noël qui rapportait, lui, son épée et sa dague bien en point. Il dut arriver à Chateau- Letard dans l'été de i5/i4. Mais après cette date nous sommes dans l'incertitude sur ce qu'il fit. Nous savons seulement qu'il poursuivit ses études dans diverses universités provinciales.

Il est malaisé de décider s'il fut d'abord à Angers ou à Poitiers. Ces deux villes, la première surtout, tiennent une grande place dans les récitsd'Eutrapel. Celui-ci s'étend sur lesgamineries d'étudiant auxquelles il s'y livra et fait paraître une connaissance remarquable des mauvais lieux angevins. Puis il se rend à Bourges.

Mais, après Bourges, son itinéraire nous échappe. Il passe à Lyon et à Avignon, peutêtre à Toulouse ; il traverse Orléans plusieurs fois ; mais rien n'indique qu'il y ait étudié.

En i3/i8, Noël est de retour à Rennes 011, étant licencié es lois, il commence sa carrière de procureur ou avocat.

Il se marie en i553 à une femme assez riche, Jeanne Perraud, issue comme lui d'un homme de lois, propriétaire campagnard. Il est possible que la dot de sa femme lui ait servi à acheter la charge de conseiller au présidial dont il est revêtu en i552 ou i553.

On a peu de renseignements sur son action au présidial ; il s'y signale pourtant dans l'affaire Becdelièvre.

Gilles Becdelièvre, un de ses collègues, devenu juge criminel en 15.J7, avait été accusé de corruption, puis emprisonné; mais il se défendit énergiquement. Nous avons la déposition modérée de Noël du Fait dans cette affaire. Becdelièvre, dont peut-être' le plus grand tort était d'être protestant, fut condamné ; puis il fut réhabilité en i566.

Mais nous ne pouvons apprécier Du Fait dans ses fonctions de juge. En celte qualité, il siégeait au corps de ville, et son nom figure à maints procès-verbaux de séances.

l6 INTRODUCTION

En 1571 il devient conseiller au Parlement de Rennes, où il est reçu l'année suivante, et, le travail étant organisé par semestres, il dispose désormais de plus de temps. Peut-être viKil une partie de l'année aux champs.

De 1572 à 1676, d'ailleurs, les actes du Parlement ne mentionnent plus le nom de Noël du Fail, mais non plus ceux de six de ses collègues, tous protestants : on peut donc croire que c'est pour cause de religion que les sept conseillers ont été écartés ou exclus. Mais en 1676 Du Fail reparaît à la Chambre des enquêtes, et en 1679 il passe à la Grand'- Chambre oiî, à partir de i58i, des accès de goutte rendent son travail intermittent.

En i585 il prête au président le serment de catholicisme requis par l'édit daté du mois de juillet de la même année. Puis en i586 il résigne sa charge dont on lui confère l'honorariat, fait assez rare.

Très fier de ses fonctions de juriste, il paraît qu'il s'y soit adonné avec soin. Il a publié un ouvrage de vulgarisation intitulé Mémoires recueillis et extraicis des plus notables et solennels arrests du Parlement de Bretagne, qui dut rendre des services : on réformait alors la coutume de Bretagne. Un contemporain nous apprend, d'autre part, qu'il préparait une his-

toire de sa province. Knfin Ton trouve dans ses œuvres maints souvenirs des gens qu'il connut à Rennes, notamment dans le monde de la chicane.

Lorsqu'il eut quitté sa charge, tout porte à croire qu'il partagea sa vie entre la ville et les champs. Il revenait parfois au manoir de ses pères où, pendant la Ligue, il fut fait prisonnier, et rançonné apparemment. Il était partisan du futur Henri IV.

Il mourut à Rennes, le 7 juillet ïBgi.

Des campagnards se sont réunis un jour de fête pour se distraire : c'est « l'assemblée », comme on dira plus tard. Les jeunes gens s'exercent à l'arc, à la lutte, aux barres et à d'autres jeux. Les vieux sont groupés sous un chêne et regardent « folâtrer cette inconstante jeunesse », tout en devisant et en se contant des histoires, comme nos paysans ont perdu la tradition de le faire, mais comme l'ont aimé si fort, durant des siècles, ceux d'autrefois ». Que disent-ils ? C'est ce qui

(a) Voir la préface à Nos Géants d'autrefois^ ïécits berrichons recueillis par Jean Bafiicr (Paris, Champion, 1920).

l8 INTRODUCTION

nous est narré dans les Propos rustiques.

Ils regrettent le temps passé, naturellement. Ils se content les banquets de jadis, quand il ne se passait guère de fête qu'un habitant du village n'eût invité tout le monde à souper chez lui, (( à manger sa poulie, son o^son, son jambon ». Alors il fallait voir le curé présider ! Après le repas, on dansait, on buvait, et quelqu'un des anciens haranguait les jeunes gens. Il leur faisait valoir les plaisirs, la saine douceur de la vie rustique, en comparaison de celle des villes ; il leur faisait de la morale... Et, sans doute, ici Du Fait embellit un peu sa peinture comme presque tous ceux qui, avant et après lui, jusqu'à notre époque, ont composé des romans sur les paysans ; ce sont peut-être Zola et Maupassant qui, les premiers, ont inventé ces rustres animaux et répugnants qui gont devenus l'un des poncifs de notre littérature naturaliste ; mais, si l'on fait sa part à cet optimisme voulu, les Propos rustiques n'en demeurent pas moins un tableau évidemment ressemblant.

D'autant que l'auteur ne nous cache nullement les côtés moins brillants de la vie campagnarde : ces rancunes d'homme à homme, par exemple, ces haines de village à village qui se transmettaient de génération en génération

et donnaient lieu à des procès, à des rixes incessantes, presque à des combats rangés. Il nous fait narrer en grand détail par l'un de ses héros l'une de ces haines et les rencontres auxquelles elle donna lieu.

Et c'est ainsi que la conversation des vieillards se poursuit, entremêlée d'anecdotes, d'historiettes, de portraits, jusqu'à ce que la journée s'achève, et avec elle le livre.

Les Propos rustiques, comme on voit, sont une sorte d'églogue. Ce n'est pas la première de notre littérature, il s'en faut : Robin et Marion d'Adam de la Halle et le Dit de la Pastoure de Christine de Pisan ont traversé le moyen âge, et Robin était encore si célèbre au temps de Du Fail qu'il le cite dans ses livres. Mais c'est la première fois que l'observation des mœurs campagnardes a eu une si large part dans une œuvre littéraire. Les Propos rusti(jues, qui écartent toute affabulation purement romanesque, marquent un progrès véritable du réalisme.

L'éloge qu'ils font de la vie rustique n'est pas unique en son temps. Un certain nombre d'autres ouvrages sur l'existence aux champs paraissent vers la même époque. On met en langue vulgaire les agronomes anciens, comme Columelle ou Palladius, que la première

Renaissance avait négligés. En i542 paraît la traduction, par A^ntoine Allaire, du Mespris de la Court avec la vie rustique de Guevara, qui opposait les tracas de la ville à la tranquillité delà campagne. Les Propos rustiques ré-pondeni donc à un goût de leur temps. Mais ils correspondent aussi aux u bergeries » de Virgile, d'Honoré d'Urfé, de Marie-Antoinette et de George Sand. C'est sous cette forme que les hommes du xvi^ siècle rêvaient les villageois et imaginaient l'heureuse et simple vie des champs.

Certes Du Fait a subi fortement l'influence de Rabelais. Non seulement son œuvre respire le pantagruélisme, qui est, comme on sait, uune certaine gaieté d'esprit confite en mépris des choses fortuites », non seulement elle célèbre la joie de vivre et la beuverie, mais encore elle est farcie de tournures, d'effets littéraires, de locutions proverbiales, de noms propres et d'expressions empruntés à Maître François. Surtout elle a ce mouvement du langage parlé que Rabelais avait si bien reproduit. Assurément, si Gargantua et Pantagruel n'eussent pas été publiés, Du Fait n'eût pas si vertement et si savoureusement exprimé sa pensée. Mais son talent est délicieux. Il a non seulement de la verve, mais de la finesse et de la malice, comme lorsqu'il nous montre en son dernier

chapitre le jeune Guillaume qui cherche à épater l'ami de son père par d'imaginaires récits de noces d'étudiant. Dans nul ouvrage du XVI* siècle, la réalité n'est plus directement et dextrement rendue.

Enfin une importante découverte de son principal éditeur est venue confirmer l'impression de réalisme que procure la lecture des Propos rustiques. M. Arthur de La Borderie a retrouvé, dans les registres paroissiaux de Saint-Erblon et de Noyal-sur-Seiche, de Pleiimeleuc, de Glayes et de Saint-Gilles, beaucoup des personnages de Noël du Fail ; il a ({ retrouvé sur la carte et sur le sol tous les sites, tous les lieux, même ceux que l'auteur déguise sous des pseudonymes, comme Vindelles et Flameaux ». A mon sens, la plupart de ces identifications sont certaines : c'est donc à deux petits cantons de la Bretagne que l'auteur emprunte ses décors et ses héros, et rien n'est plus propre à nous faire croire qu'il n'a pas inventé complètement ses récits et ses peintures. Les Propos rustiques, comme Gargantua, reposent sur un canevas de réalité. Sans doute l'auteur a arrangé ses histoires et embelli ses tableaux. Ceux-ci et ceux-là ne nous en offrent pas moins l'image la plus fidèle des paysans d'autrefois que nous possé-

dions. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que vus à travers Du Fail comme vus à travers Rabelais, ils ne ressemblent pas à ces villageois misérables dont les historiens nous ont fail parfois des descriptions désolantes.

Les Propos rustiques de Maistre Léon Ladulfi Champenois furent publiés pour la première fois à Lyon, par lean de Tournes MDXLVIL {Léon Ladulfi est l'anagramme de Noël du Fail). On n'en connaît que trois exemplaires.

L'année suivante, un libraire parisien en donna, sans consulter l'auteur, une nouvelle édition qu'il enrichit de nombreuses interpolations.

Aussi, en i549, ^^ Fail fît-il reparaître son livre. Il ne conserva à peu près aucune des leçons de l'interpolateur et fit seulement quelques additions de son cru.

Nous donnons le texte de i547, adopté déjà par M. de La Borderie, en en conservant l'orthographe. Nous nous sommes permis toutefois de le ponctuer selon les usages modernes, mais avec discrétion.

Pour les notes et les éclaircissements les r.echerches de M. de La Borderie et de M. Emmanuel Philippot nous ont été du plus grand secours.

G. L. H. A L'AVTHEVR

Tel cuide au vray le Badin contrefaire, Ou, le voyant, est rendu peu content, Entreprenant imprudemment de faire Cela à quoy n'est apte aucunement.

Mais toy, tu as si bien & proprement Descrit les mœurs de la vie champestre. Que très ciuil à tous t'es faict congnoistre, Oeuure (ma foy) où n'est facile attaindre, Pourtant qu'il fault parfaictement sage estre Pour le vray fol bien naïvement feindre.

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