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AVEC LES FAUNES LITTORALE ET PÉLAGIQUE

Les grandes explorations entreprises depuis une liRilaine d'années par les différents gouvernements ^rKiirope et d'Amérique, dans le but d'étudier spécialement et d'une manière précise la faune et la Il (HO, ainsi que les conditions d'existence des aniniuux et des végétaux, dans les profondeurs des mQFS, ont révélé une foule de faits imprévus.

La connaissance de ces faits a modifié, sur plusieurs points , nos vues relatives à l'évolution du moîide organique et largement accéléré les progrès des sciences biologiques. Elle nous a ouvert des horizons nouveaux sur la population de la plus grande portion de notre planète, celle qui est recouverte par les eaux.

Si, d'un côté, Thistoire naturelle a rencontré dans ces explorations un champ fécond en phénomènes curieux et nouveaux, l'hydrographie des grandes profondeurs en a, d'autre part, beaucoup profité; elle a pu être complétée au point de permettre l'établissement de cartes bathométriques , assez exactes et assez multipliées.

Grâce à ces recherches souvent renouvelées , et portées sans cesse vers d'autres points du globe; grâce aux sacrifices que s'imposent dans ce but les puissances maritimes et au personnel intelligent qu'elles y emploient, on peut prévoir le moment — lointain sans doute encore — où l'Océan n'aura plus que très peu de secrets pour nous.

Parallèlement à ces travaux, depuis une quinzaine d'années environ , des explorations de même nature ont été poursuivies sur la faune profonde des lacs d'eau douce. Mais comme un grand nombre de ces lacs — en ce qui concerne l'Europe du moins , — se trouvent en Suisse et que ce petit pays ne possède aucune administration maritime, semblable à celles des puissances bordées par la mer et dotées de forces navales , il a fallu que l'initiative individuelle suppléât à cette absence de ressources gouvernementales. C'est ainsi que nous avons vu en Suisse les F. A. Forel, les Du Plessis, les Asper, les Imhof et d'autres encore, dont nous aurons à citer les noms, procéder avec leurs moyens personnels à

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des études plus ou moins étendues, dont les résultats, publiés au fur et à mesure, constituent dés maintenant un ensemble du plus haut intérêt.

11 n*est pas besoin de faire ressortir ici Fimportance que peut avoir la comparaison de deux faunes se développant dans des milieux aussi semblables par leur constitution générale, que le sont de grandes masses d'eau douce et d'eau salée, mais se distinguant d'ailleurs par tant de caractères secondaires, éclairage, pression, densité de l'eau, nourriture, etc. Au seul point de vue de la saine appréciation de l'influence des milieux, il y a là une foule de documents de premier ordre à recueillir. Il y a aussi un grand nombre de notions obscures en biologie générale — celle de Torigine des faunes profondes, par exemple, celles encore des mœurs, du mode de reproduction et de variation des animaux, qui pourront être élucidées par de telles investigations. Enfin, la répartition géographique des organismes, leurs migrations, leur manière de se comporter vis-à-vis des courants, etc., ne peuvent être connues autrement.

Or, comme nous venons de le dire, cette tâche qui s'imposait aux naturalistes est accomplie en grande partie aujourd'hui. Il existe sur la faune des lacs toute une littérature, dont nous allons résumer ici les résultats principaux.

Historiqtie, C'est grâce surtout à l'initiative et aux

efïorts persévérants de M. le D' F.-A. Forel, de Morges , que nous devons la connaissance scientifique des lacs de la Suisse. M. Forel est professeur d'anatomie comparée à TAcadémie de Lausanne, mais il a parcouru dans ses travaux le champ presque entier des sciences naturelles. Zoologiste et géologue , il est doublé d*un physicien et d'un météorologiste, dont les études sur les glaciers, sur les seiches , les colorations cosmiques , etc. sont connues de tout le monde savant. C'est un homme dans la force de l'âge , très actif, très entreprenant, connaissant à fond le lac Léman, sur les bords duquel il est né et dont il a suivi toutes les modalités. Ce beau lac aux ondes bleuâtres, il l'observe avec amour dans ses sourires et dans ses colères, et après avoir reconnu les qualités variées de la demeure, il a voulu en étudier les habitants. Parodiant un mot de Spallanzani sur le Vésuve , il serait prêt à dire que pour lui le lac Léman est un océan de cabinet, un océan miniature.

En 1869, il fit paraître son Introduction à l'étude de la faune profonde du lac Léman (1), puis il commença en 1874 à publier, dans le Bulletin de la société vaudoise des sciences naturelles, une série de mémoires, qui ont été tirés à part sous le titre de Matériaux pour servir à r étude de la faune profonde

(1) Bulletin de la société vaudoise des sciences naturelles, t. X, 1869.

du lac Léman (1). C'est là que sont enregistrés les principaux faits relatifs à la question qui nous occupe. En 1882, la société helvétique des sciences naturelles proposa pour le prix Schlàfli la question suivante : Étudier la faune profonde de nos lacs en tenant compte des différentes classes d'animaux et des divers lacs de la Suisse, Le prix fut partagé en 1884 entre M. F.-A. Forel et M. G. Du Plessis. Leurs deux mémoires ont été publiés : ils coordonnent, à un point de vue général, les connaissances acquises jusqu'ici (2).

Dès le début, M. Forel a envisagé les choses à un point de vue élevé. On en jugera parles lignes suivantes empruntées à son premier mémoire de 1874: « Nous sommes en présence, disait-il ,^ d'un fait général, la vie dans les profondeurs du lac; nous découvrons une faune nouvelle , la faune profonde des lacs d'eau douce. Nous aspirons à étudier ce fait, à étudier cette faune d'une manière générale. Notre idéal serait de ne pas nous borner à la simple description des formes, mais de chercher à comprendre comment les formes sont en rapport avec le milieu, comment ces formes littorales et

(1) Lausanne. Librairie Rouge et Dubois, éditeurs.

(2) F.-A, Forel. La Faune profonde des lacs suisses, 1 W. în-4**. Extrait des nouveaux Mémoires de la société helvétique des sciences naturelles, 1885. — G. Du Plessis-Gouret. Essai sur la faune profonde des lacs de la Suisse, Ibid., août 1885.

pélagiques, se sont transformées en formes profondes; notre vœu serait de déterminer Teffet de rhabitat dans les grands fonds des lacs d'eau douce sur la morphologie et la physiologie des animaux et des plantes. »

Mais le nombre des questions soulevées par un pareil programme était trop considérable pour qu'elles fussent abordées et résolues par un seul homme. C'est pourquoi M. Forel a dû s'entourer de collaborateurs , dont plusieurs sont des spécialistes distingués. C'est ainsi que MM. Eug. Risler, aujourd'hui directeur de l'institut national agronomique de France, et J. Walter, professeur de chimie à Soleure, ont pratiqué plusieurs analyses du limon des profondeurs ; le célèbre médecin et naturaliste Lebert, professeur à Breslau, dont la science déplore la perte, a publié quelques monographies détaillées sur les Acariens du fond du lac, travail qui a été repris et continué par le D' G. Haller, de Berne. M. le professeur J.-B. Schnetzler, de Lausanne, s'est occupé plus particulièrement des algues; M. D. Monnier, des larves d'insectes, M. H. Vernet, des crustacés, ainsi que M. le professeur Aloïs Humbert; M. le D' H. Blanc a traité des rhizopodes et de quelques autres types inférieurs; M. le professeur Graff, des rhabdocèles, etc.

Le principal collaborateur de M. Forel au point de vue zoologique, celui qui depuis douze ans n'a

cessé de vouer ses soins à la détermination des genres et des espèces et qui a dressé finalement le tableau critique des espèces positives, constituant la faune profonde , est M. le IT Du Plessis , professeur de zoologie à l'Académie de Lausanne. M. Du Plessis était mieux que personne préparé à cette tâche. Il a fait plusieurs campagnes au bord de la mer; la faune méditerranéenne en particulier na guère de secrets pour lui. Très myope, il prétend qu'il possède un microscope dans Toeil; je me souviens encore combien il nous étonna au laboratoire de RoscofT, il y a quelques années, par sa merveilleuse faculté de reconnaître dans nos bocaux les plus petites espèces, de délicates colonies d'hydraires ou les microscopiques bryozoaires. Rien n'échappait à son regard pénétrant et comme la plupart des produits de draguage dans les lacs suisses ont passé sous ses yeux , on ne peut douter que le catalogue qu'il en a dressé ne représente Tétat actuel de nos connaissances.

Du lac Léman qui a servi de point de départ , les études faunistiques ont été poursuivies sur un grand nombre d'autres lacs de la Suisse , de la Savoie et des environs. M. Forel lui-même a pratiqué plusieurs sondages dans les lacs d'Annecy, de Moral, de Neuchâtel, de Zurich et de Constance. M. le professeur Pavesi (i), de l'université de Pavie, aex-

(1) p. Pavesi, ISuova série di ricerche délia fauna pela-

ploré les lacs du canton du Tessin et de Tltalie septentrionale; M. le D' Asper (i), privat-docent à l'université de Zurich, ravi trop tôt à la science, a dragué dans les lacs de Zurich, de Wallenstadt , d'iEgeri, de Zug, des Quatre-Cantons , de Lugano, de Côme, de Klônthal, de Silse et de Silvaplana. Quelques-uns de ceux-ci sont situés à une altitude élevée sur les Alpes , et sont par conséquent intéressants pour la répartition des espèces dans le sens vertical. Cette remarque peut s'appliquer également aux recherches de M. le D' Imhof (2), de Zurich , qui s'est , lui aussi , rendu sur un assez grand nombre de lacs et projette de poursuivre ses études

gica dei laghi italiani. Rendic. R. InsHtuto Lomb. Sér, 2. t. XII. 1879. t. XVI. 1883. Morno alV esistenza délia fauna pelagica anche in Italia. BolL entomol, IX. 1877. Altra série di ricerche e studj sulla fauna pelagica dei laghi italiani, Padova, 1883.

(1) G. Asper, Beitrâge zurKenntniss der Tiefsee fauna der Schweizerseen, Zoologischer Anzeiger, t. III, 1880. — Idem. Wenig bekannte Gesellschaften Kleiner Thiere. Zurich, 1880. Jdem. Répartition de la faune pélagique dans les diverses profondeurs de Veau. Arch, des se, phys, et nat, t. Xi 1. 1884.

(2) O. B. Imhof, Pelag. Fauna und Tiefseefauna d. Savoyerseen. Zool. Anzeiger^ t. VI. 1883. Idem. Studien zur Kenntniss d. pelag, Fauna d. schw. Seen. Ibid. t. VI. Idem. Resultate meiner Studien ûber die pelagische Fauna kleiner und grosserer Silsswasserbecken d. Schweiz. Zeitschr. /. ic. ZooU, t. XL. 1884./rfcwi. Weitere Mittheilung ûber die pelag. und Tiefseefauna der Sûsswasserbecken. Zool. Anzeiger, t. VIII. 1885.

sur une aire géographique considérable. Enfin, je dois mentionner les travaux d'un observateur, Auguste Weissmann (1), de Fribourg en Brisgau, dont les publications sur les hôtes du lac de Constance siiiit trù^ remarquables au double point de vue anaioiiiiqiio et de la distribution géographique.

Mèihmhs d'exploration. — M. Forel et ses collègues se sont ingéniés dès le début de leurs recher- L'hes ^ employer les procédés les plus pratiques et les plu;? simples. Les conditions dans lesquelles se Irouvo un lac, son peu de profondeur relative, le ealmo el la tranquillité de ses eaux, n'exigent pas tics appareils aussi compliqués que TOcéan.

Quelrjues bidons en fer-blanc ou en zinc, à bords Irandiaiits, d'une capacité variant de un, à trois ou cinq litres , et fixés au plomb de sonde par une €ùrdë de 3 à 4 mètres de longueur, suffisent pour tous les draguages qui n'excèdent pas 300 mètres de fond. Lorsque le plomb traîne sur le sol du lac, le bidon se couche sur le côté et se remplit prompte ment de limon. Ce dernier, ramené sur le bateau, est immédiatement placé sous une faible épaisseur d'eau, dans de grands vases à fond plat, qu'on laisse reposer et dans lesquels on va, chaque jour, pêcher les animaux qui, sortis du limon, nagent

(I) AiT^, "Weissmann, Dcls Thierleben im Bodensee. Lindaa, 1887* Me m. Beiiràge zur Naturgeschichte der Daphniden, Zeitschr. f. w. ZooL 1874-1879.

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OU rampent à sa surface. Beaucoup de ces derniers sont tués par le brusque changement de température auquel ils sont soumis , ils viennent alors flotter sur le liquide; toutefois, on en rencontre encore des vivants jusqu'à dix jours après leur sortie des profondeurs. Ce temps passé, on décante et on laisse sécher le limon : c'est seulement alors que Ton voit surgir certains mollusques; et puis, pour récolter les plus obstinés , on attend que la vase ait atteint un degré suffisant de consistance et on la racle avec la lame d'un couteau. On est assuré ainsi d'épuiser tout ce qu'elle renferme de vivant. M . Forel évalue , en moyenne , à une centaine le nombre des organismes retirés, de cette manière, d'un litre de limon.

Un autre procédé plus rapide consiste à tamiser dans l'eau le limon sur une série de tamis de toile de laiton de plus en plus fins, après l'avoir dilué dans une grande quantité d'eau. Cette pratique, faite avec soin et à condition de ne pas opérer sur une boue trop épaisse, ne gâte pas les animaux. Les Turbellariés, eux-mêmes, qui sont cependant, comme on le sait, des êtres très délicats, résistent parfaitement à un tamisage fait avec précaution.

Le D' Asper remplace les tamis métalliques par un sac de toile à tamis en soie, qui est plus facile à transporter en voyage.

Plus tard , le bidon a été remplacé pour la pêche

des animaux nageurs par un râteau en fer, sur lequel s'élève, dans un plan vertical et perpendiculaire à Taxe du manche, le cercle d'im filet de mousseline, qui recuoillo les animaux que le râteau, son manche t>\ ]p nîomb de la sonde (1) dérangent et font :5ortir du Uinon. Cet instrument donne de si bons n^siillatî^ qu'on peut remployer couramment pour Il MIS 1rs ffranfuages dans les profondeurs inférieures ■à iW nuMrns. Lorsque le filet a raclé le fond un c<u1iiiii lomp^s, on le retire et on le lave dans un grand b<u|net d'eau où la recherche des organismes devient ïiis/'e.

Ponr la récolte des animaux de très petite taille, rampant au fond du lac et qui sont exposés à être (l(^chir(>s ou brisés par les procédés mentionnés cidnssus, M. le professeur H. Blanc se sert de la méthode î^uivîinte, qu41 a surtout appliquée à la recherche des Rhizopodes. Il laisse séjourner au fond di^ Tnau, une grosse croix de Saint-André, fixée à un cAbie el aux quatre extrémités de laquelle sont attachées des plaques de verre très épais. L'autre f^xtn''Mjitr^ du câble est reliée à une bouée facilenienl loconnaissable. Après trois ou quatre semaines de séjour, on retire lentement l'appareil : les plaques de verre sont ordinairement recouver-

(0 Lt! poiJâ de celui-ci doit être d'autant plus grand que la |îmfondeiir h draguer est plus considérable. M. Forel s'est servi clo pi>iils variant de 2 à 8 kilogrammes.

les par des traînées de limon excessivement fin qui est soigneusement enlevé à Taide d'un pinceau pour être examiné sous le microscope (i).

La pêche pélagique se fait au moyen d'un simple filet de mousseline, qu'on promène à la surface do l'eau ou qui, attaché par des ficelles au plomb de sonde, est plongé jusqu'au niveau que l'on désir»* explorer.

Thermométrie. M. Forel a voué un soin toiil particulier à la mesure de deux facteurs qui joiieni un grand rôle dans la vie, la température ol la Iiimière. Il a fait usage au point de vue thermique do deux procédés. Le premier, applicable seulomeni pour la température du fond des lacs, consiste ù monter rapidement dans la drague à bidon une certaine quantité de limon , dans lequel od pîongp immédiatement un thermomètre. Le savant ulj^crvateur s'est assuré, par une série d'expérienei^s critiques, que le limon ne se réchauffe qu'avec une extrême lenteur et qu'il donne, à un dixième de degré près, la valeur vraie de la températiin.^ daiu-^ le fond. Les seules précautions à prendre sont de manœuvrer en sorte que le bidon dont on fait usage soit tout à fait rempli de limon, afin d'éviter que l'eau des couches superficielles ne le pénétre pen-

(1) H. Blanc, Rhizopodes nouveaux pour la faune piofonde du lac Léman, Bull, de la Société vaud. des Sc. ludurelies, t. XX. 1884.

dant sa remontée, et puis d'opérer le plus promptement possible.

Dans toutes ses autres mensurations, M. Forel a directement plongé dans les eaux un thermomètre à renversement de Negretti et Zambra, protégé tuiiilri* la pression par une double enveloppe de v^rrc. Nous indiquerons plus loin quelques-uns des cbilïres obtenus par ces deux méthodes.

Transparence de Veau, A partir de i 00 à 170 mètres au-dessous de la surface , les eaux du lac Léman sont parfaitement obscures. M. Forel s'en est assuré di? deux manières, en descendant des plaf|ue?i sensibilisées à différentes profondeurs et en imniorgi^ut des corps blancs, qu'il suivait du regard jusqu'au moment oii ils devenaient imperceptibles.

Les rayons chimiques du spectre sont absorbés par Veau , ils cessent d'agir à une profondeur qui varie spUhi l'état d'agitation de la surface liquide; selon îa température de l'eau (l'eau froide absorbe moins de lumière que l'eau chaude) (1), et surtout spIou la quantité de poussières qu'elle tient en suspeiisiaii. Des feuilles sensibilisées au chlorure d'argent, et placées entre deux lames de verre ont donc été descendues, de nuit, à diverses profondeurs. Chaque feuille y demeurait exposée durant Si

^L) H* Wild, Die Lichtabsorption der Lu fi. Poggendorffs. Ann. ex XXIV. Berlin, 1858.

heures. Retirées de nuit et fixées à Thyposulfite de soude, ces feuilles étaient ensuite comparées entre elles. Dans ces conditions, M. Forel a trouvé que la limite d'obscurité absolue , c'est-à-dire la profondeur à laquelle les rayons solaires, agissant pendant un jour, cessent d'impressionner le chlorure d'argent , est située entre 40 et 50 mètres en été , entre 70 et 80 mètres pendant les mois de décembre et de janvier, entre 80 et iOO mètres dans le mois de février. Les eaux sont donc plus transparentes en hiver qu'en été , ce qui est dû certainement à ce que les poussières opaques y sont beaucoup plus abondantes pendant la saison chaude.

Depuis 1873 et 1874, époque à laquelle remontent ces observations , des recherches de môme nature ont été multipliées , en faisant usage de substances chimiques beaucoup plus sensibles (plaques au bromure d'argent) ; elles ont eu pour résultat de reculer beaucoup la limite d'obscurité, fixée par M. Forel, mais elles n'altèrent pas ses conclusions générales et, en particulier, le fait principal de la différence d'intensité selon les saisons (1). Cela crée,

(1) Voy. Asper. Archives des sciences physiques et nat. de Genève^ t. VI. 1881. Compte rendu de la réunion de la société helvétique à Aarau. Asper a constaté que des plaques au bromure d'argent étaient impressionnées dans le lac de Wallenstadt jusqu'à 140 m. de profondeur. H. Fol. (C\ R. de VAcad, des se. de Paris, t. XCIX. 1884.) est arrivé à des résultats semblables et plus accentués encore (170 m.) sur le lac Léman.

pour les animaux des profondeurs entre 50 et 100 mètres, de singulières conditions d'éclairage. « Durant la saison d'été , dit Forel , une longue nuit de six mois environ ne laisse pénétrer aucune lumière (de mai en octobre). En hiver, au contraire, des jours relativement très courts viennent couper des nuits d'autant plus longues que le point d'observation est situé plus profondément. Si nous descendons près de la limite maximale d'obscurité absolue , la saison d'hiver doit présenter vers l'époque du solstice une seconde nuit de très longue durée, correspondant à la période où le soleil est trop bas sur l'horizon pour envoyer ses rayons si profondément. »

D'ailleurs, des recherches faites au moyen de substances aussi impressionnables n'ont peut-être pas au point de irue biologique la portée qu'on en attend. « On sait, dit Forel ^ que rintensité maximale de l'action chimique dans les diverses parties da spectre est différente suivant la substance exposée aux rayons lumineux ; on sait, par exemple, que les seLs d'argent sont affectés au maximum dans le violet et l'ultra-violet du spectre (E. Becquerel), tandis que la chlorophylle végète le plus acti?ement dans le rouge , l'orange et le jaune , qu'elle T^ète faiblement dans le bleu , et peu ou pas du tout dans le vert ( W. Engelmann), Il n'y a donc pas moyen d'appliquer à une substance sensible quelconque, à la chlorophylle, par exemple, les chiffres absolus obtenus par l'expérience avec le chlorure d'ai^ent pour la limite de l'obscurité actinique. S'il est permis de conclure par analogie, il est probable que dans l'eau bleue et verte de nos lacs, cette limite sera moins profonde pour la chlorophylle que pour les sels d'argent, d

D'ailleurs, les variations de la transparence de Veau ont été encore constatées par le second procédé cité plus haut, et qui avait déjà servi au P. Secchi et à de Pourtalès, pour apprécier la transparence des eaux de la Méditerranée et de l'Océan Atlantique.

Il consiste h descendre dans l'eau une plaque de tôle circulaire , peinte en blanc et fixée à un fil de sonde. On note exactement la profondeur à laquelle on cesse de la voir, puis on laisse quelque peu couler la sonde au dessous de cette limite. La profondeur à laquelle on aperçoit de nouveau la plaque blanche au retour doit être la môme que celle à laquelle elle a disparu à la descente. On a ainsi, à chaque coup de sonde, une expérience de contrôlo et avec un peu d'habitude M. Forel a atteint uni> approximation de 20 centimètres.

La limite de visibilité, ainsi obtenue, est eii moyenne de 6,6 mètres pendant les mois d'été (do mai en septembre) et de 12, 7 mètres pendant lf*s mois d'hiver (Forel) ; je renvoie aux mémoires originaux pour les détails relatifs aux influences diverses qui font varier ces chiffres , telles par exemple que la hauteur du soleil au-dessus de l'horizon . la sérénité du ciel, la distance de la côte; etc. Notons seulement que les flots bleus du lac Léman , qui ont une si grande réputation , paraissent êtro beaucoup moins transparents que ceux de la mer.

En effet , le P. Sechi a suivi son disque blanc dans la Méditerranée jusqu'à 42,5 mètres et de Pourtalès dans TAtliintique jusqu'à 50 mètres; mais comme 1*^ diamètre des disques n'était pas le même dans luus le^ cas, il est difficile d'établir une comparaison précise entre ces chiffres.

Conditions d'existence de la faune profonde. Chacan sait que la Suisse a été recouverte par les glacirrs ît une époque géologique relativement rapprochée de la nôtre et que des masses énormes de ë:)ace s'étendaient sur toute la plaine, des Alpes au Jura, — A l'exception, par conséquent, des cimes élevées des Alpes, qui s'élançaient au-dessus du niveau de cette mer de glace et qui peut-être donnaient encore asile à quelques êtres vivants, toute la prjpiUation animale et végétale de la Suisse a dû émigrcr ou a été détruite pendant l'époque glaciaire. Notre faune et notre flore actuelles sont donc vernies de l'étranger, ont immigré des contrées plus ou moins voisines sur le sol helvétique après la fonte des glaces, elles y ont rencontré des conditions d'existence extrêmement variées auxquelles elles se sont petit à petit adaptées. Voyons quelles sont ces conditions dans le fond des lacs.

Au lac Léman qui est aujourd'hui le mieux connu, le fond (sauf en quelques points de la côte où il est rocheux) est recouvert par une masse épaisse d'un Umon marno-argileux très fin, dans les couches su-

perficielles de laquelle se rencontrent des animaux vivants. Dans les couches plus profondes, on a trouvé quelques débris de coquillages fossiles , mais ils y sont remarquablement rares.

Le limon est recouvert, partout où la lumière peut pénétrer, par une couche continue , à laquelle Forel a donné le nom de feutre organique. Cette couche , d'aspect velouté , de couleur brunâtre ou verdâtre se détache spontanément , çà et là , sous forme d'écailles ; elle renferme , au sein d'une masse fondamentale mucilagineuse , de fines granulations et un nombre immense de Palmellacées, d'Oscillariées, de Diatomées et autres plantes inférieures. MM. Schnetzler et Kûbler, qui en ont fait le dénombrement, y ont constaté beaucoup de Protococcus roseoperstcinus , Ktz., qui forment un pigment rougeâtre, d'Oscillatoria subfusca, Vauch., de couleur rouge violacé , de Cyclotella, Surirella, Navicula, Diatoma, Synedra, dont les espèces, à Texception des Cyclotellées , sont identiques à celles que Ton rencontre dans les eaux courantes de la Suisse.

Il est probable que, partout où il existe, ce feutre organique joue un rôle important au point de vue des gaz respiratoires, un rôle antagoniste avec celui des animaux de la profondeur.

Jusqu'à un kilomètre du rivage, on trouve, mêlés au limon, des cailloux et des pierres de composition variée, dont la présence peut être expliquée par

leur transport au moyen des glaces flottantes, détachées du rivage ou charriées, l'hiver, par les affluents. Mais plus loin, le limon règne seul, à peiae entremêlé, çà et là, de quelques fragments de coke tombés des bateaux à vapeur.

Les animaux rampant dans cette masse consistante et tenace qui, sauf par sa composition minéralogique , se retrouve la même dans tous les lacs, sont soumis à une forte pression (1 atmosphère par 10 mètres d'épaisseur d'eau) , à une lumière faible ou nulle et à un calme à peu près absolu. Les plus grandes vagues observées sur le Léman ne dépassent pas 1 mètre à 1" , 50 d'élévation et 5 ou 6 mètres de profondeur; l'agitation qu'elles provoquent est déjà à peine sensible.

Quant à la température, elle y est au-dessous de 100 à 150 mètres , invariable durant toute l'année, température constante d'environ + 5°, un peu plus ou un peu moins selon les lacs. Voici à ce propos quelques chiffres donnés par Forel :

Lac du Bourget à 120 mètres. 5,7

» d'Annecy à 115 » 5,7

» de Neuchâtel à 100 » 5,7

» de Zurich à 120 » 4,2

» de Thoune à 165 » 4,83

» Léman à 120 » 5,8

Au-dessus du limon, l'eau puisée au moyen d'une

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pompe, consistant en une boite en zinc d'une capacité de plus de 12 litres et dont les deux extrémités sont munies de soupapes s'ouvrant de bas en haut, mais fennant hermétiquement en sens inverse, s'est toujours montrée trouble. Les affluents amenant sans cesse, sauf pendant les grands froids, une eau qui charrie de nombreuses paillettes minérales, et que sa basse température fait tomber immédiatement au fond du lac, il serait difficile que l'eau y fût limpide.

L'analyse a montré que la composition chimique de l'eau est à peu près la môme à toutes les profondeurs et qu'en particulier, la quantité de gaz qu'elle tient en dissolution varie peu. Seule, la proportion d'acide carbonique est plus élevée qu'à la surface. Cette uniformité dans la composition facilite les migrations et les changements de niveau que l'on a constatés chez certains poissons, et que l'on ne pourrait pas comprendre si l'eau dissolvait les gaz proportionnellement à la pression qu'elle supporte dans les profondeurs. Le même fait a d'ailleurs été constaté par W. Lant Carpenter à bord du Porcupine, et par d'autres. L'eau des couches profondes de la mer n'est, à égalité de température , pas plus chargée de gaz en dissolution que les eaux de la surface.

En ce qui concerne l'alimentation, elle est dans les grands fonds purement animale, les êtres qui y

vivent sont obligés de se nourrir les uns des autres. M. Du Plessis a observé à ce propos que les parois des cavités digestives chez beaucoup d'animaux du fond sont fréquemment teintes en rose , orangé ou 1 1 tii -Y' \ it\ ce qui, selon lui , est une preuve qu'ils se tifninissont principalement de petits Entomostracé?i, qui portent dans leurs tissus de nombreuses tr»ni M *M filles d'huile de mêmes couleurs. Ce sont ces ^aiiUeletles qui, absorbées parles cellules épithéllales, colorent les parois intestinales. On trouve toujours d'ailleurs dans l'estomac de ces animaux des curaparrs de Copépodes , plus ou moins digérées.

Or, malgré cet ensemble de conditions qui ne paraissent guère propices à une grande extension de la vie, malgré surtout l'absence de végétation au Juud des lacs, la faune y est riche et abondante. II pst rare qu'un coup de drague ne ramène à la surface quelque être vivant. Tous les embranchemeiit^^, h l'exception des Echinodermes, y comptent des représentants plus ou moins parfaits et, si le nombre des espèces n'est pas très considérable , il y a lif'U de s'étonner d'une telle variété de tj'pes.

Esquisse de la faune profonde. Sont considérés comme faisant partie de la faune profonde, tous les animaux qui vivent à une profondeur plus grande que 23 mètres. Les individus qui la composent sont, en général, de plus petite taille que ceux des espèces voisines vivant près des bords ; ils sont plus

opaques que dans la faune pélagique , et ils sont rarement colorés , ce qui s'explique par l'obscurité relative ou absolue du milieu où ils évoluent. En outre , ils nagent mal et sont dépourvus d'organes de fixation, résultat évident du calme de l'eau, peu fait pour développer leur appareil locomoteur.

Quelques-uns d'entre eux présentent des traits particuliers d'adaptation. L*un des plus remarquables est la petitesse des yeux ou leur absence totale chez certaines espèces. Ce fait n'a rien de surprenant, puisque dans une obscurité profonde, un animal n'a que faire de ses yeux : c'est pourquoi la faune des cavernes renferme toujours une forte proportion d'animaux obscurs. Au fond des lacs, le cas est moins général. On rencontre, en effet, des animaux parfaitement oculés jusqu'à 300 mètres de profondeur, tandis que, d'autre part, à 30 mètres, là où pénètre encore de la lumière, il y a déjà des animaux aveugles. Ces résultats contradictoires ont frappé tous les naturalistes qui ont étudié la faune profonde marine ; ils ont été également constatés par Veydôwsky dans la faune des puits privés de lumière.

« Il n'y a qu'une façon d'expliquer ceci, dit Du Plessis , c'est d'admettre une émigration déjà très ancienne et durant continuellement , allant des régions littorale et pélagique à la zone profonde. Alors, les espèces émigrées dans les temps les plus

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rapprochés de nous n'ont pas encore perdu les yeux , grâce k la persévérance de l'hérédité conservatrice. Au contraire , ces organes ont fini par disparaître chez les plus anciens transfuges et ceux-ci, encore par hérédité ^ fournissent des descendants parfaitement aveugles , même dans des régions où la lumière pénètre encore. »

Et ce qui vient encore confirmer l'exactitude de celte interprétation, c'est que dans une même espèce de fond, on trouve, à côté des sujets complètement aveugles, des individus dont les yeux sont en voie d'atrophie et d'autres, enfin, dont les yeux sont parfaitement normaux, quoique de petites dimensions. Les uns et les autres descendent de parents du rivage, mais qui ont émigré k des époques différentes. C'est le cas pour une petite planaire souvent aveugle et qui est la forme ratatinée du Dendrocoelum lacteum du bord.

Un autre trait d'adaptation concerne les organes de la respiration. Il existe au fond des lacs une quan- Ut(5 considérable de larves de Diptères qui, comme celles de la surface, possèdent un système trachéen venant s'ouvrir au dehors par des stigmates ; mais au lieu de contenir de l'air, leurs trachées sont renh plies d'eau, ce qui s'explique par la trop grande distance que ces larves auraient k franchir pour venir aspirer de l'eau k la surface. Le même résultat a été constaté sur les Lymnées du fond. Forel,

PHOPOS SCJENTIFIQUËS. 163

en ouvrant leur sac pulmonaire, Ta toujoui^s trouvé rempli d'eau. Le Lymnée abyssicole, du moins, a transformé sa cavité pulmonaire en chambre branchiale; mais ce qu'il y a d'étonnant, c'est la facilité avec laquelle il reprend son mode de respiration normal aussitôt qu'on le met au contact de l'air, et cela, sans paraître en souffrir le moins du monde. Voyons maintenant quelles sont les espèces qui constituent cette faune, dont nous venons de résumer les caractères généraux. Leur nombre, comme nous l'avons dit, est d'environ 80. Ce chiffre basé sur le mémoire de Du Plessis, doit être considéré comme un minimum (1) ; il n'est en tout cas pas exagéré, car l'auteur a fait preuve d'une sage sobriété dans le dénombrement des espèces. « On peut traiter un tel sujet , dit-il, à deux points de vih* opposés, savoir : dans l'intention de fonder beancoup d'espèces nouvelles^ ou bien, au contraire, (1-1 l restreindre le nombre autant que possible. C'est im^ dernier parti que nous avons pris ici. » Et plus loin il ajoute, en parlant des espèces inédites : « Nouri n'avons nous-môme admis ces nouvelles espèces qu'avec beaucoup de circonspection, et avec quoique défiance, sachant que la zoologie n'a rien ii gagner, mais beaucoup k perdre par l'augmentation

(1) 11 a du reste été augmenté dans ces derniers temps par hi^ nouvelles découvertes de rotifères, dlnfusoires et de rhizopi^des, faites par M. M. Imliof et H. Diane.

inutile dos synonymes déjà trop nombreux , ce qui arrive encore trop souvent aux zoologistes les plus instruits, à cause de l'impossibilité de se procurer et d'utiliser le déluge des publications contemporaines. »

Je pense que tout naturaliste applaudira à la justesse de ces réflexions. M. Forel, qui se montre moins sévère que son collègue pour l'admission des nouvelles espèces, arrive dans ses tableaux à un tolal de 9i. Cette difl'érence n'a pas grande importauce pour nous, ces chifl'res quels qu'ils soient n'ayant qu'un caractère provisoire ; ils seront certainement augmentés par les recherches ultérieures, et nous préférons ne mentionner dans ce résumé que les espèces tout à fait certaines.

Protozoaires.

Hhizopodes. Amoeba proteus (1). Lin. Amoeba vetrucosa Ehrb. Amoeba radiosa. Ehrb. Difflugia pyriformis. Perly. Difflugia urceolata. Ehrb. Difflugia protei for mis, Ehrb. Adinosphaerium Eichhorni. Ehrb. Cyphoderia margaritacea. Arcella viilgaris. Ehrb. Centropyxis aculeata, Stein. Pamphagus hyalimis. Leidy (rare). Hyalosphaenia cuneala. Stcii (très rare), plus une grosse De^w^ic qui est probablement une espèce nouvelle. Toutes ces espèces de Rhizopodes habitant aussi le littoral, leur origine n'est pas douteuse.

(1) Je citerai toujours le premier nom , on trouvera dans le mémoire de Du Plessis la liste de tous les synonymes, qai sont parfois très nombreux.

iNFUsoiRES. La faune profonde des infusoires est remarquablement pauvre, si on la compare à celle des c6lei. Selon Du Piessis, ce fait est dû à ce que la plupart de nos infusoires s'enkystent et que la période de dessiccation qu'ils passent dans leurs kystes paraît être nécessaire à leur cycle évolutif. Or, il ne peut y avoir l'alternaUve de sécheresse au fond du lac, comme c'est le cas au contraire sur le bord, qui est soumis aux fluctuations des hautes et basses eaux. Voilà pourquoi les infusoires qui ont tenté de descendre dans les profondeurs n'ont pu y laisser de progéniture, et pourquoi la plupart des espèces qu'on y rencontre sont des formes parasites qui y ont été transportées par des crustacés, des arachnides ou des larves d'insecte. En voici les noms :

Vorticella convallaria, Ehrb. (qui vit fixée sur Cj/pri*, Acanthopus, Lynceus), Epistijlis lacustris. Imhof (sur les pattes à'Hygrobates, ainsi que sur les colonies de Fredericella.) Spirosiomum ambiguum, Ehrb. Stentor polymorphus, Ehrb. Stentor cœnileus. Ehrb. Stentor Roeselii. Lin. Acineta etegans, Imhof.

Cœlentérés.

Spongilla lacustris. Lieberk (trouvée une seule fois au fond du lac de Joux; son admission dans la faune profonde est douteuse). Htjdra ruhra Lewes (elle est peut-être identique avec U. rhaetica, trouvée par Aspcr dans le Silser-See).

Vers.

Cestodes. Ligula simpllcissima. Rud. Caryophyllaeus mu^ (abilis. Rud. Ces deux espèces ont été rarement trouvées dans les lacs de Pfâffikon et de Greifen ; il est douteux qu'on doive les comprendre dans la faune profonde. Leur présence y était probablement accidentelle.

HiBUDiNÉES. Piscicola geometra. Sa présence est peut-être accidentelle.

TuRBELLARiÉs. MacrostQma hyslrix. Oersl. M icrostoma Uneare. Oerst. Sienostoma unicolor, Prorhynchtis stagndlii. M. Schultz. Gyrator hermaphroditus. Ehrb. {G. caecuséf GrafT.) Ncsostoma productum. Lcuck. Mesosloma lingna, O. Scbm. Mcsostoma rostratum^ Ehrb. Mesostoina trunalum, O. Schra. Mesosloma splendidum, Graff. Typhloplau viridata, Ehrb. Typhloplana suifurea. O. Schni. Mowfiu Morgiense, G. Dupl. (se rapproche de types marins). Vortex infermedius. G. Dupl. (?). Plagiostoma {Vortejt) Zemani, G. Dspl. (type exclusivement lacustre). Planaria lactea. Lin.

RoTiFÈRES. Floscularia ornata. Éhrb.

NÉM4TonEs. Dorylaunus stagnalis. Doj. Trilolnis graeilis. Basl. Mermis aqtiatUis, Duj. Gordius aquaticits. Lin. (?).

Annêlides. Cette classe est bien représentée dans la faoae profonde, malheureusement elle y a été moins étudiée qae les autres et c'est surtout à son égard que le tableau gu'en dress»" Du Plessis doit être considéré comme provisoire. Tubifexrmlorum. Lam. Tnbifex (Saennris) velutinus. Grube. LumbricMlus pellucidus, G. Dupl. (?). Stylaria proboscidea, 0. G. MôU. Nais elingtiis. 0. F. Miill. Chaetogastfir diaphanus. Gniilh.

Mollusques.

Lamellibranches. Pisidium profundum, Clessin. P. oeenpt* tum. P. Foreli. P, urinator. P. quadrangulum. P. tritonis.

Gastéropodes. Limnaea profunda. Clessin. L. abpsicoU^ A. Brot. L. Foreli, Clessin. Valvala lacrtstris. Clessin. Bytkm (Hélix) teniaculata.

Mollusooïdes.

Bryozoaires. La faune suisse des bryozoaires se trouve loetlisée dans les lacs de montagne. « En particulier, dans le cantoB de Yaud, dit Du Plessis, ce sont les lacs élevés du Jura dans la vallée de Joux qui présentaient , à une altitude de plus de iOOO

mètres, des espèces de presqoe tous les genres décrits pour l'Eu* rope. » — Dans la faune profonde, on ne connaît qu'une seule espèce adaptée à la vie dans les plus grands fonds , la Ft^éderi* celle suUana, Gervais. Elle dérive évidemment de l'espèce vi« Tant sur les côtes, mais elle est remarquable en ce que ses colonies peuvent changer de place, ramper pour ainsi dire dans le limon du fond. Deux autres espèces, Paludicella ariiculaia. £hrb. et Ci^tatella mucedo. Guv. ont été rencontrées dans le lac de Joux,à la profondeur d'une trentaine de mètres.

Arthropodes.

Crustacés. Cyclops hrevicornis, Claus. C magniceps, Liljeb. Canthocamptus minutus, Claus. Eurycercus (Lynceus) lamellatus. 0. F. Miill. Lynceus macrums, G. F. Mûll. Alona qua^ drangularis , 0. F. Mull. Acanthocercus rigidui^ Schiodte. Moïna bathycola, Vernet. Sida (Daphnia) cristallina, 0. F. Miill. Cypris minuta^ Baird. Cypris acuminata , Zenker. Acanthopus résistons. Vernet. Asellus Foreli, Blanc. ISHphargus puteanus, Koch. var. Foreli, Humbert. Gammarus pulex (variété aveugle).

Arachnides. Arctiscon tardigradum ^ Scbrank. Hygrobates longipalpis.Ufivxmhïin (identique avec le Campognatha Forelij L.eberl. Pachygaster, tau insignitus, Lebert. Nesaea reticulata, Kramer. Halacarus, spec. incerl.

Insectes. Aucun insecte parfait n'a été rencontré, mais bien un grand nombre de larves de Tipulaires et de Culicides ; la détermination spécifique exacte n'a pu en être faite à cause de leur état larvaire.

Vertébrés.

Poissons. Coregonus fera, Jur. C. hiemaîiSy Sieb. C, Wart- 7nanni, Sieb. Lotta vulgaris, Cuv.

A ces quatre espèces qui vont frayer jusque dans les plus

grands fonds, M. Fore! ajoute les suivantes qui émigrent donst l'hiTcr jusqu'à 20 ou 50 mètres de profondeur :

Perça fluviatilis, Cyprinus carpio, Tinca vulgaris, Gobio fluviatilis, Alburnus lucidiis, A. bipunctattis , Scardiniia, erythrophthalmus, Leuciscm ruHlus, Squalius cephalus Trutta variabilis, Esox Iveius, Salmo umbla.

Les poissons sont les seuls représentants de la faune lacnstre qui changent rapidement et régulièrement de niveau , en sorte que toutes les espèces que nous venons de citer font également partie de la faune littorale ou de la faune péla^ue.

J'ajouterai que la faune profonde ne varie pas fondamentalement d'un lac à l'autre dans la région subalpine, c'est-à-dire eo Suisse et dans les contrées voisines , partout où les glaciers se sont étendus pendant l'époque glaciaire. — Cette ressemblance entre les faunes profondes se retrouve dans la comparaison des faunes littorales et pélagiques, dont nous allons dire quelques mots.

Aperçu sur les faunes littorale et pélagique. — Dans la région qui s'étend des bords immédiats des lacs jusqu'à une profondeur de quelques mètres et dont la largeur varie selon l'inclinaison des talus, comme dans la région centrale des lacs , de la surface jusqu'au fond, se trouvent des animaux qui constituent les faunes littorale eipélagiqiùe. Elles ont tant de relations avec la faune profonde que nous ne pouvons les passer complètement sous silence. La première, la faune littorale, est de beaucoup la plus riche ; malheureusement elle n'a pas encore été suffisamment étudiée dans les divers lacs suisses, pour qu'on puisse établir un parallèle précis entre elle et la faune profonde. Nous savons, dans l'état actuel de

PROPOS SCrENTIFIQUES. 169

nos connaissances, qu'elle renferme les mêmes -types que la faune profonde et qu'à quelques exceptions prés, les espèces constituant cette dernière présentent des traces évidentes de leur parenté avec les espèces du littoral; toutefois, ces dernières sont plus nombreuses : on y rencontre, par exemple, des insectes parfaits, l'écrevisse, de nombreux mollusques, tels que les Naïades^ les Cyclas, etc., qui ne se sont pas adaptés aux conditions d^existence dans les profondeurs. L'origine de la faune littorale est facile à comprendre : ses ancêtres sont venus à la fin de l'époque glaciaire s'établir sur le bord des lacs depuis les pays voisins et y ont, pour la plupart, été apportés par les fleuves, torrents, etc.

Quant à la faune pélagique, elle est très restreinte et très remarquable. Elle a été découverte en Suisse par un zoologiste danois, P.-E. MûUer en 1868, il l'étudia sur les lacs Léman, de Constance , de Zurich, de Thun et de Saint-Moritz dans l'Engadine (i) et nota tout de suite son analogie avec celle des lacs Scandinaves. Ce sont des flagellés [Ceratium, IHnobryon, Peridinium)^ des infusoires [Epistylis^ Vorticella) , des rotifères [Conochilm, Asplanchna, Anurea) et surtout des crustacés inférieurs, qui la constituent pour la plus grande part. Ces derniers

(1) P.-E. Mûller, ^ote sur les Cladocères des grands lacs de la Suisse. Arch. des sciences phy s, et nat. Avril 1870.

170 PROPOS SClENTIFIQtES.

qui y sont en nombre vraiment prodigieux appa^ tiennent aux Cladocéres(AipAnta, Bosmina^ BythotrepheSf Leptodora^ etc.) et aux Copépodcs {Dtapiomus, Cyclops), Ils sont remarquables par leur extrî^mo transparence ; ils imitent si bien la nuance de l'eau, qu'ils y sont presque invisibles et échappent ainsi à leurs plus terribles ennemis , les poissons , qui en fout cependant une consommation colossale. Ils sont en général munis de longs appendices qui leur donnent une forme bizarre et les aident grandement à flotter ou à nager. D'une grande délicatesse, ils fuient le voisinage des côtes et, afin d'éviter les brises du lac, qui soufflent de jour et pourraient les ramener au rivage , ils s'enfoncent jusqu'à 5, 10, 20 ou 40 mètres de profondeur, où ils se trouvent protégés contre l'action des vagues. Ces circonstances expliquent pourquoi c'est de nuit et par un temps calme que leur pêche est la plus abondante à la superficie des eaux. De jour, M. Forel en a recueilli jusqu'à 100 mètres de profondeur ; il est incontestable que quelques-uns d'entre eux font également partie de la faune profonde.

L'origine de cette faune particulière a soulevé beaucoup de discussions, et suscité plusieurs hypothèses, qui toutes, d'ailleurs, peuvent être justifiées. La nature emploie souvent des moyens très divers pour atteindre un même but : cela est vrai surtout pour la dispersion des animaux et d(«

plantes. D'abord, il est (rès certain, ainsi que le pense Forel, que la plus grande fraction de la faune pélagique aune origine côtiére; les ôtres fragiles qui la constituent se sont concentrés à distance du rivage et ne viennent à la surface que pendant la nuit, alors que souffle la brise de terre qui contribue à les maintenir au large, où, par sélection naturelle, ils sont deven\is transparents et bons naprours. Mais il va sans dire que celte explication n'a do valeur que pour les espèces dont les formes voisines ont été constatées sur les bords des lacs. Or, il en est deux, la Lepiodora hyalina et le Bytho- (rephes longimànusy en particulier, qui n'ont aucime relation avec les formes littorales. H faut donc admettre pour celles-ci une importation par migration passive, dans laquelle des palmipèdes ont pu jouer le rôle de véhicule. M. Aloïs Humbert a vu des oeufs d'hiver de Cladocères adhérents aux plumes de canards ou de grèbes. Ces oiseaux passant rapidement d'un lac k l'autre doivent indubitablement contribuer pour une large part k la dissémination des espèces et cela nous aide k comprendre la grande uniformité de la faune pélagique au point de vue des Crustacés.

Cependant, M. le professeur Pavesi, qui n*a pas exploré moins de vingt et un lacs, a été frappé du fait que dans certains de ces lacs les Lepiodora et Bythotrephes sont abondants, alors qu'ils manquent

totalement dans d'autres lacs très voisins des premiers. On ne voit pas bien pourquoi les oiseaux aquatiques, qui vivent aussi bien sur tous ces lacs, ne les ont que partiellement peuplés de Crustacés. Ce fait s'alliant dans Tesprit de Pavesi avec quelques autres du même ordre , tels par exemple que l'existence du âlysis oculaiay des bancs de sable delà mer et du Gammarus loricatUs, amphipode des eaux saumâtres, dans le lac d'eau douce de Myôsen, en Scandinavie; ainsi que celle deVIdotea Entomon de la Baltique dans les lacs de la Norvég^e et enfin la présence si remarquable dans le lac de Garde, au pied des Alpes, du Palcemonetes varians et du Sphae- . roma fossarum, qui présentent un faciès absolument marin, lui ont suggéré l'idée (qu'avaient eue anciennement Loven et Sars) qu'une partie de la faune pélagique n'est peut-être autre cbose que le reste plus ou moins modifié d'une faune marine. Les lacs dont il s'agit auraient primitivement constitué des fjords de la mer pliocène, changés en lacs par leur fermeture en aval au moyen de moraines glaciaires. Ainsi séparés de la grande mer, leur contenu, lavé par les eaux affluentes, se serait peu à peu dessalé , modifiant ainsi lentement leur population. Cette théorie s'appuie, d'ailleurs, sur des considérations géologiques que nous ne pouvons développer ici, ces considérations ne s'appliquant pas aux lacs suisses.

Origine de la faune profonde, — La faune profonde est certainement pour la plus grande partie d'origine littorale. Partout les mêmes circonstances ont dû conduire aux mêmes résultats , les mômes causes produire les mêmes effets. L'analogie des conditions d'existence dans les profondeurs, nous rend admirablement compte de l'analogie des faunes qu'on y a constatées. Chaque lac a dû, pour ainsi dire , créer sa faune profonde, car à ce point de vue ils sont indépendants les uns des autres.

« Les lacs suisses, dit M. Forel, ne communiquent avec les autres bassins d'eau douce que par des fleuves et eaux courantes à la surface; si donc les espèces de la faune profonde sont spéciales aux profondeurs , elles ne peuvent pas voyager d'un lac à l'autre. La faune profonde ne peut pas être arrivée dans nos lacs suisses déjà modifiée pour l'habitat dans les grandes profondeurs; elle a dû se modifier sur place, s'acclimater sur place aux conditions de milieu, se différencier sur place. 11 résulte de ces conditions que nous devons pouvoir trouver, dans le même lac, les deux termes de la différenciation : l'espèce primitive non modifiée dans les faunes littorale ou pélagique, l'espèce modifiée adaptée au milieu, acclimatée aux nouvelles conditions de vie dans la faune profonde. »

Et en effet, pour ce qui concerne le lac Léman, 38 espèces de la faune profonde se retrouvent iden-

tiques dans la faune littorale et 22 espèces de la première, qui n*ont pas encore été rencontrées sur le bord immédiat du lac, sont des espèces vulgaires connues dans les eaux superficielles environnantes. Le nombre des espèces particulières de la profondeur qui sont absentes sur les côtes constitue une infime minorité, et quelques-unes d'entre elles {Niphargus puleanus var. Forelii, Asellus Forelii) ont très probablement été apportées par les eaux souterraines.

C'est pour échapper à la concurrence vitale, devenue trop intense sur les côtes que certains individus s'en sont éloignés, s'enfonçant de plus eu plus et s'adaptant toujours mieux de génération en génération à de nouvelles conditions de vie, mais c'est surtout par migrations passives que la dissémination dans les profondeurs a dû s'accomplir : une quantité d*œufs ou de germes côtiers sont journellement entraînés par les courants de fond, un certain nombre d'animaux sont transportés par les poissons et quelques-uns d'entre eux, accidentellement fixés sur les corps flottants de la rive , tombent au fond lorsque ces corps, poussés au large par les vents, s'imbibent d'eau jusqu'à sombrer. Voilà autant do causes de dispersion, dont on trouvera l'étude détaillée dans les travaux de M. Forel et qui appuient ridée émise plus haut sur l'origine de la faune profonde.

En résumé, nous venons de voir que los profondeurs des eaux douces ne sont pas inhabitées; conrime celles de la mer, elles abritent une population qui, pour être moins variée, composée d'iudividus de plus petite taille, et pour présenter lui faciès plus moderne , n en est pas moins du plus haut intérêt. Seulement, cette population, encore ignorée il y a une quinzaine d'années, garde toujours pour nous bien des secrets, et il est extrêmement désirable que la haute importance des questions qu'elle soulève suscite de nouvelles et nombreuses recherches dans les eaux douces du monde entier.

DE L UTILISATION DU SCAPHANDRE DANS LES EXPLORATIONS DE ZOOLOGIE MARINE.

L'un des traits les plus intéressants du caractère de beaucoup d'entre nous est une sorte de nostalgie des lieux inaccessibles, un vague besoin d'être ailleurs que là où nous sommes, d'entrevoir des horizons? nouveaux et de vivre dans d'autres conditions que celles qui nous ont été données. — Les impressions inconnues, plus ou moins exactement dovinOes par des efforts d'imagination, exercent sur nous lui charme extraordinaire, et les réalités nouvelles nous entretiennent sans cesse dans une fièvre salutaire , la fièvre intellectuelle. De là, la hardiesse de Thooime à gravir les pentes abruptes des montagnes, à conquérir, au prix de mille dangers, les vierges sommets des hautes Alpes , à s'élever dans les airs sans autre abri que la frêle nacelle d'un

aérostat ou à s'enfoncer dans la profondeur des eaux sans autre protecteur que le scaphandre.

Chacun connaît ce merveilleux appareil dont la première ébauche remonte au siècle dernier. Un cylindre en tùle renfermait la tète et le tronc du plongeur, laissant libres les bras et les jambes; deux petites lucarnes situées au devant des yeux, permettaient de voir ce qui se passait dehors, et au niveau de la bouche s'ouvraient deux tubes fixés au cylindre ; l'un servant à l'entrée de l'air, l'autre à sa sortie. Ainsi conçu primitivement par Klingert, de Breslau, le scaphandre était d'un usage fort mal commode. A l'heure qu'il est, au contraire, successivement perfectionné par plusieurs ingénieurs et mécaniciens , notamment par Cabirol , Denayrouze et Rouquayrol, il est devenu extrêmement pratique, à la portée de tout homme sain et robuste (1).

Parmi les nombreuses applications qu'a reçues le scaphandre , il en est une de premier ordre au point de vue scientifique et qui , toute nouvelle qu'elle soit, est pleine de promesses pour l'avenir, je veux parler des services qu'il a rendus et qu'il rendra certainement encore dans les recherches zoologiques. Depuis sept ou huit ans, \di Stasione zoolo-

(1) Nous renvoyons pour la descripUon détaillée desdilFérentes pièces du scaphandre au grand ouvrage de R. Ledieu : Traité élémentaire des appareils à vapeur de navigation, t. II, p. 750 et suivantes.

gica, fondéo h Naples par les soins de M. le professeur Anton Dohrn, fait un usage pour ainsi dire constant du scaphandre; il est devenu un précieux auxiliaire pour les naturalistes qui collaborent à la Fauna und Flora des Golfes von Neapely vasto publication très connue dans le monde scientifiquo. D'autre part, et pour ne parler que des stations européennes, l'éminent fondateur des laboratoires de zoologie expérimentale de Roscoff et de Banyulssur-mer, M. de Lacaze-Duthiers, a reçu, il y a quelques années, de l'Association française pour Tavancement des sciences le don d'un très beau scaphandre, dont il se propose de faire grand usage. <i II sera fort utile à Roscoff et surtout k Banyuls, écrivait M. [de Lacaze-Duthiers en 1882. Certainement, il y aura un intérêt extrême, en descendant même à peu de profondeur au-dessous des plus basses marées , à explorer les rochers qu'on ne peut jamais atteindre dans les plus basses eaux d'équinoxe. On n'a pas encore, je crois, essayé de reconnaître, de visu, quelle était la richesse des côtes à une moyenne profondeur. Avec le scaphandre, et sans danger, puisque l'on n'explorera qu'à deux ou trois mètres, on aura, j'en suis convaincu, des résultats bien autrement précieux qu'avec tous les moyens employés jusqu'ici. »

Ayant eu moi-même l'occasion de me senir du scaphandre, dans le voisinage du petit archipel

PROPOS SCIENTJFJQUES. 179

Ponza, dans la Méditerranée, je voudrais insister sur ce dernier point et, en racontant ce que j'ai vu, mettre en relief le grand rôle qu'est appelé à jouer le scaphandre dans la connaissance biologique des êtres qui peuplent la mer, jusqu'à la profondeur d'une trentaine de mètres. — Je voudrais aussi donner quelques renseignements sur l'art de plonger.

Les dragues, fauberts et autres appareils de sondage rendront sans doute toujours de grands ser\'ices, mais ils ne peuvent pas être parfaitement ma^ nœuvrés selon la volonté des opérateurs; ils exposent les animaux qu'ils ramassent à de regrettables brusqueries; tout indispensables qu'ils soient pour atteindre aux grandes profondeurs, ils auront toujours l'inconvénient de briser et déchirer certains organismes délicats. Et puis, les êtres amenés à la lumière au moyen des dragues sont fréquemment détériorés à Tintérieur par le trop rapide change^ ment de pression, en sorte que même dans les cas les plus heureux, lorsqu'ils paraissent en bonne santé et qu'on les installe dans des cuvettes avec de l'eau bien aérée , ils reprennent rarement leurs allures normales, et l'observateur ne peut se faire qu'une idée approximative de leur mode réel de vivre.

Au moyen du scaphandre, le naturaliste supprime complètement ces défauts de la drague. — Il va lui-

mémo à la ronconlre des créatures qu'il veut conquérir, il les surprend dans leurs habitudes, constate les rapports qu'elles entretiennent les unes avec les autres, se rend compte sur lui-même des conditions physiques dans lesquelles elles évoluent, de la pression, de la lumière, de la température, etc. 11 peut, sur place, dresser une esquisse de leur distribution géographique. Je ne connais pas d'autre procédé qui permette d'aborder l'étude des mœurs des animaux sous-marins , les changements de conditions qu'on leur fait subir en les tirant à la surface entraînant naturellement un grand désarroi dans leurs habitudes. Il est vrai que certains aquariums, celui de Naples, par exemple, sont tellement bien entretenus, leurs bassins sont si vastes , la circulation de l'eau puisée directement à la mer y est si grande , que les animaux paraissent y vivre comme chez eux. C'est ainsi que dans le bassin des poulpes {Octopus vulgaris) se rencontrent des individus , qui y demeurent en parfaite santé depuis plusieurs années; ils s'y nourrissent et s'y reproduisent; les diverses espèces de poissons s'y conservent pendant de longs mois, ainsi que les grands Crustacés. Il n'est pas jusqu'à ces organismes chétifs et transparents les Salpes, les Méduses, les Cténophores, etc. , qui ne s'y maintiennent pendant quelque temps, à coté des Crinoïdes, des Oursins, des Annélides tubicoles et des Coraux. Mais

les allures qu'on leur observe (i) sont-elles bien toujours celles que ces êtres possèdent au fond de la mer? Il va sans dire que leurs faits et gestes sont simplifiés dans les aquariums qui, les séparant, rendent superflus leurs organes d'attaque et de défense.

D'ailleurs, j'ai toujours été frappé de l'expression craintive des animaux dans les aquariums, tandis que la plupart d'entre eux ne manifestent aucune surprise à la vue du scaphandrier. Ils en ont à peine peur et s'y accoutument rapidement, à tel point qu'il nous est arrivé de capturer, k portée de la main, des poissons ou de les chasser au moyen d'une filoche, à la manière des papillons aériens. Après avoir fui aux premiers mouvements du plongeur, cette gent aquatique revient à lui avec insistance pour la plus grande satisfaction du collectionneur.

En outre , l'un des principaux avantages du scaphandre sur la drague est de permettre à l'explorateur de ramasser les animaux, quelle que soit leur situation, il peut s'insinuer entre les rochers pour détacher les êtres qui vivent fixés dans leurs anfractuosités ; c'est là même qu'il fait ordinairement les plus fructueuses récoltes, tandis que la drague,

(1) Voir les rapports publiés par R. Schmidllein dans les Mittheilungen aus der Zool. Stat. zu Neapel, son Guide à l'Aquarium de Naples, et notre chapitre sur la station de Naples dans le présent volume.

qui ne ramasse qu'à leur surface, ne nous fournit que des notions, forcément incomplètes, sur la faune des fonds rocheux.

Or, ce sont principalement les animaux fixés et ceux qui vivent dans les couches superficielles de la vase qui feront l'objet des poursuites du plongeur. Les industriels, qui ont devancé les naturalistes dans l'application du scaphandre à la recherche des habitants de la mer, s'en sont servi pour pêcher les coraux, les éponges, les huîtres perlières et les oursins. — Le scaphandre nous parait devoir suppléer à l'absence de marée et permettre, quand même , une exploration des grèves lorsque cellesci ne découvrent pas. On ne saurait trop reconnaître l'immense supériorité des laboratoires voisins de l'Atlantique et des mers du Nord sur ceux de la Méditerranée pour l'éducation d'un jeune naturaliste. Le flux qui se retire, déposant sur la grève sa poussière vivante, met à sa portée une foule d'objets, que le débutant doit récolter lui-même. 11 lui faut soulever des cailloux, remuer le sable, explorer les petites flaques d'eau pour trouver une profusion de choses intéressantes et, dans cet exercice , nombre d'observations instructives se présentent à lui, qu'il ne soupçonne même pas sur les côtes méditerranéennes, où il ne peut jouir du contact immédiat avec les populations qu'il cherche à connaître. C'est ce contact si profitable que le sca-

phandre facilite. D'autre part, si l'appareil du plongeur donne en quelque sorte une grève aux mors qui n'en ont pas, il augmente, dans une mesure immense, retendue de celles que découvre la marée. Tous ceux qui ont eu la bonne fortune de fréquenter le laboratoire de Roscoff se souviennetil quelle importance son savant directeur, M. de Lucaze-Duthiers , attache avîîc raison aux excursions sur la grève, et combien il y stimule toujours le zèle de ses élèves; ils savent avec quelle impatience chacun de ces derniers attend les époqut s des grandes, marées pour atteindre plus bas < I plus loin. Et quand on pense aux magnifiques trouvailles qu'un abaissement des eaux de quelqiu ^ décimètres de plus permet de faire, on se forunune idée des richesses que nous révélera le scaphandre, en nous permettant de descendre beaucoup plus bas encore que les plus basses marées.

Il est donc extrêmement désirable que l'usage du scaphandre se répande de plus en plus parmi les naturalistes. Nous voudrions en voir dans toutes les stations maritimes, et nous ne saurions trop engager les jeunes chercheurs à se familiariser avi'c la pratique de cet appareil , qui est incontestablement appelé à leur ouvrir de nouveaux horizons sur le monde sous-marin.

Lorsqu'il a revêtu le costume de caoutchouc, le casque de cuivre, la pèlerine de même métal el

les brodequins à semelles de plomb qui doivent le lester dans l'eau , le plongeur pèse de deux à trois quintaux. La grosse charge qu'il porte sur les épaules rend ses mouvements pénibles à l'air et ce n'est pas sans difficultés qu'il gagne l'échelle de corde, où il doit descendre dans la mer. Voici comment nous procédions dans les environs du golfe napolitain. Un petit navire à vapeur — propriété de la station zoologique de Naples — nous conduisait jusque sur les lieux que nous désirions explorer; puis, nous descendions à bord d'im canot, portant la pompe à air et tout l'outillage du scaphandrier.

Le vêtement imperméable qui fait sac manque de souplesse ; c'est tout un travail que de s'y introduire et l'aide d'un homme ou deux est indispensable pour cela. Il faut prendre soin d'en fermer hermétiquement les issues , aux poignets par des bracelets élastiques , autour du cou en pinçant le caoutchouc entre la collerette métallique qu'il dépasse de quelques centimètres et le casque. Il est très important aussi de porter toujours par-dessous une couverture de laine, qui protégera contre les refroidissements, et sur les épaules un coussinet pour atténuer les effets du poids considérable qu'elles supportent. Cette dernière précaution sera surtout appréciée par ceux qui doivent demeurer longtemps sous les flots.

Ceci fait, le plongeur s'attache solidement autour de la taille la corde de sûreté, dont l'autre extrémité demeure entre les mains d'un veilleur; elle doit servir aux communications avec la surface. Il passe par-dessus bord jusqu'à l'échelle de corde, qui plonge d'environ 2 mètres et sur laquelle seulement s'effectuent les derniers préparatifs. On (ixe à sa ceinture des filets, des sacs et des flacons pour loger la prochaine récolte ; un couteau à forte lame pour détacher les animaux durs et trop adhérents ; une loupe pour observer de près les plus petites espèces. Enfin, après s'être assuré du bon état de la soupape qui va lui permettre de régulariser la circulation de l'air dans le casque , le plongeur donne ordre de visser la fenêtre ronde qui doit l'isoler dans son appareil, et il s'abandonne à l'élément liquide.

Les premiers instants émotionnent toujours. Les impressions du dehors vous assaillent en si grand nombre, qu'il n'est pas possible de les analyser dès la première descente ; on en jouit ou l'on en souffre , sans bien comprendre ce qui vous arrive ; ce n'est que plus tard que l'on se rend compte de leur succession et de leur importance relative. Sans être du tout mouillé ailleurs qu'aux mains qui sont seules au contact direct de l'eau, le plongeur éprouve la sensation générale de l'humide , du froid et de la pression. Cette dernière est la plus

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pénible ; pour certaines personnes, elle est insupportable; il en est qui, à moins de dix mètres de profondeur, se font retirer, la douleur au t\Tnpan étant trop vive.

Du reste , l'appareil si lourd et si gênant à l'air est très allégé après l'immersion : il vous laisse une assez grande liberté de mouvements , le tuyau à air seul vous retient. On peut s'accroupir, se coucher, escalader les rochers et mettre en œuvre tous les instruments destinés à poursuivre jusque dans leurs gîtes les hôtes microscopiques des profondeurs.

Ce qui frappe, par-dessus tout, dans la Méditerranée est la beauté indescriptible des couleurs. Le bleu domine partout, il vous enveloppe entièrement, et dans le bleu l'œil ne tarde pas à distinguer les plus riches nuances, les tons les plus variés. A cinq ou six mètres , c'est un éblouissement d'azur.

Cette coloration générale résulte de la couleur propre de l'eau sous différentes épaisseurs. L'eau est bleue , la couleur qu'elle transmet est la même que celle qu'elle réfléchit; on sait d'ailleurs qu'elle la conserve en se solidifiant. Dans la crevasse d'un glacier, on jouit également de ce magnifique spectacle , d'un bleu pur répandu sur toutes choses.

Les poissons et les autres animaux aquatiques voient donc bleu dans la mer. M. le professeur F.-A. Forel a constaté qu'il eu est de même dans les

PROPOS SClCWTlFiQUES. 187

lacs d'eau douce et surtout dans le lac Léman , le lac bleu par excellence. — En plongeant sous Teau à quelques mètres de profondeur en plein lac, il se vit entouré de toutes parts d'une brillante couleur bleue.

Mais pour que cette couleur bleue soit pure , il s'agit d'observer le rayon vertical et que leau demeure parfaitement transparente. Aussitôt que l'agitation des vagues, qui peut se faire sentir à plusieurs mètres de profondeur, remue le fond et met en suspension dans le liquide une certaine quantité de particules solides , le bleu se mélauge de vert et de jaune. — C'est exactement ce qui se passe dans les expériences de Spring (i). Le savant professeur de Liège a démontré que de l'eau, contenue dans un tube de verre de 5 mètres de long, ne laisse passer que de la couleur bleue lorsqu'on l'examine sous une telle épaisseur; il la compare à la couleur du ciel, vue par une belle journée du sommet d'une montagne. Mais si dans cette expérience on emploie, à la place d'eau pure, une eau qui contient un précipité naissant plus ou moins abondant , la lumière traversant l'eau passe au jaune plus ou moins foncé. Il peut même arriver « que l'eau ne laisse plus passer de lumière

(1) M. Spring, la Couleur des eaux. Revue scientifique du 10 février 1883.

et parait opaque, c'est-à-dire noire. Cette lumière jaune se combinera évidemment avec la lumière bleue de l'eau; il se produira de cette manière des teintes bleu-vert, vert-bleuâtre, vertes, selon la proportion de jaune. Et même, si le jaune l'emporte de beaucoup, le bleu foncé sera étouffé complètement : l'eau présentera alors, une couleur jaune, brune, ou plus foncée encore. »

D'où la conclusion que les eaux qui présentent de telles nuances sont celles dont les sels minéraux ne sont pas k l'état de complète solution. C'est sans doute ce qui a lieu dans certaines mers ou certains lacs , tels que l'Adriatique ou les lacs de Joux, de Morat, de Brienz, en Suisse, que M. Forel classe parmi ceux dont la coloration est verte (l).

Dans les mers profondes et sans marées comme la Méditerranée, le bleu est pour ainsi dire permanent; mais sur les côtes de l'Océan plus impétueux et dont la respiration soulève périodiquement comme des buées de son fond , les teintes verdâtres sont assez fréquentes.

Un plongeur de profession , qui pratique dans les fleuves et les lacs de la Suisse, m'a rapporté qu'il peut a volonté modifier la coloration bleue normale de l'eau en remuant la vase du fond : il s'en élève

(1) F.-A. Forel, la Faune profonde des lacs suisses /id'i'^ Georg, édil. 1885, p. 32.

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d*abord lin nuage opaque, qui disparaît bientôt par une agitation répétée , mais alors que l'eau paraît avoir repris toute sa transparence , sa couleur changée témoigne qu'elle tient encore en suspension nombre de très fines particules de limon. Ce praticien a d'ailleurs presque toujours vu l'eau troublée passer directement du bleu au jaune ou même au blanc.

Je fournis ces détails, parce que les naturalistes qui s'appliqueront aux excursions dans l'eau, pourront multiplier beaucoup les observations relatives à la couleur de cet élément; ils en tiendront compte aussi dans l'appréciation des nuances que montrent les organismes de fond. A vrai dire, si la couleur bleue de l'onde frappe en premier lieu le plongeur, c'est qu'il est porté à regarder du côté d'où lui vient la lumière, c'est-à-dire dans Je sens vertical , celui précisément dans lequel le rayon azuré a son maximum d'intensité; les rayons obliques et latéraux sont beaucoup moins beaux, le vert y prédomine. La différence entre ces doux catégories de rayons s'accentue avec la profondeur. Au point de vue esthétique, c'est un fond rocheux couvert d'algues, de coraux, d'hydraires et d'actinies qui est préférable à tout autre, sous une couche d'eau de cinq ri six mètres. Je soupçonne que la visite en scaphandre d'une de ces grottes granitiques tapissées d'ÀÎcyonium, de Cynfhia rusHca, d'épongés et de bryo-

zoairos, telles qu*on en rencontre sur les côtes bretonnes, doit être quelque? chose d'absolument féerique lorsqu'on réclaire à la lumière électrique. La grotte de Duon, près de Roscoff, par exemple, à la haute mer, pendant que tous ses merveilleux habitants sont épanouis, vaudrait à coup sûr la peine d'une telle visite.

Quant à l'intensité de la lumière sous l'eau, elle varie naturellement selon la profondeur et l'état du ciel. Sous l'éclatant soleil napolitain, on peut encore lire jusqu'à quinze ou vingt mètres. A dix mètres, la lumière est suffisante pour permettre les observations à la loupe; on peut suivre parfaitement, accroupi auprès d'un rocher, les évolutions des plus petits êtres. M. Petersen , ci-devant ingénieur à la station de Naples et plongeur émérite, nous a affirmé qu'à 35 mètres, la lumière commence à être sensiblement atténuée, quoiqu'on puisse encore y chercher des animaux et des plantes sans le secours d'une lumière artificielle. On sait d'ailleurs, grâce aux recherches photométriques de ces dernières années, que les rayons actiniques pénètrent beaucoup plus bas dans l'eau de la Méditerranée.

Mais le naturaliste, dont les recherches demandent toujours un certain temps, dépasse rarement dix mètres de fond. Lorsque la pression atteint une atmosphère^ elle devient gênante ;]jquelques savants

PUOPOS SCrfeNTIFlQUES. m

s'y sont pourtant très bien accoutumés. J'en ai connu qui travaillaient sans inconvénient, deux heures consécutives, a cette profondeur; ils revenaient à la surface aussi dispos qu'ils Tavaient quittée. Le nombre de ceux qui descendent jusqu'à vingt mètres est beaucoup plus limité, et encore n'y demeurent-ils que quelques minutes — quinze à vingt en moyenne — les mouvements respiratoires deviennent extrêmement fatigants et ne peuvent être entretenus qu'à la suite d'un long apprentissage, qui n'est guère le fait des naturalistes.

Passé cette profondeur, l'emploi du scaphandre est exceptionnel. On cite des plongeurs qui l'ont doublée et même triplée dans l'eau douce. Cependant, en 1880, un petit bateau à vapeur, le Neptune, coula à pic dans le lac de Bienne, en Suisse , par un fond de 60 mètres. Le Conseil fédéral s'adressa aux gouvernements étrangers pour obtenir le secours de plongeurs renommés : personne ne se présenta. Dans l'eau salée , la pression augmente avec la densité; elle équivaut à 1,450 grammes par centimètre carré, pour chaque colonne d'eau de dix mètres dans la Méditerranée. Au mois d'août 1865, un homme courageux, le plongeur Deschamps, fut envoyé dans le voisinage de l'île d Ouessant, afin de retirer un grand vapeur, le Cor lumbian, détruit six mois auparavant par un incen-

die ol dont la carcasse s'était abîmée à une profondeur de 70 mètres. On peut lire dans les Annales de sauvetage maritime, du mois de mai 1866, le récit de ses sensations et de ses peines; sa forte con^ titution ne put supporter une pareille pression. A 60 mètres, il fut pris d'hallucinations, de tremblements et dut être retiré, ayant complètement perdu connaissance. De pareils cas ont été plusieurs fois observés. A partir de 40 mètres, des eflets pathologiques graves se présentent fréquemment.

J'ai consulté, sur ses impressions dans l'eau, un mécanicien de Genève , qui depuis quinze ans fait le métier de plongeur. Il m'a envoyé en réponse quelques notes manuscrites, résultat de son expérience, qu'il peut être intéressant de transcrire ici.

« Je donne la préférence au scaphandre Rouquayrol ; sa manœuvre est plus facile dans les travaux que je suis appelé h exécuter. J'ai appris par expérience que le plongeur doit s'abstenir de toute boisson alcoolique : s'il a soif au départ il peut avaler un verre de bon vin rouge ; le vin blanc et la bière doivent être condamnés pour des raisons faciles à comprendre. 11 ne faut jamais descendre pendant la digestion; bien des plongeurs ont souffert de graves malaises pour avoir négligé cette recommandation. La plupart de mes collègues ont Fhabitude de manger avant leur travail un peu d'ail pur et, en

effet, ce mets facilite beaucoup la respiration, mais son odeur désagréable en restreint naturellement l'emploi.

Un des grands inconvénients de la pression sous Veau est d'exciter la salivation : la quantité de salive produite est parfois tout à fait gênante , et il n*est pas commode de la déglutir à mesure qu'elle est sécrétée. C'est pour faciliter son expectoration que le plongeur fait bien de s'attacher au-devant des lèvres une petite bavette en toile, qu'un simple mouvement de la tête met à sa portée immédiate. Un autre inconvénient a rapport à la difficulté de voir à travers la lucarne du casque, lorsque la vapeur d'eau de l'haleine et de la transpiration se condense contre la glace. Il faut à tout instant essuyer celle-ci. On peut le faire tout simplement au moyen de la langue; il est mieux cependant d'employer à cet effet une petite éponge, que l'on fixe sur le front et dont on se sert en agitant la tête.

Ce n'est pas sans une certaine appréhension qu'un homme plonge avec le scaphandre, même lorsqu'il en a beaucoup l'habitude; il ressent toujours un peu d'émotion au moment du départ, surtout s'il doit descendre profond. Pourtant, la crainte ne tarde pas à se dissiper lorsqu'il est complètement immergé et qu'il demeure à une profondeur de 2 ou 3 mètres seulement. Mais alors, il ne peut pas se rendre compte des impressions que l'on ressent en

194 PROPOS SCiENriFIQCJES.

descendant plus bas. Il est sûr que les dangers augmentent avec la profondeur. A 3 mètres, le plongeur est à la portée de Téchelle, il est facilement suivi par le veilleur et peut-être retiré très rapidement; aussi est-il là en toute sécurité ; mais à 20 ou 30 mètres, les conditions sont bien différentes et Ton reste toujoui*s soucieux.

Puis, lorsqu'on plonge dans le but d'exécuter de pénibles travaux, la fatigue ne tarde pas à venir, qui vous enlève tout plaisir. Je conçois qu il y ait quelque agrément à descendre sous Teau en amateur, mais lorsqu'on y va en qualité d'ouvrier, c'est très dur; c'est si dur que l'on ne recrute pas facilement des plongeurs ou, du moins, que ceux qui exercent cette profession ne peuvent le faire longtemps. Dans la majorité des cas, il ne tarde pas à se produire chez eux des troubles dans les voies respiratoires ; leur voix devient rauque, et l'on entend le bruit de leur respiration. Ces accidents sont sans doute le résultat de brusques refroidissements , car autant le plongeur a chaud et transpire s'il se donne beaucoup de mouvement, autant il prend vite froid lorsqu'il se repose. D'ailleurs , le plongeur s'habitue à l'ordinaire facilement aux souffrances résultant de la pression sur ses oi^anes sensibles. C'est ainsi qu'ayant plongé longtemps à 4 ou 5 mètres , la douleur me paraissait insupportable à 10 mètres. Il y a quelques années, je dus

aller retirer des wagons de ballast, qui étaient tombés dans le lac de Sylans , à une profondeur de 16 mètres. J'eus de la peine les premiers jours, mais je m'y accoutumai si bien, qu'aujourd'hui je n'éprouve aucune sensation désagréable lorsque je m'enfonce jusqu'à 10 mètres...

Ultérieurement, je fus obligé de descendre dans le lac de Genève jusqu'à 45 mètres de fond. Voici les impressions que j'ai ressenties lors de cette grande descente :

A 10 mètres, je ne ressens presque rien, étant . familiarisé avec une pression de deux atmosphères.

A 20 mètres , le poids de l'eau m'oppresse jolirnent, sans cependant m'incommoder fortement.

A 25 mètres , je commence à souffrir de maux de tête, et par moments mes yeux se voilent et mes oreilles bourdonnent; les parties sexuelles deviennent aussi douloureuses.

A 30 mètres , les maux de tête sont plus violents et vont toujours en augmentant jusqu'à 40 mètres où toute ma tête devient d'une extrême sensibilité ; je ressens chaque coup des clapets de la pompe et je m'aperçois que du sang coule de mes narines.

Enfin , à 45 mètres , les phénomènes précédents sont à leur maximum d'intensité; l'hémorrhagie nasale est assez forte, et je perds du sang par les oreilles. J'ai beaucoup de peine à me mouvoir, mes forces sont énormément diminuées ; il me

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faut fréquemment me coucher sur le dos pour prendre du repos , et aussi pour permettre à l'air de se répartir jusqu'aux extrémités inférieures du vêtement , où il se forme toujours des plis qui tendent à s'incruster dans les membres, les serrant très fort et leur donnant une sorte de paralysie. Grâce h ces précautions, je pus rester pendant vingt minutes à cette profondeur de 45 mètres, mais j'avoue que c'est avec un grand contentement que je me sentis remonter à la surface.

11 va sans dire qu'il faut toujours descendre avec une grande lenteur et remonter de même. »

La condition essentielle du bien-être dans le scaphandre réside dans la régularité de la respiration. C'est afin de l'assurer dans la mesure du possible que les scaphandres modernes sont tous munis d'un régulateur de la circulation d'air. 11 s'agit, en outre, que le jeu de la pompe et des soupapes soit bien surveillé. Une interruption dans la venue de l'air pourrait avoir de terribles conséquences; cependant, M. Petersen estime que le volume d'air contenu dans le casque pourrait entretenir la vie pendant cinq minutes , temps suffisant pour donner les signaux d'alarme et se faire remonter.

11 faut être attentif à bien disséminer l'air dans le vêtement, il tend à en occuper la région supérieure; on doit presser le caoutchouc, pousser l'air vers le bas et graduer la soupape de sortie de l'air

au point voulu pour chaque profondeur. S'il en entre plus qu'il n'en sort, le plongeur gonfle et les plombs dont il est chargé sont insuffisants pour le maintenir au fond. 11 m'est arrivé de me sentir remonter ainsi , les pieds en l'air pour avoir négligé de modifier la soupape pendant qu'étant incliné la tète plus bas que les pieds, l'air gagnait en excès la portion postérieure de mon costume.

L'air qui sort dans l'eau fait un glouglou qui constitue un sérieux inconvénient au point de vue de la perception des bruits sous -marins. 11 est d'ailleurs vraisemblable que les profondeurs de la mer sont fort silencieuses. Toujours est-il que le plongeur en est encore réduit à ne communiquer avec la surface qu'au moyen de signaux de convention. Nous avons dit qu'il est solidement attaché à une corde, par laquelle il peut être descendu et remonté ; c'est la même corde qui lui sert à correspondre avec les personnes qui , sur le pont du bateau, sont attentives à ses mouvements. Une forte secousse imprimée à la corde signifie que tout va bien; deux secousses, remontez-moi; trois secousses, descendez un sac; une série de secousses rapidement répétées signalent un danger, c'est une sorte de cri d'alarme, qui vous fait immédiatement retirer par les bras vigoureux des matelots. On peut naturellement varier infiniment ce procédé de communication; mais il laisse toujours beau-

coup à désirer. 11 arrive, par exemple, que le mouvement irrégulier des vagues imprime à la corde des secousses non voulues, et qui sont interprétées à bord comme si elles provenaient du plongeur. C'est ainsi que ce dernier reçoit le sac sur la tète, au moment où il s'y attend le moins et alors que Fabondance de la récolte ne le rend nullement nécessaire. 11 est même arrivé à un de mes amis qui s'était glissé sous un rocher, pour mieux observer une touffe d'algues, de se sentir subitement enlevé, à Tinstant où il allait compléter une importante étude. Et puis , au moyen de la corde , il n'est pas possible de tout dire ! Ces défauts ont fait penser à M. Petersen que ce serait un service à rendre au scaphandrier que de lui fournir un moyen de se faire entendre à la surface , et cet habile ingénieur a tenté plusieurs expériences dans le but d'appliquer le téléphone au scaphandre. Elles n'ont pas répondu jusqu'ici à ce que l'on en attendait. Mais M. f etersen n'est pas homme à se décourager, et nous espérons qu'il réussira à surmonter toutes les difficultés. Le fait est que le plongeur, dont les mouvements de la tète sont fort restreints , dont les conduits auditifs sont bourrés de coton pour atténuer les effets de la pression sur le tympan et dont l'attention est constamment distraite par le bruit de l'air qui s'échappe du casque, ne saisit pas distinctement les paroles humaines. D'autre part,

le vent qui souffle , le clapotage des vagues et les mille bruits qui se produisent sur le navire , ne permettent pas à ceux qui s'y trouvent de percevoir suffisamment les réponses du plongeur. La grosse corde sert donc encore aux correspondances sous -marines, mais les incessants progrès de la téléphonie permettront sans doute sous peu de l'utiliser et contribueront à rendre plus sûr l'usage d'un appareil où la vie d'un homme est en jeu. Il est indispensable que le plongeur puisse causer avec son veilleur et ne soit plus exposé aux suites funestes d'un défaut de mémoire des signes conventionnels ou d'une erreur d'interprétation. Lorsque deux scaphandriers plongent en même temps, ils réussissent à s'entendre au fond de l'eau en faisant toucher leurs casques pendant qu'ils parlent; Ils peuvent de la sorte se communiquer leurs impressions. On voit , par ces quelques détails , que l'on s'ingénie à faciliter par tous les moyens possibles l'usage du scaphandre. Tel qu'il est aujourd'hui, on on peut le considérer comme étant à la portée du plus grand nombre. Et comme la splendeur du spectacle dont on jouit sous l'eau ajoute un grand charme à son intérêt scientifique , nous formons le vœu qu'un scaphandre soit dorénavant toujours compris dans l'aménagement d'une station destinée à l'étude de l'histoire naturelle maritime et que les jeunes naturalistes soient conviés à s'en servir.

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