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LA STATION ZOOLOGIQUE DE NAPLES

Nous avons essayé de donner une idée , dans le chapitre précédent, des ressources multiples qu'un laboratoire modèle, comme celui de Roscoff, peut mettre à la disposition du naturaliste. Le profit que ce dernier en retire a été si universellement reconnu que, de tous côtés, on a créé des instituts du in^me genre. Complétons donc notre étude en nous ti*ansportant bien loin de la Bretagne, vers le Midi, au bord du golfe d'azur, dans la grande ville de Naples.

Nous rencontrerons là une station conçue sur un plan grandiose , il y a une quinzaine d'années » par M. le professeur D' Dohm, dont l'établissement ost vite devenu célèbre sous le nom de Staziane soologica di Napoli,

Le choix de Naples pour l'établissement d'une station zoologique s'explique aisément. — Son golfe est l'un des plus riches que l'on connaisse, particulièrement en animaux pélagiques ; grâce au

travail descriptif entrepris à la station et sur lequel nous reviendrons plus bas, la liste des espèces napolitaines augmente chaque jour. — D'un autre côté, le peuple napolitain, essentiellement pêcheur, peut fournir d'utiles renseignements sur les mœurs des animaux , et la station a su s'en faire un précieux auxiliaire. — Les filets des pêcheurs ne rapportent pas seulement des représentants de cette classe dans laquelle le comte de Marsigli faisait entrer tous les poissons qui se mangent ^ par opposition à la classe des poissons qui ne se mangent pas, mais leurs mailles retiennent des animaux de toutes sortes , de ces frutti di mare de toutes les espèces , qui figurent aux étalages de Santa-Lucia. — Il était avantageux, par conséquent, d'établir la station dans le voisinage de la ville, afin que les pécheurs pussent y apporter les produits de leurs pèches et, sous ce rapport, Texpérience a pleinement confirmé le sprévisions. Enfin, M. Dohm, le fondateur de la station, avait habilement conçu le plan, qui a été exécuté du reste , de joindre à la station purement scientifique , dont les ressources s'offrent aux savants seuls, un grand aquarium , propre à attirer la curiosité du public et à vulgariser de cette manière une science qui prend de jour en jour plus d'importance. — Rien n'était mieux imaginé que de placer cet aquarium dans une ville dont les sites célèbres attirent chaque année un grand nombre

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d*étrangers. Il est vrai que sous ce rapport les espérances du directeur sont loin d'avoir été réalisées. Il avait pensé que les recettes résultant du droit dVntrée dans Taquarium (1 franc en été et 2 francs on hiver) suffiraient à l'entretien de la station scienlifique, mais le nombre des visiteurs ne s'est pas montré aussi grand qu'on était en droit de s'y atif'iidre, étant donnée la richesse sans égale de cet atfuarium et, d'un autre côté, les frais nécessités ^lar son entretien ont dépassé les prévisions. Toulotbis, si le but financier n'a pas été atteint, il faut ifîuonnaître que l'aquarium de Naples se place au promier rang des curiosités d'une ville très riche tléjà à cet égard.

C'est le long de la Villa nazionale^ la plus belle lij'omenade de Naples , et dans le voisinage immédiat de la mer, que s'élève le beau bâtiment rectangulaire construit à grands frais par M. Dohm. Je n'outrerai pas dans le détail des difficultés de toutertature qu'a dû surmonter l'énergie de l'éminent naturaliste. A la suite de mille pourparlers, il obtint de la municipalité de Naples la concession d'un terrain d'une étendue de 704 mètres carrés, à la condition qu'après trente ans, la station tout entière deviendrait la propriété de la ville ; un contrat ultérieur a porté la durée de là concession à QO ans, temps après lequel Naples sera donc propriétaire de l'établissement. Une clause spéciale

en assure toujours, du reste, la direction à la famille de M. Dohm.

Le bâtiment est solidement construit, ses murs blancs et son élégante architecture le font ressembler à un palais. Une large entrée principale conduit dans P Aquarium y qui est situé à peu près au niveau du sol extérieur. Une vaste salle , couvrant un espace de 260 mètres cubes, porte de trois côtés sur ses parois une série de vastes bassins , dont les dimensions varient et dans lesquels se meuvent, comme dans leur milieu naturel , des représentants de tous les groupes zoologiques. Des bassins analogues sont disposés, selon un rectangle, au centre de la salle, de telle manière que dans leur ensemble ces bassins représentent une véritable petite mer. Ils ne renferment , en effet , pas moins de 440 mètres cubes d'eau. Le plus grand d'entre eux, situé sur la face ouest, en renferme à lui seul 112 mètres cubes, c'est là que s'ébattent les grands poissons (Scyllum, Serranus, etc.). Sur la face sud, il bassins contenant ensemble 160 mètres cubes , font vis-à-vis aux bassins de la face nord, qui renferment 135 mètres cubes. Enfin, les bassins centraux ne contiennent qu'environ 35 mètres cubes, et ils donnent asile à certains crustacés, aux annélides, crinoïdes^ cœlentérés, etc.

La canalisation qui conduit Feau dans ces divers bassins est im chef-d'œuvre de construction. Je

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ne puis en donner la description, que Ton trouvera dans le rapport de M. Dohm (i). Je dirai seulement pour donner une idée de son importance qu'il passe chaque heure dans les divers bassins un volume d'eau de dix mètres cubes , et que toutes les précautions ont été prises pour éviter les accidents inhérents à une pareille circulation. L'eau est puisée directement à la mer pendant les temps calmes au moyen d'ime pompe système California, construite en Allemagne et alimentée par une machine à vapeur horizontale de la force de 4 chevaux. Elle est conduite d'abord dans le sous-sol du bâtiment, où elle séjourne, pendant huit ou dix jours, dans trois vastes citernes , de la contenance de 300 mètres cubes environ. Ce séjour est nécessaire, afin de laisser déposer les impuretés et donner à Teau la transparence nécessaire.

C'est de ces citernes que dififérentes pompes élèvent l'eau , parfaitement claire et limpide , jusque dans le réservoir supérieur, d'où elle est distribuée dans chaque bassin. Toutes les conduites sont en caoutchouc durci, comme c'est le cas dans les aquariums anglais. Ce produit est très coûteux, il est vrai, mais il est très solide et a l'avantage de ne pas s'altérer au contact de l'eau de mer, condition

(t) Anton Dohrn. Bericht ûber die zoologische Station wàhrend der Jahre 1876-77. Mittheilungen mis der Zool. StaL zu jyeapel, Band I. Heft. I, p. 137.

essentielle, on le comprendra, pour le bien-être des animaux.

Cette abondante circulation est si avantageuse^ Teau si bien aérée , que l'expérience a montré que Ton peut sans inconvénients la suspendre pendant douze heures en hiver et six pendant Tété ; elle suf* fit, à elle seule, à la respiration des animaux et ne nécessite aucun de ces stratagèmes (insufflation d'air, etc.) mis en usage, très habilement du reste, dans d'autres aquariums, celui de Berlin, par exemple. Elle est la cause de la bonne santé des animaux qui vivent dans le grand aquarium, aussi bien que de ceux mis en observation par les savants à la sta-» tion dans les bassins particuliers dont nous aurons à reparler. Cette santé est si excellente que la station compte, relativement à la conservation des animaux dans ses bassins, des succès sans précédents. Il faut lire, pour s'en convaincre, dans les Mittheilungen les rapports de M. R. Schmidtlein, qui a eu la haute direction de cette partie de rétablissement.

C'est ainsi que , dans le bassin des Poulpes [Odopus vulgaris), on pouvait voir un individu de très belle taille l'habitant depuis plusieurs années ; les poissons s'y conservent parfaitement pendant de longs mois, ainsi que les grands crustacés. Mais ce ne sont pas seulement les animaux supérieurs qui s'y ébattent et s'y multiplient « comme chez eux » ;

lia PROPOS SCIENTIFIQUES,

ce sont ces êtres chétifs, délicats, transparents qui occupent les bas échelons de Fanimalité. Rien n'est plus élégant et gracieux à la fois que le balancement des Rhizostomum ou des Pelagia, les ondulations du Cestus Veneris, la « marche » saccadée des Salpa ou le « vol » léger de certains Ptéropodes.

On comprend , en dehors de toute considération anatomique, de quel prix est un pareil établissement pour le naturaliste qui veut pénétrer les mœurs des animaux des profondeurs. J'ai dit que tous les grands groupes zoologiques y étaient représentés et, de fait, la richesse des familles et des genres divers y est vraiment incomparable. Il a fallu une longue étude pour connaître les affinités de caractères de tous ces animaux, rapprocher les amis et séparer les ennemis. A ce point de vue, TAquarium de Naples, ne laisse rien à désirer et, quoique je ne puisse entrer dans aucun détail — je ne trace que les traits généraux de cet établissement que tout naturaliste se fait un plaisir et souvent un devoir de visiter — je signalerai, comme attirant plus particulièrement la curiosité des visiteurs, les bassins des Annélides tubicoles, des Crinoïdes, des Coraux, Gorgones, etc. ; celui des Hydroméduses , celui des Oursins, des gros Gastéropodes, enfin ceux des Poulpes, des Sépias et des Loligos. La station a publié 1\m Guide à V Aquarium, dans lequel se trouve

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une description sommaire des principales espèces qui s'y rencontrent.

Dans deux petits bassins isolés et mis plus directement h la portée des visiteurs, on trouve toujours, cachés dans du sable , quelques exemplaires du dernier des vertébrés, VAmphioxus^ « le vénérable Amphioxus » , comme rappelle un de nos plus fameux zoologistes, et un exemplaire de la Torpille dont ladécharge électrique fait le charme et Teffroi de chacun.

Lorsqu'on entre à l'Aquarium , on est frappé au premier abord de la mystérieuse obscurité qui y règne. Cette obscurité, qui n'est que très relative du reste , trouve sa cause dans le fait que la lumière ne pénétre dans la salle qu'à travers les grands bassins qu'elle éclaire en premier lieu. L'éclairage est très bon, très égal et n'est pas une des moindres causes du bel entretien des animaux ; il est fourni par dix-neuf fenêtres latérales, que l'on peut ouvrir pour la ventilation, et par un grand esi>ai'0 ouvnrl, qui laisse tomber là lumière du haut du bâtinit^ut sur les aquariums centraux.

La station zoologique proprement diti^ c'rsl-àdire l'ensemble des laboratoires de recherches est située au premier étage. Rien n'est plus propre à montrer quelles sont les nécessités actuelles de la zoologie et de Tanatomie comparée qu'une vi^iito à cet établissement, qui est à la hauteur des premiers instituts zoologiques de l'Europe.

On y arrive par un large escalier, à main droite du vestibule d'entrée , et Ton a un facile accès dans les diverses pièces qui le composent.

La plus grande de ces pièces, « le Grand Laboratoire », occupe la face nord du bâtiment et est haute de 25 pieds. Elle est divisée en deux étages par une plate -forme horizontale, que Ton atteint au moyen d'un escalier de fer. C'est sur les galeries latérales de la plate-forme qu'est aménagée la collection scientifique, très riche déjà et qui s'enrichit encore tous les jours. Dans la salle inférieure, se trouvent les tables offertes aux naturalistes, placées à proximité de larges fenêtres ; elle reçoivent une bonne lumière , si nécessaire aux travaux microscopiques , et elles portent tous les réactifs employés dans la technique (1). En arrière, est fixé un long bassin mis à la disposition des travailleurs ; en outre, une infinité de petits aquariums, de cuvettes, de bocaux, permettent à chacun de suivre, minute par minute, pour ainsi dire, le développement de tel ou tel animal. C'est dans cette salle et dans celles qui lui sont adjacentes que des travaux importants dont nous reparlerons plus loin ont été exécutés.

A main droite en sortant, on rencontre une autre salle, également remplie d'aquariums et qui est plus particulièrement destinée à la répartition des pro-

^>f 1 (1) Nous donnons une liste de ces réactifs à la fin de ce

^> ^ " ' chapitre.

duits de pêche. C'est là que se tient remployé auquel incombe la tâche de traiter directement avec les pêcheurs de la ville, qui viennent offrir chaque jour, comme nous le disions tout à Fheure, les curiosités zoologiques retenues dans leurs filets; il doit ensuite les trier et faire tenir aux savants le matériel nécessaire à leurs recherches. Cette salle est aussi très fréquentée par les naturalistes , qui sont presque toujours certains d'y rencontrer quelque surprise nouvelle, tantôt la présence d'une espèce rare, tantôt une monstruosité ou quelque singulier cas de parasitisme, etc. ; elle est animée surtout au retour des expéditions de sondage et de draguage, alors que chacun vide ses seaux et ses flacons, sépare, distribue, met en réserve les échantillons qu'il veut conserver et ceux qu'il se prépare à étudier. On trouve également dans cette salle une grande table sur laquelle se pratique la dissection des grandes pièces (cétacés, poissons, etc.).

Enfin, dans chaque aile du bâtiment, sont logés des cabinets de travail particuliers, occupés par les assistants scientifiques attachés à la station. Dans tous se retrouvent des tables de travail et le matériel propre aux recherches spéciales de chaque assistant.

Le nombre des places est d'une trentaine, mais il peut être augmenté en utilisant la plateforme susmentionnée.

Il va sans dire que dans cette rapide description des locaux, je passe sur une foule de petites chambres (loges du concierge, des gardiens, etc.), et j'arrive à la plus belle pièce de Fédifice, qui fait face au grand laboratoire. — A tout seigneur, tout honneur! on Ta réservée à la bibliothèque. — A côté des locaux dans lesquels se fait la science , il était juste et nécessaire d'établir un sanctuaire pour les travaux terminés, pour les recueils où s'inscrit et se conserve la science acquise.

La bibliothèque de la station de Naples renferme plusieurs milliers de volumes ; elle voit ses richesses s'accroître considérablement chaque année, etFambition de M. Dohm est d y rassembler tout ce qui a été publié sur la faune et la flore marines , surtout celles de la Méditerranée. — A l'heure qu'il est, on y rencontre tous les journaux et revues (au nombre d'environ 60) publiés dans les quatre langues principales sur la zoologie et l'anatomie comparée. — Depuis les grands in-folios aux superbes planches coloriées jusqu'aux modestes manuels avec de simples figures sur bois , on trouve sur ses rayons les œuvres principales qui ont contribué à l'avancement de la biologie. M. Dohm, qui porte un intérêt tout particulier à cette, branche de son Institut, reçoit directement des auteurs un grand nombre de mémoires originaux , et il a établi un système d'échanges entre les Miitheilungen qui paraissent

SOUS sa direction et la plupart des revues étrangères.

Ceux qui s'adonnent aux recherches scientifiques comprendront combien est précieuse une pareille bibliothèque , Tune des plus complètes qui existent en Europe. Le nombre des travaux publiés est tellement immense et celui des travaux qui se publient augmente tellement de jour en jour que la bibliographie est actuellement un des principaux soucis du savant. Il devient toujours plus difficile de se tenir au courant des connaissances acquises, et la concentration dans un même établissement de tous les documents nécessaires à ce travail est une véritable bonne fortune ; elle assure déjà à elle seule à M. Dohm la reconnaissance des naturalistes chercheurs.

La salle de la bibliothèque est ornée de fresques représentant des scènes maritimes, et Ton y salue les bustes de deux grands initiateurs, K.-E. von Baër et Charles Darwin. — Un conservateur y est spécialement attaché, qui a pour tâche l'élaboration d'un double catalogue, travail considérable, admirablement disposé pour guider dans les recherches.

J'ai à peine besoin d'ajouter que tous les dons en ouvrages, recueils, mémoires, etc., y sont reçus avec reconnaissance.

Mais les ressources de la station ne se bornent pas là. Il ne suffit pas au naturaliste de pouvoir

sonder la structure des animaux, il lui faut encore les observer sur place, s'initier aux différents procédés de pêche, etc. Il doit donc pouvoir se rendre dans le milieu où ils vivent.

A cet effet, l'Institut de Naples est encore fort bien outillé. Outre les barques qui servent aux excursions à petite distance, il possède un précieux petit bateau à vapeur le Johannès Mûller. — Il l'a reçu en cadeau de l'Académie des sciences de Berlin, qui y a consacré la somme de 24,000 marks, dont 6,000 lui ont été accordés par S. Exe. le ministre de Tinstruction publique de Prusse. — 11 est en usage depuis le mois de mai 1877 et il a déjà rendu des services inappréciables. Le Johannès MûUer peut recevoir une quinzaine de personnes. Il a été longtemps dirigé par l'ingénieur de la station, M. Petersen , à qui incombait la tâche de veiller à son entretien et à ses perfectionnements. — Outre son chef, le vapeur porte trois marins expérimentés , un nuicanicien , un chauffeur, un jeune apprenti et un nombre de naturalistes, qui varie selon le but des expéditions. — Il prend du charbon pour quatre jours et quatre nuits , supporte assez bien la grosse mer et file en moyenne 7 à 9 milles marins à l'heure. — Il avait été primitivement construit entièrement en lôle d'acier, mais l'eau de la Méditerranée étant fort salée, ce métal fut vite altéré et on dut dernièrement lui donner une couverture de bois , recou-

verte elle-même de lames de cuivre. Le gouvernail est entièrement en cuivre , Thélice en bronze et son axe d'acier recouvert de bronze.

C'est sur ce bateau que se trouvent les instruments nécessaires aux sondages et aux dragages par lesquels on étudie la faune des profondeurs. — Un harpon et un fusil-revolver permettent la chasse des dauphins , qui ne sont pas très rares dans le golfe. Enfin, c'est à bord que Ton conserve le plus merveilleux des appareils qui aient ouvert àl'homme la connaissance des profondeurs de la mer : le scaphandre.

Un scaphandre avec tous ses accessoires coûte environ 3,000 francs ; le budget de la station ne lui a pas permis jusqu'à présent d'en acquérir un pour son propre compte et , comme un pareil instrument lui est absolument nécessaire, elle s'est adressée au ministère italien de la marine , qui a mis très libéralement à sa disposition l'un de ceux qu'il possède.

Chacun connaît le scaphandre, et je n'ai pas l'intention d'en donner ici une nouvelle description. ^— Toutefois, ayant eu l'occasion de m'en servir pendant le récent séjour que j'ai fait à Naples, on me permettra de dire quelques mots sur les impressions que l'on éprouve dans le magnifique <c royaume des poissons ». Ce qui frappe tout d'abord est la beauté des couleurs : le bleu domine

partout , mais dans le bleu on distingue les teintes les plus riches , les nuances les plus variées. Puis, lorsqu'on a atteint le fond, ce bleu général, qui n est autre que la couleur de Teau sous difïérentes épaisseurs, s'émaille d'autres teintes empruntées aux algues, aux hydraires, aux bryozoaires, qui forment 5ur les rochers d'énormes touffes moussues, aux crinoïdes, aux étoiles de mer, aux mollusques, aux crustacés qui rampent ou s'ébattent entre leurs Ffimuscules. Les poissons aux écailles miroitantes 5' approchent sans crainte du nouvel hôte de la mer, il tel point qu'on pourrait avec un peu d'habileté les capturer à la main ou dans une courte filoche à la manière des papillons aériens. La transparence de l'eau est si grande jusqu'à une profondeur de W à 30 mètres qu'on peut apercevoir les plus petites particularités d'un animal ou d'une plante et en retenir les moindres détails. On peut s'aider de la loupe et saisir à la pince les objets les plus ténus. Il faut remarquer que le scaphandre , et c'est en cela que cet appareil est vraiment admirable , si lourd , si massif, si incommode alors qu'on est encore à l'air, laisse au contraire une grande facilité de mouvements dans l'eau. La pression seule du vêtement en caoutchouc est gênante au premier abord, mais on finit par s'y habituer assez vite et, avec un peu d'habitude, un plongeur réussirait à accomplir sous l'eau les tours élémentaires de la gymnastique.

Digitizsd

Cette aisance parfaite des mouvements permet de pénétrer entre les fentes des rochers , de se glisser au-dessous de leurs saillies et d'y poursuivre , jusque dans leurs recoins les mieux cachés, les algues et leurs hôtes ordinaires.

La respiration est si normale , qu'à ce point de vue on n'éprouve aucun malaise , la salivation est ordinairement accélérée , surtout chez les novices , mais elle n'est jamais si abondante qu'on ne puisse combattre cet inconvénient par des mouvements répétés de déglutition. Seule , la pression exercée sur le tympan est sensible , mais ici encore un peu d'habitude suffit pour vaincre la douleur et , là où elle paraissait intolérable au plongeur lors d'une première descente , elle passera inaperçue à la seconde. — Il serait dangereux de descendre pour une première fois un individu au-delà de 4 ou 5 mètres. — A 10 mètres , la pression est déjà respectable et cependant l'homme exercé descend deux ou trois fois plus bas. C'est ainsi que M. Petersen , notre maître dans l'art de plonger, très robuste et très accoutumé à cet exercice , descend jusqu'à la profondeur de 20 ou 30 mètres, c'est presque la limite du possible : sous l'énorme pression dont on est enveloppé , pression si forte que les vêtements pénètrent dans la peau , les mouvements respiratoires deviennent extrêmement fatigants, et il n'est guère possible d'y demeurer plus de 20 à 30 minutes. — On com-

prendra néanmoins , malgré cette limite imposée par les lois de la physique , comment le scaphandre peut rendre d'immenses ser\ices aux naturalistes. U faut souhaiter que toutes les stations zoologiques en soient pourvues.

La sécurité est, du reste, très grande sousTeau: on n'éprouve aucun sentiment de danger; ce n'est jms cependant qu'on soit complètement à Tabri de coiix-ci, mais les précautions ordinairement prises les réduisent à un minimum qui n'est que rarement atteint. On trouvera plus loin des détails circons- Lanciés sur la pratique du scaphandre.

Les excursions à bord du navire ont le plus souvent pour but l'exploration sous-marine des basfonds, dans le voisinage des nombreuses îles qui environnent le golfe de Naples. Lorsque la drague (liii est retirée par la machine à vapeur atteint le ï»ont, c'est pour le zoologiste un moment rendu dns plus intéressants par la visite des richesses rapportées. Ces richesses varient beaucoup, selon la piolbndeur et selon la nature du fond. Souvent ces Implorations sont infructueuses et, après bien des jn^ines, après avoir bravé les fatigues du draguage, on rentre chez soi les mains vides. — Mais, par contre , quelle rentrée triomphale lorsque la pêche a été abondante ou que l'on a eu le bonheur de uupturer quelque espèce nouvelle!

Chaque fois qu'on laisse tomber la drague en un

point quelconque, on a soin de détenniner oxactoment sa position et d'en déterminer la profondeur. On inscrit ces données sur un registre , en môme temps que la liste des espèces animales et végétales rapportées. De cette manière, la faune des bas-fonds du golfe de Naples sera parfaitement connue , c'està-dire qu'on ne sera pas seulement renseigné sur le nombre et la qualité des espèces qu'il renferme, mais encore — et cela est de la plus haute importance, dans l'état actuel de la science — sur les conditions physiques dans lesquelles elles vivent. M. Dohm et ses collaborateurs poursuivent là un travail analogue à celui entrepris sur le lac Léman par MM. les professeurs Forel et Duplessis, sur les lacs de la Suisse centrale par M. le D' Asper, de Zurich , sur les lacs italiens par M. le professeur Pavesi, etc. ; mais leur tâche est beaucoup plus vaste, étant donnée la variété bien plus grande des êtres vivant dans le golfe de Naples et de ceux qui y sont sans cesse amenés de la grande mer par les courants.

La station de Naples poursuit donc plusieurs buts : elle ne se contente pas d'offrir aux zoologistes des ressources inépuisables, de présenter au grand public un magnifique aquarium, elle veut encore faire connaître d'une manière exacte la faune du golfe. La publication de cette faune sera une œuvre considérable, autant par la précision de son texte que par la perfection de ses planches. Ce qui nous en a

été donné de voir nous a tout à fait émerveillé, et chacun peut admirer déjà les premières monographies de cette précieuse collection.

Ce n est pas, en effet, un des moindres mérites de M. le professeur Dohm que d'avoir su s'entourer d'hommes éminents qui, tout en Faidant dans son entreprise, travaillent, selon leurs goûts et pour leur propre compte, le champ spécial auquel ils se sont Toués. A ce point de vue encore , la station présente un grand avantage pour le jeune naturaliste , qui n y rencontre pas seulement , dans la personne de Messieurs les assistants, des collègues dévoués, mais encore des maîtres savants et aimables. Ce sont eux qui peuvent le mieux guider les premiers pas dans une recherche, quel que soit du reste le champ dans lequel on la poursuive, car, s'adonnant chacun k une branche spéciale de la zoologie, ils représentent dans leur ensemble à peu près l'ensemble de cette science.

M. le docteur H. Eisig, très connu par ses importants travaux sur les annélides et Fun des premiers connaisseurs de ces animaux, exerce dans la station les fonctions de sous-directeur , tandis que M. le docteur Paul Mayer, dont les travaux sur les arthropodes ont également une haute valeur, donne ses soins assidus à la collection scientifique, qu'il sait faire rapidement progresser. Un de nos jeunes compatriotes de grand avenir, M. le docteur Arnold Lang

qui s*est déjà fait connaître par d'heuroiisos trouvailles sur les Planaires, travaille la plupart des Platyelmes et avance rapidement dans Télaboration d'une grande monographie des Planaires; c'est lui qui remplit délicatement les fonctions de bibliothécaire; délicatement ai-je dit, car, ayant affaire avec tous les naturalistes , quelquefois bourrus et difficiles, il sait toujours les satisfaire avec un tact et une amabilité dont ils lui restent reconnaissants. M. Lang manie avec habileté crayon et pinceau, et sa complaisance sous ce rapport est souvent mise à répreuve par ceux qui , moins heureux, n'ont pas la même facilité pour le dessin. — J'ai déjà signalé les multiples et précieux services rendus par MM. Petersen et Schmidtlein, mais je dois rappeler encore que la station a possédé, dans la personne de MM. Fritz Meyer et docteur Millier, deux collaborateurs importants. Le premier, d'une grande habileté dans la facture des préparations microscopiques, travaille activement à une collection dont les éléments seront mis sous peu à la disposition de tous les naturalistes. — Un catalogue imprimé, comprenant toutes les espèces microscopiques que Ton pourra se procurer à la station, sera bientôt, expédié dans les différents musées et universités.

M. le docteur MûUer, savant chimiste, procède à la préparation et à la conservation des pièces entières; c'est à lui que nous devons ces magnifiques exem-

13î PROPOS SCIENTIFIQUES.

plaires qui font ^actuellement rornement de plus d*im institut, ces Physalies^ ces Méduses, ces Ceintures de Vénus, si délicats, et pourtant si heureusemriit fixés dans leur forme, si bien durcis dans \mxTS éléments qu'ils peuvent aisément supporter de lointains voyages. Les Mittheilungen publient des listes des animaux ainsi conservés, avec le prix muflique pour lequel on peut se les procurer.

Enfin, je ne peuxoublier maître Salvatore, chef des pêcheurs, qui joint à une excellente connaissance des animaux celle de leurs lieux d'habitaliiin. C'est à lui que s'adressent les naturalistes pour tout ce qui concerne le matériel zoologique.

Je regrette que les bornes de cet article m'empêchent de parler des travaux botaniques qui se sont poursuivis à la station de Naples. Ils ne sont nî les moins intéressants, ni les moins importants, plusieurs mémoires des Mittheilungen en font foi. Du reste, un des assistants scientifiques, le docteur Berthold , y poursuit avec un très grand zèle l'étude \\\i> algues du golfe, et ses travaux illustreront à leur tour les publications entreprises sous les auspices de M. Dohrn.

La station zoologique de Naples , telle que nous veuoas de la décrire dans ses traits principaux, a été ouverte aux naturalistes au mois de janvier 1874 et depuis cette époque elle a toujours progressé. Raconter son histoire m'entraînerait trop loin et ce

serait faire dans une certaine mesure Thistoire de la zoologie dans ces dernières années. Les plus éminents naturalistes, tels que Oscar Schmidt, Claus, Ray-Lankester, Carpenter, His , Victor Carus, Balfour, Cari Vogt, Metzchnikoff, les frères Hertwig et beaucoup d'autres y ont travaillé. Elle a reçu , parmi les botanistes, le comte de Solms, le professeur Reinke de Gôttingen, MM. Palkenberg, Schmitz, etc. C'est dans ses murs que se sont ébauchés les travaux de la plus grande valeur. Balfour y a puisé les éléments de son célèbre travail sur les Elasmobranches, Ray-Lankester et Bobretzky y ont étudié le développement des Céphalopodes et des Gastéropodes, Ihering y a beaucoup avancé sa grande publication relative à la phylogénie des centres nerveux chez les Mollusques, enfin les travaux de Grenacher sur l'œil des Arthropodes , de His sur la formation de l'embryon chez les Requins, de Spengel sur le Balanoglossus , des frères Hertwig sur le système nerveux des Actinies, etc. y sont nés.

Plus de 200 savants y ont été reçus jusqu'à ce jour et à peu près autant de mémoires y ont été élaborés. On peut bien se rendre compte par là de son importance.

La détermination des espèces y est facile, grâce aux ouvrages spéciaux que possède la bibliothèque ; les travaux anatomiques et microscopiques y sont aisés, l'étude du développement s'y fait admirable-

ment, grâce à Tabondante circulation qui assure le bien-être des jeunes larves, il n'est pas jusqu'à la jtliipart des animaux de grande mer qui n'y vivent et s y reproduisent , comme nous Tavons dit. Tout et* tiui concerne la morphologie y est donc admirabhMTient pourvu. Mais il restait un complément à lui loumir : M. Dohrn l'a compris et ses efforts ont été couronnés de succès. Il a pu lui adjoindre un laboratoire de physiologie comparée, appelé à rendre de grands services.

La morphologie pure n'est, en effet, qu'une des laces de la Biologie : à côté d'elle se développe plus modestement, plus difficilement il est vrai, la physiologie comparée. — Dans ce champ, la pure observation ne suffit pas, il faut y joindre l'expérience. Un matériel considérable est plus nécessaire pour provoquer des phénomènes nouveaux dans la nature que pour constater purement ceux qu'elle nous offre. — La station de Naples a donc dû tenir compte de la direction imprimée à la science, dans ces derniers temps. — S'il m'est permis à ce propos d'exprimer un souhait, je dirai encore que ladjoDction d'un petit laboratoire de chimie à celui d9 physiologie serait très heureuse. 11 faut quelques réactifs indispensables pour les études relatives à la digestion par exemple, et quels progrés n'est-on pas en droit d'attendre de la connaissance de la composition des tissus et des transforma-

lions chimiq.ues qui se passent chez les êtres inférieurs! MM. Plateau, Frédericq, Geddes, Krukenberg, ne nous ont-ils pas déjà révélé dans ce domaine des faits d'une haute importance? L*étude des pigments, des sécrétions, etc. iemprunteront toujours des secours à la chimie. Cadette parmi ses sœurs , les autres sciences biologiques , la physiologie expérimentale comparée n'en est que plus appelée à rendre dçs services et à éclaircir nombre de points obscurs.

Et maintenant , on est en droit de s.e demander comment se maintient financièrement une pareille entreprise. Le budget de la station roule annuellement sur une somme supérieure à 100,000 francs, qui donne lieu, comme on peut bien le penser à une importante comptabilité. Le traitement des assistants scientifiques et celui des nombreux employés (marins, pêcheurs, garçons de laboratoire, gardiens de Taquarium, etc.), les frais de réparation et d'entretien, les achats quotidiens d'animaux, les réactifs et la bibliothèque consomment donc chaque année une somme assez ronde. — On sait que , pour subvenir à ces dépenses, la station loue aux différents gouvernements et aux universités des tables de travail pour la somme annuelle de 1,500 marks. Voici un tableau des tables actuellement occupées :

Le gouvernement pnissien entretient 3 tables.

L'Académie des sciences de Berlin

Le grand-duché de Baden

Le Wurtemberg

La Bavière

La Saxe

Hambourg et Hesse-Darmstadt (ensemble) .

L'Association britannique pour F Avancement des sciences

L'Université de Cambridge

La Hollande

La Belgique

La Suisse

La Russie 2

Le gouvernement italien 4

Chaque possesseur de table a le droit d'y envoyer un naturaliste pendant dix mois de Tannée. — Or^ dinairement une commission spéciale procède à ce soin. C'est ainsi, par exemple, que chez nous, en Suisse, les cantons qui possèdent une université ou une académie se sont associés à la société Helvétique des sciences naturelles pour parfaire la somme nécessaire à l'entretien d'une table, et ils ont nommé une commission, présidée par M. le professeur Vogt, de Genève, à l'effet de désigner les naturalistes qu'elle juge convenable d'envoyer en séjour à Naples.

La durée de ces séjours varie beaucoup, et plusieurs naturalistes peuvent s'y succéder dans le cou-

rant d'une même année. — L'université de Berne y a été représentée par le D' A. Lang, celle de Zurich par le D' Keller, l'Académie de Lausanne y a envoyé M. le professeur Duplessis, celle de Neuchâtel, M. le professeur de Rougemont, enfin MM. Bedot, Zschokke et Fauteur de cet article y ont représenté Tuniversité de Genève.

On pourrait s'étonner de l'absence do la France et de FAutriche sur la liste des locataires de table. On s'expliquera cette exception par le fait que ces deux pays entretiennent chacun des laboratoires pour la zoologie marine. La France en possède à Roscoff, à Banyuls, à Concarneau, à Wimereux, à Marseille, à Cette, etc. L'Autriche possède la station de Trieste.

Outre le revenu fourni par ses tables , la station zoologique profite du droit d'entrée à l'Aquarium, mais il est vrai d'ajouter que les frais d'entretien de ce dernier engloutissent largement cette somme. La station vend encore depuis quelques temps des animaux admirablement conservés, mais ce n'est là qu'une minime source de revenu, et les dépenses excéderaient de beaucoup les recettes, si le gouvernement allemand qui, dès la fondation de la station, lui a témoigné beaucoup d'intérêt , n'avait voté une subvention annuelle , qui lui permet de marcher en avant.

La station de Naples, outre la grande faune du

golfe, publie encore régulièrement, depuis Tannée 1878, un recueil qui a pour titre : Mittheilungen ans der zoologischen Station zu Neapely zugleich ein Rep&'torium fur Mittelmeerkunde, — C'est là que paraissent une partie des travaux qui y sont faits et les rapports que publie son directeur.

Telle est la station de Naples, une des fondations les plus utiles qui se soient faites à notre époque, au profit des sciences biologiques. Si elle a beaucoup demandé , elle a largement rendu , et l'argent qui y a été consacré rapporte le plus noble des intérêts, le progrès scientifique.

On ne peut guère lui souhaiter le succès , puisqu'elle y vogue à pleines voiles , mais la continuation du succès; c'est la légitime espérance de son fondateur et le vœu sincère de Fauteur de ces lignes (1).

Voici la liste, d'après un rapport de M. Dohm, des fournitures placées sur chaque table ; elle donnera une idée des réactifs les plus nécessaires dans la technique :

(1) Ce chapitre, écrit il y a quelques années à mon retour d'un séjour de trois mois à la station zoologique de Naines, donne une idée qui n'est plus qu'approximatire des efforts faits par M. bobrn et ses collaborateurs, en vue de créer à Naples un laboratoire exemplaire. Depuis lors, tous les senrices de ce laboratoire ont été encore perfectionnés, les publications se sont multipliées et Naples est devenue un centre de recherches zoologiques d'une activité sans pareille.

Alcool à 70 Vo.

Alcool à 90 V^.

Alcool absolu.

Eau dislillée.

Liqueur de Mûller.

Solution 5 Vo de bi-chronnate

de potasse.

Chlorure de calcium.

Acétate de potasse.

Alun.

Chlorure d'or à lo/o.

Azotate d'argent à iVo.

Acide chromique.

Acide osiuiqueà iVo* Acide chlorhydrique pur.

Acide acétique concentré.

Acide picrique.

Acide oxalique concentré.

Acide pyroligneux.

Acide azotique concentré.

Acide sulfurique.

Soude caustique.

Potasse caustique.

Ammoniaque caustique.

Huile d'olive.

Graisse pure.

Huile de térébenthine.

Huile de girofle.

Créosote.

Chloroforme.

Éther.

Glycérine.

Teinture d'iode.

Solution de bleu de Berlin.

Baume de Canada.

Gomme arabique.

Carmin de Beale.

Solution simple de carmin à

3 Vo.

Hématoxyline aqueuse.

Hématoxyline à l'alcool.

Fuchsine.

Picro-carmin.

lA FAUNE PROFONDE DES LACS DE LA SUISSE,

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