‹ Propos rustiquesChapitre 2 sur 15 · MAISTRE LEON · texte numérisé non relu

MAISTRE LEON

LADVLFI- AV LECTEVR

SALVT.

Les philosophes & jurisconsultes ont cela assez familier de descrire lun contraire par lautre, en baillant par iceluy plus seure <Sf solide congnoissance que silz laissoyent lumbre diceluypour de prime face traicter leur subject : comme quant Hz veulent proprement deschiffrer Vertu y Hz paingnent Vice de toutes ses couleurs y ou Liberté, Santé, Froid, Hz discourent par leurs opposites : Servitude, Maladie, Chauld : qui donne au sur mentionné contraire la grâce plus naturelle & trop mieux disposée.

Au moyen de quoy, puisque les Propos daucuns Rustiques (que je nomme Faisans, Vilains, ou

(a) Anagramme de Noël Du Fail. Le prologue qu'on va lire et que Du Fail, imitant son maître Rabelais, a cru devoir placer en tête de son ouvrage, est pesant et non pas la meilleure partie du livre. Qu'on ne se décourage pas.

Ignobles) (a) nous sont en main y il ne sera^ me semble, hors de propos faire un brief & sommaire Discours du nom & imposition diceluy^ ce que je feray à beaucoup moindre difficulté^ prenant ce que luy est (comme Ion dict) en diamètre contraire ^ qui est Noblesse^ non celle de laquelle se sentent & disent estre embelliz & armés un tas de logiciens ^ & alkimisteSf mais de celle y primitive & premier commencement y quon appelle de race.

Et, pour repeter (^) les choses de plus hault, en ce bon vieux temps, que aucuns appellent laage doré, (c) ny avoit différence aucune entre les hommes en prééminence, haultesse, ou autre poinct d'honneur, ains estoyent égaux, non partiaux {^) ou divisés, usans dune telle tranquille <Sf louable communauté, que à la postérité n'ha laissé que les regretz & souhaitz dun pareil siècle. Ne se soucians de disner, sinon quand la faim les contraignoit d'aller ou au glan, ou frezes {^), ou bien seicher au soleil la chair de quelque beste par eux prinse à course -, & de la peau en accoustroyent celuy qui le plus en avoit mestier (*). Vivoyent au jour la journée, le premier à

(a) Non nobles.

(fc) Reprendre.

(c) L'âge d'or, dont la description va suivre.

(d) Partagés.

(e) Aux fraises, jf) Besoin.

la porte passait sans différence (») , ne se faisoyent prier à lauer leurs mains y encores moins à se seoir à table ^ aussi tost beuvoyent en leur bonnet comme en leur main y couchoyent indifféremment tous en une caverne y comme font aujourdhuy ces Egyptiens sophistiqués (^) , & là pissoyenty chioyent, faisoyent la beste à deux dos{^) y les uns devant les autres y sans faire les estr anges, avec excuses (^).

Par ce moyen estoyent pour lors incongneuz NoblessCy Païsantericy Libertéy Servitudcy & autres de semblable farine invasions de droict naturel. Mais en ceste paisible & humble façon de viure non guières demeurèrent y à raison que y eux en plus grand nombre percreuz (e) & augmentés y commencèrent espèces de querelles sourdre entre eux : comme ja?nais ne demeurons long temps fermes ny constans en nostre heur ('). Par ce que (possible) Marion rioit plus voulentiers à Robin que à Gautier («), dont commença la manière de se battre pour la vessaille (i') , coustume qui ha tousjours duré. Ou que lun avoit

(a) Sans égard aux différences de caste, et pour cause.

(b) Faux Egyptiens, ce que nous appelons aujourd'hui les Bohémiens.

(c) L'expression qui s'entend assez est tirée de Rabelais.

(d) Sans cérémonies.

(«) Accrus.

0 Destinée.

(s) Allusion au poème de Robin et Marion. (h) Pour les femmes, dans un sens péjoratif. Vesse signifie femme de mauvaise vie.

meilleure peau que lautre, & par ce que il estait plus ancien luy devait appartenir ; ou par adventure lun avoit mangé le gland, tandis quun autre le bransloit (a), choses qui les provoquoyent tellement à guerre &' dissention que ordinairement se comhattoyent à beaux coups de poing, de bastons, de pierres, sentretrainoyent par les cheveux à escorchecul. C estait pitié, car dautres façons de se battre long temps après ne les eurent : parquoy qui avoit la maschouere dun asne estait bien armé.

En ces combats les plus fors avoyent lavantage, au moyen duquel les faibles estoyent contrains faire entredeux i^) aux cavernes & se séparer pour le ■mieux, car la trop grande familiarité commençait desja estre enuieuse. Autres se retiroyent plus loing, seulz avec la seule, pour se acquérir privément, ne remettans plus rien à la sur mentionnée communauté.

Au moyen dequoy cecy fut tant démené & avec le temps tellement continué, que les plus fors commencèrent à subjuguer & mettre en crainte les plus petits <Sf abaissés, prenans une merveilleuse superintendence sur eux. Quoy voyans, esleurent un dentre eux par commune voix, plus robuste, plus saige &" hault à la main (c) pour leur conducteur, leur souverain

(a) Le faisait tomber en secouant Tarbre.

(tï) Se réfugier.

(o) Habile, homme de main.

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