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LE SOLEIL ET LA VIE

Nous sommes habitués aujourd'hui è considérer le soleil comme la source principale de la force qui se manifeste, sous mille aspects divers, à la surface de notre globe. Il est incontestable, en effet, que remontant aussi loin qu'il nous est donné de le faire , de causes prochaines en causes prochaines , vers l'origine de la puissance mécanique qui se dépense sans cesse au sein de notre système solaire, nous rencontrons toujours l'astre radieux autour duquel gravitent la terre et les planètes ses sœurs. Il est le point de départ de l'énergie dont nous n'utilisons que de minimes parcelles. Chaleur, lumière, électricité, magnétisme, courants d'eau et courants d'air, reconnaissent tous cette origine supérieure. Or, si nous envisageons la force vitale qui se révèle au sein de la matière organique comme une forme particulière de la force universelle, — et

c'est là une tendance très accusée de nos jours parmi les physiologistes , — n'est-il pas vraisemblable que nous la devons également au soleil ?

La matière vivante élémentaire , le protoplasmOy comme on la nomme , n*est assurément pas une créatrice de force, pas plus qu'aucune autre matière dans le monde ; elle ne fait que transformer des mouvements purement physiques, les vibrations de Téther, la lumière, la chaleur, etc., en d'autres mouvements, réactions chimiques, phénomènes de croissance (nutrition) ou de division (reproduction), qui caractérisent tout être qui vit. Et de même que dans une machine à vapeur, nous ne recueillons finalement que de la force solaire transformée ; ce sont encore des rayons solaires modifiés, métamorphosés, qui animent la cellule animale ou végétale. La substance organique constituant celle-ci devient, de la sorte, le dépositaire d'une fraction plus ou moins considérable de la force universelle; elle y demeure cachée, à l'état latent, après la mort. Les mines de houille ne sont-elles pas d'énormes dépôts de force solaire emmagasinée depuis des siècles dans les tissus de plantes aujourd'hui fossilisées?

Il est vrai que nous ne possédons pas actuellement les documents nécessaires pour calculer l'équivalent mécanique de la vie, mais quelques investigateurs habiles ont institué des recherches

dans cette direction et, si lointain que nous paraisse encore le but, il est permis de présumer qu*il sera atteint un jour.

Il y a donc une grande part de vérité dans la croyance populaire que la vie active exige la lumière, aussi bien que le sommeil, cette image de la mort, réclame l'obscurité. Cette croyance est^ confirmée par toutes les découvertes de la science contemporaine.

« Tout ce qu'il y a de vie et de mouvement sur la terre, écrit l'illustre physicien et physiologiste Helmholtz, se maintient grâce à une seule force, à l'énergie des rayons solaires qui nous versent la chaleur et la lumière. »

D'autre part, l'un des premiers physiciens de notre époque, le professeur Tyndall , de Londres, s'est efforcé de démontrer que la chaleur de nos corps et tous les efforts mécaniques que nous exerçons descendent en ligne directe du soleil.

« La lutte de deux boxeurs, dit-il , les mouvements d'une armée, l'élévation de son propre corps sur les pentes d'une montagne par un touriste alpin sont des cas d'énergie mécanique dérivée du soleil. Toutes les forces terrestres, toutes les manifestations de la vie ne sont que des modulations de la même mélodie céleste. C'est ainsi que nous sommes, non plus au sens poétique, mais dans un sens purement mécanique, les enfants du soleil. »

Pour Timmense majorité des plantes, la lumière est indispensable ; elles ne se nourrissent vraiment, elles n'assimilent le carbone, leur base matérielle, que pendant le jour. Une lumière continue accélère leur développement; tel, par exemple, le blé qui, sous l'influence des longues périodes lumineuses des régions boréales, mûrit en 90 à 100 jours; tandis que dans nos contrées, il lui faut en moyenne de 130 à 140 jours. Telles encore, les plantes des régions élevées des montagnes , où la lumière est plus intense que dans le fond des vallées et qui, à température égale, fleurissent plus rapidement. Chez l'animal, la lumière active dans une large mesure la respiration et les sécrétions cutanées. Répandue à grands flots, elle est un des facteurs de la santé. Vivre au grand air et en pleine lumière est un antique précepte de l'hygiène. L'homme privé de lumière s'étiole et s'anémie, à peu près comme la plante. Voyez le pauvre mineur pâle et mélancolique ! Au printemps, époque de la renaissance de la lumière, ne nous sentons-nous pas plus de vie, plus d'enthousiasme, plus d'élan pour réaliser nosplus nobles ambitions? Le besoin de lumière est instinctif en nous. L'enfant lui sourit à son berceau, le vieillard la recherche à son lit de mort. Rappelez-vous Goethe mourant et l'observation suivante , moins connue, du professeur Preyer, d'Iéna, sur son petit enfant : « Bien avant la fin du premier jour, l'expression de

Tenfant, tenu le visage contre la fenêtre, devenait de suite tout autre, lorsque je mettais ma main devant ses yeux. La lumière crépusculaire lui faisait certainement une impression, et à en juger par sa physionomie, cette impression était assurément, agréable ; car, lorsque je mettais ma main devant son visage, Texpression en était moins satisfaisante. »

Cependant, Tétude des relations établies entre les radiations solaires et les manifestations vitales, n'est pas aussi simple qu'elle le parait au premier abord. Nous allons nous en convaincre.

Remarquons tout de suite que le mot lumière ne possède dans le langage ordinaire qu'une signification subjective. En dehors de la conscience des animaux, la lumière se réduit à des mouvements ondulatoires, mouvements de l'éther, vibrations moléculaires des éléments du tissu nerveux sensitif, ébranlement du centre optique du cerveau. Mais dans un rayon de soleil, quelques-unes seulement des ondulations éthérées sont susceptibles de produire en nous la sensation consciente de la lumière ; et pourtant les autres , celles qui demeurent obscures pour notre œil , doivent être prises en considération. Nous ne pouvons pas les négliger dans une étude comme celle-ci, sous le simple prétexte que nous ne les voyons pas; car, enfin, elles existent, elles agissent.

De même que notre oreille est sourde pour tous les sons qui résultent d'un nombre de vibrations aériennes inférieur ou supérieur à certaines limites connues des physiciens , notre œil a ses limites de perception de la lumière. Il demeure aveugle pour une foule de vibrations de l'éther, capables d'actions mécaniques particulières sur certaines substances appropriées, et qui sont perçues peut-être, comme lumière , par d'autres yeux et d'autres cerveaux que les nôtres. Nous ne connaissons physiquement du monde que ce que nos sens nous en apprennent. Certains concerts, qui ravissent sans doute tel oiseau ou tel insecte par exemple , sont ignorés de nous, et aussi des effets de lumière, des jeux de couleurs. Que pouvons-nous savoir du sixième organe des sens reconnu chez les animaux aquatiques, puisque nous ne le possédons pas?

Répétons la vieille expérience de Newton, faisons passer un pinceau de lumière blanche à travers un prisme de verre. Le rayon se décompose et nous obtenons, à la place, un ruban, le long duquel les sept couleurs fondamentales qui, combinées les unes avec les autres constituent la lumière blanche , se succèdent de gauche à droite dans Tordre suivant : rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet. C'est là le spectre des physiciens, les sept couleurs de l'arc-en-ciel , visibles pour quiconque possède une vue normale. Il est vrai encore que si certaines

personnes possèdent un clavier de sensations sonores plus étendu que d'autres, leur permettant d'entendre des sons très aigus ou très bas qui restent non perçus par la plupart des oreilles humaines , il est des gens qui voient plus loin que le violet dans le spectre. On a observé quelques individus qui voyaient « comme du gris » au delà du violet.

L'activité d'un rayon de soleil ne s'épuise donc pas dans la région lumineuse du spectre. Elle se manifeste sur sa gauche en dehors du rouge , dans ïinfra-rouge comme on appelle cette région, sous forme de chaleur, et sur la droite dans V ultra-violet y par son action réductrice des substances photographiques, les sels d'argent par exemple. 11 s'agit, par conséquent, de reconnaître, dans im rayon de soleil brisé par le prisme, trois catégories de vibrations, qui ne se distinguent que par leur étendue. Les unes sont susceptibles de dilater la colonne de mercure d'un thermomètre, les secondes, impressionnent notre œil et les dernières sont capables de décomposer la matière chimique déposée sur un papier de photographie.

H est facile d'ailleurs de transformer les rayons obscurs de l'infra-rouge en rayons lumineux : il suffit de les concentrer sur un fil métallique, qui ne tarde pas à rougir; quant aux rayons de l'ultraviolet, les substances fluorescentes, telles que le verre d'urane ou le sulfate de quinine , deviennent

lumineuses sous leur action et nous démontrent d'une façon brillante leur existence.

Sir John Lubbock, après avoir constaté que certaines fourmis {Formica fusca) fuient la lumière, et recherchent l'obscurité , du moins pendant qu'elles sont dans leur nid, s'est convaincu, par des expériences fort bien conduites, que le malaise dont ces insectes témoignent est moins intense dans la lumière rouge que dans la lumière violette. Les fourmis fuient le violet avec un ensemble parfait. Dans un vase éclairé par des verres violet et rouge, elles se réfugient toujours sous le rouge. Mais il paraît qu'elles fuient également les radiations ultra-violettes , elles les distinguent absolument de l'obscurité, ce que nous ne savons pas faire. Un observateur passionné des fourmis, notre savant compatriote M. Auguste Forel, a prouvé en outre que ce sont bien les yeux qui leur servent à percevoir l'ultra- violet : une fourmi à qui l'on bouche les yeux, en y appliquant un vernis opaque, ne fuit plus l'ultra-violet.

Du reste , le cas des fourmis n'est pas unique. Les daphnies, parmi les crustacés, ces charmantes petites « puces d'eau » qui pullulent en été dans les eaux de nos marais ; les salamandres d'eau douce parmi les animaux vertébrés, témoignent aussi, par la fuite, de la sensation désagréable qu'elles éprouvent dans la lumière ultra-violette. Il en est de

même encore du ver de terre , quoique cet animal soit dépourvu d'yeux, ce qui ne Tempêche pas d'être impressionné par la lumière ordinaire, comme c'est le cas également de plusieurs myriapodes aveugles , d'après Jes expériences très curieuses et toutes récentes de M. Félix Plateau.

Si l'on n'a pas jusqu'ici — à ma connaissance du moins — signalé d'animaux pouvant voir, par les yeux, les radiations de l'infra-rouge spectral, des observations sans nombre démontrent le rôle capital qu'elles jouent dans les phénomènes vitaux en général.

On parvient à les isoler de leurs congénères en faisant passer un rayon de soleil à travers une solution d'iode dans le sulfure de carbone ; ce dernier intercepte complètement les radiations ultra-violettes pendant que l'iode retient toutes les radiations lumineuses. Une plante exposée dans une chambre où ne pénètrent que les rayons infra-rouges, et qui par conséquent nous paraîtrait parfaitement obscure, ne s'étiole nullement, elle y prospère; les spores et les graines y germent à l'exception de celles des mousses et des hépatiques , qui exigent toujours une certaine quantité de rayons lumineux, proprement dits. Mais on sait qu'à eux seuls, ces derniers exercent une singulière action retardatrice sur la croissance de certains végétaux. Quelques tiges s'accroissent plus rapidement a l'obscurité

28 PROPOS SCÏEINTIFIQUES.

qu'à la lumière; la différence en faveur de Tobscurité est d'un tiers pour le cresson et de moitié chez lavesce. Le corps tout entier des thallophytes (algues et champignons) demeure plus court à la lumière blanche qu'à l'obscurité..

Ce sont là des faits qui semblent contradictoires, à cause de l'erreur que nous commettons sans cesse en confondant l'influence générale du soleil avec celle des seuls rayons visibles pour notre œil borné. Dans cette transformation admirable et si mystérieuse encore pour nous de la force solaire on force de vie, toutes les radiations jouent un rôle. Comme autant d'ouvriers distincts, ces ondes d'amplitudes et d'intensités différentes se divisent le travail , les unes favorisant telle ou telle fonction chez les êtres, les autres la paralysant ou y demeurant indifférentes. Mais, dans leur ensemble, chaleur, lumière, radiations chimiques, sont aussi indispensables à la vie qu'à la fusion, à la cristallisation et aux combinaisons diverses des corps minéraux. La science a pour tâche de préciser les effets de ces forces dans chaque cas particulier.

Les naturalistes s'efforçaient autrefois , à l'exemple de Linné, de mettre en relief les différences pouvant exister entre les plantes et les animaux, afin de motiver l'institution de deux règnes distincts, opposés en quelque sorte l'un à l'autre. Ils avaient tort. L'étude approfondie des fonctions physiolo-

giques chez les représentants de ces deux règnes a montré que des différences essentielles entre eux n'existent pas. Les principales manifestations vitales sont identiques chez la plante et chez Tanimal. Au lieu d'une opposition de nature, on n'a constaté entre eux qu'une parenté intime.

Le mouvement et la sensibilité — celle-ci n'étant d'ailleurs appréciée objectivement que par le mouvement — étaient donnés comme attributs exclusifs aux animaux, de môme que la propriété de produire sans cesse par la respiration du gaz acide carbonique. Ouvrez un ancien ouvrage quelconque de botanique, vous y trouverez soigneusement énumérées , dès les premières pages, ces distinctions et d'autres encore. Nous connaissons aujourd'hui nombre de plantes qui se meuvent et nous savons que tous les végétaux, sans exception, respirent de la même manière que les animaux; le gaz acide carbonique étant chez tous deux , Tun des produits normaux de l'usure des tissus. Si au lieu de considérer les représentants supérieurs des deux régnes, nous en comparons les types les plus simples , les plus élémentaires, nous chercherons vainement les différences proclamées par les anciens auteurs. 11 peut donc paraître superflu de conserver la division classique des êtres en deux règnes. Reconnaissons simplement qu'il existe dans la nature des corps vivants et des corps bruts et, si nous utilisons encore

cette appellation de « règne » , qui n'est pas très heureuse , attendu que la nature n'est pas une monarchie et qu'il n y a pas de roi dans la création - — Daubenton l'affirmait déjà il y a un siècle — contentons-nous de distinguer un règne organique et un règne inorganique.

Mais si tous les corps vivants sont apparentés pai» leurs propriétés essentielles, s'ils se distinguent de tous les autres par la double faculté de croître et de se reproduire , s'ils reconnaissent sans exception la môme origine individuelle dans une gouttelette de protoplasma contractile, si les lois générales de l'évolution sont applicables aux uns comme aux autres , ils utilisent deux procédés pour la fabrication de leur propre substance, ils ont deux manières différentes de puiser leurs aliments dans le milieu ambiant.

Les uns renouvellent sans cesse la matière organique qu'ils consomment durant leur vie , aux dépens des substances minérales qu'ils trouvent à leur portée ; les autres — incapables de s'assimiler les éléments de la terre , de l'air et de l'eau — ne réussissent à réparer leurs pertes qu'en se nourrissant de matière organique , déjà élaborée par les premiers. Si nous pouvions nous alimenter d'air et d'eau, nous ne connaîtrions guère la faim , de graves questions sociales auraient trouvé leur solution.

Le protoplasma est toujours composé de char-

bon, d'hydrogène, d'oxygène, d'azote, auxquels se joignent des quantités relativement faibles de soufre , de phosphore , de chlore , de silice , de potasse , de chaux , de magnésie et de fer. L'analyse élémentaire des plantes révèle l'existence dans leurs tissus de tous ces corps simples. Les chimistes admettent la probabilité d'une synthèse des substances albuminoïdes , au groupe desquelles appartient le protoplasma. — Certains composés, connus exclusivement jusqu'alors au sein des tissus organisés, notamment, l'urée, l'acide formique , ont été reproduits dans les cornues des laboratoires, sans qu'on eût fait intervenir la soidisant force vitale. D'autre part, quelques biologistes hardis songent à la possibilité d'une synthèse du protbplasma vivant. Partisans décidés de la doctrine de la génération spontanée , ils espèrent que l'homme trouvera un jour l'ensemble des conditions nécessaires à la combinaison immédiate du charbon, de l'hydrogène, de l'oxygène et de l'azote , dans les proportions voulues pour donner naissance à la matière animée.

Toutes les tentatives qu'on a faites pour dé* montrer la génération spontanée ont échoué. Personne autre que les radiations solaires , travaillant au. sein d'un protoplasma préexistant, n'a opéré jusqu'ici une combinaison protoplasinatique , et l'étude détaillée des phénomènes chimiques de la

végétation nous a fait connaître k quelles conditions elle s*elTectue.

Nous savons que la plante emprunte le charbon, son principal élément constitutif, au gaz acide carbonique contenu dans l'atmosphère et dans le sol ; qu'elle prend son hydrogène et son oxygène , qui sont toujours associés chez elle au carbone, dans l'air atmosphérique et dans l'eau; et qu'enfin son azote provient des sels ammoniacaux et des azotates universellement répandus.

Mais les seules plantes , — c'est là le point capital sur lequel je veux insister — les seules plantes chez qui cette faculté assimilatrice des corps minéraux a été reconnue sont celles qui renferment dans leurs organes, dans leurs feuilles surtout, la matière colorante verte, la chlorophylle. C'est elle qui puise, à cette source resplendissante de la lumière solaire , la force dont elle a besoin pour décomposer le gaz acide carbonique. Nous connaissons tous cela depuis très longtemps, mais ce dont nous nous souvenons moins , ce qu'il est indispensable de répéter, c'est que la présence de la chlorophylle ne pourrait servir de trait distinctif fondamental entre les plantes et les animaux que si elle était générale chez les premières et exclusive à elles. Il n'en est nullement ainsi. Quelques animaux, des infusoires, des radiolaires, des éponges, de petits vers, etc. possèdent en eux de la chloro-

phylle ; par contre , un grand nombre de végétaux ^ Torobanche , la cuscute , la classe entière des champignons, en sont tout-à-fait dépourvus. Enfermons les premiers sous une cloche remplie d*eau et exposons-les au soleil, nous les verrons bientôt dégager de nombreuses bulles de gaz oxygène , preuve qu'ils décomposent Tacide carbonique contenu dans Teau; en pareille circonstance, les seconds, au contraire, consomment de l'oxygène pour produire de l'acide carbonique.

A la rigueur, — et tout en ayant grand tort , — vous consentiriez peut-être à ranger les éponges vertes parmi les plantes , mais vous refuserez toujours, n*est-il pas vrai, d'appeler animal un champignon. En sorte que ce caractère distinctif, présence ou absence de chlorophylle, est encore partiellement illusoire.

Quel que soit l'être qui la contient, la chlorophylle cesse de fonctionner à l'obscurité. Si on se donne la peine de suivre pas à pas le développement d'une jeune plante à la lumière, on voit que le premier effet de la radiation est précisément la production de la chlorophylle. Dans l'obscurité, cette substance ne prend pas naissance , la plante ne se nourrit plus qu'imparfaitement et cesse , par conséquent, de fabriquer de la nourriture, pour les êtres sans chlorophylle. Parmi les conséquences multiples de la disparition du soleil, nous pou-

vons enregistrer la mort des plantes vertes et, par la suite, la mort de tout ce qui vit.

Si, d'une façon générale, le soleil est avantageux pour la vie animale, nous venons d'apprendre pourquoi ses radiations lumineuses ne lui sont pas indispensables. Des œufs de poisson, de grenouille, de crustacés, etc., placés immédiatement après leur ponte dans l'obscurité d'une armoire bien close, donnent naissance à des jeunes, qui se nourrissent et croissent fort bien, quoique un peu plus lentement qu'à la lumière. L'expérience a prouvé qu'à égalité d'âge, les larves de grenouille demeurent plus petites dans un vase obscur que dans un vase exposé à la lumière blanche du soleil ; la mortalité y est aussi plus grande.

Cela nous explique comment il se fait qu'un si grand nombre d'animaux ont pu s'adapter à vivre à l'obscurité. Les zoologistes connaissent une faune des cavernes, une faune profonde des eaux, riche en espèces et en individus. Cependant les recherches de M. F.-A. Forel sur le lac Léman nous ont appris qu'au-delà d'une certaine profondeur, des plaques photographiques , immergées pendant vingtquatre heures, ne sont plus impressionnées. Les rayons chimiques du spectre — ceux du moins qui agissent sur les sels d'argent, — sont donc complètement absorbés par l'eau , ils sont éteints , pour ainsi dire, à une profondeur qui varie selon la

température de ce liquide , — l*eau froide absorbe moins de lumière que l'eau chaude — et surtout selon la quantité de poussières , de particules solides qu'il tient en suspension. Ainsi M. Forel a trouvé que ce qu'il nomme improprement la limite d'obscurité absolue, c'est-à-dire la profondeur h laquelle les rayons solaires agissant pendant un jour entier cessent de transformer le chlorure d'argent, est située entre 40 et 50 mètres , pendant les mois d*été , entre 70 et 80 mètres en Décembre et Janvier et entre 80 et 100 mètres en Février. Un jeune naturaliste de Zurich, M. le D'. Asper a d'ailleurs constaté que des plaques au gélatino-bromure d'argent, beaucoup plus sensibles que les précédentes, étaient impressionnées dans les eaux du lac de Wallenstadt jusqu'à la profondeur de 140 mètres, et MM. Fol et Sarrasin, opérant avec les mêmes plaques au mois de Mars et par un beau soleil, ont noté la disparition des dernières radiations chimiques , à 400 mètres de la surface des eaux de la Méditerranée.

Au-delà de 150 à 200 mètres dans les eaux lacustres et de 400 mètres dans les eaux de la mer, nous ne pourrions pas photographier avec les sels d'argent. Les recherches dont il vient d'être question ne nous apprennent pas autre chose. Est-ce à dire que les êtres qui se multiplient dans ces profondeurs ne reçoivent aucune radiation solaire? Nous ne pouvons pas l'affirmer, et c'est pourquoi l'exprès-

36 ^>ROPOS SCIENTIFIQUES,

sion de « limite d'obscurité absolue » , dont s'est servi M. Forel, peut prêter à confusion. Le savant professeur de l'Académie de Lausanne le reconnaît lui-même , puisqu'il dit dans son beau Mémoire sur la faune profonde des lacs suisses « que notre rétine est capable de discerner des objets alors même que la lumière n'est pas assez intense pour impressionner le chlorure d'argent. Il est donc possible que notre œil puisse encore y voir à une profondeur de plus de dOO mètres », Avec tout autant de raison, cette remarque doit s'appliquer à l'œil des animaux. D'ailleurs, certains rayons de lumière, impressionnant notre œil, peuvent fort bien ne pas agir du tout sur une plaque photographique, même très sensible. Les astronomes occupés à photographier le ciel nous l'ont appris récemment , et M» Wolff appelait, l'an dernier, l'attention de l'Académie des Sciences de Paris, sur le fait remarquable que certains clichés, qui dénoncent l'existence d'étoiles que l'œil humain ne voit pas , alors même qu'il est armé des plus puissants télescopes, n'enregistrent pas quelques autres astres que nous connaissons au contraire pour les avoir directement observés. Certaines nébuleuses que la photographie n'indique pas sont visibles pour notre rétine. Celle-ci apprécie donc des radiations qui sont sans action sur la plaque photographique.

Encore une fois, nous ne pouvons assigner une

limite à la pénétration de toutes les radiations solaires au sein des eaux, dans ces régions profondes où vivent tant d'animaux que les sondages souslacustres et sous-marins nous ont fait connaître. Mais ce dont nous pouvons être certains , dans tous les cas, c'est que si quelques radiations existent encore dans les grands fonds, elles doivent y être extrêmement affaiblies, beaucoup trop pour permettre à des végétaux de fabriquer de la substance organique. Il n'y a pas de flores profondes. La plante pourvue de chlorophylle qui descend le plus bas dans Feau est une mousse (variété du Thamnium alopecurum) ; elle vit sur les pierres à 200 pieds de la surface du lac Léman. Sa découverte a été une surprise pour tous les naturalistes. C'est là un fait caractéristique : il n'existe que des consommateurs de substances organiques dans les grandes profondeurs, il n'y a pas de producteurs de ces substances.

Examinons maintenant quelle est l'influence comparative exercée par les différents rayons colorés du spectre sur les fonctions vitales, car si notre thèse est juste , c'est-à-dire , si ce sont les rayons solaires qui fournissent la force nécessaire aux mouvements vitaux, les ondulations d'amplitudes différentes ne doivent pas agir avec la même intensité sur les diverses fonctions organiques.

Nous pouvons faire usage , dans cette étude , de deux méthodes. L'une consiste à projeter au moyen

d'un gros prisme, contre un écran, un large spectre dont on sépare ensuite par des lames opaques les couleurs élémentaires ; puis , on expose , à chacune de ces couleurs, un vase, une cage, un récipient quelconque , renfermant Tanimal ou la plante que Ton veut observer. L'autre méthode, plus simple mais moins précise, consiste à faire tomber sur l'organisme en expérience de la lumière, filtrée préalablement au travers d'une lame de verre ou d'une solution colorée. Il est difficile, dans ce cas, de se procurer des filtres monochromes, c'est-à-dire ne laissant vraiment passer qu'une seule couleur. Ainsi, une solution saturée de chromate de potasse , qui nous parait à l'œil d'un jaune très pur, livre toujours passage à un peu de rouge et de vert; tandis qu'une solution ammoniacale de sulfate de cuivre, qui nous semble parfaitement bleue, est encore mélangée d'une petite quantité de rayons verts et violets.

Des plantes , étiolées et décolorées par un séjour dans l'obscurité , ne tardent pas à verdir de nouveau si on les expose au spectre solaire , mais la chlorophylle ne s'y développe pas avec la même rapidité dans toutes les couleurs. La région jaune est celle qui favorise le plus la restauration chlorophyllienne; la quantité produite dans un temps donné y atteint toujours le maximum , elle diminue progressivement du côté du rouge et du côté du

violet. Mais il se produit encore de la chlorophylle dans l'infra-rouge et l'ultra-violet. Les fougères, le safran, quelques autres plantes encore, montrent même une aptitude assez grande à verdir dans ces régions spectrales qui nous paraissent obscures. Un expérimentateur fort habile, M. Wiesner, a découvert que ces végétaux verdissent encore derrière récran formé par la dissolution de Tiode dans le sulfure de carbone, solution qui arrête complètement, ainsi que nous Tavons déjà dit, les rayons photographiques et les rayons lumineux. La plupart des autres plantes y périssent. Il serait intéressant de connaître comment s'y comporte la mousse profonde mentionnée plus haut , qui vit dans les eaux douces du Léman.

D'ailleurs, une très faible intensité lumineuse suffit pour permettre aux plantes de verdir; la chlorophylle se produit encore dans un milieu où il nous serait impossible de lire ; tandis qu'une lumière trop vive la détruit, à partir d'un certain degré maximum , qui varie selon les espèces végétales.

La chlorophylle elle-même absorbe un certain nombre de rayons lumineux. L'examen d'un rayon de lumière blanche , qui a traversé une feuille verte ou une dissolution de chlorophylle dans la benzine, montre que la portion verte du spectre passe seule dans sa totalité , pendant que les autres couleurs sont plus ou moins retenues. Ce sont précisément

les radiations absorbées de la sorte qui sont utilisées dans le travail de décomposition de l'acide carbonique. Si on introduit des feuilles de même nature dans une série de petits tubes remplis d'eau, tenant en dissolution la même quantité de gaz acide car^ bonique , et si on expose simultanément ces tubes dans les diverses zones rouge, jaune, verte, etc., d'un spectre , on s'aperçoit bientôt que la quantité d'acide carbonique décomposé atteint son maxinmm dans le rouge, qu'elle décroît dans le jaune, qu'elle est très faible dans le vert et à peu près nulle dans le violet.

La lumière violette, qui permet encore la production — affaiblie il est vrai comparativement au jaune — de la chlorophylle , paralyse sa fonction assimilatrice. La lumière violette est donc, d'une manière générale, nuisible aux plantes. Les expériences de Paul Bert, qui a planté 25 espèces de plantes de familles très différentes, les unes sous un verre blanc, les autres sous des verres rouge ^ jaune, bleu, etc. , l'ont conduit à des conclusions semblables pour les autres couleurs. Voici ses propres paroles :

« En définitive, toutes les couleurs, prises séparément, sont mauvaises pour les plantes ; leur réunion, suivant les proportions qui constituent la lumière blanche, est nécessaire pour la santé des végétaux; enfin, les jardiniers doivent renoncer à l'emploi

de verres ou abris colorés pour serres et châssis. » Les recherches de même ordre entreprises sur des animaux ont conduit à de meilleurs résultats, ainsi que nous le verrons dans le chapitre suivant. De nombreuses expériences, dans le détail desquelles je ne puis entrer pour le moment, ont démontré que des œufs et des larves de grenouilles, de poissons, de mollusques, etc., se développent fort inégalement dans les diverses couleurs du spectre, qu'ils prospèrent davantage dans la lumière violette que dans la lumière blanche , qu'ils demeurent chétifs dans la lumière rouge et que la lumière verte les fait périr. (Voir le chapitre suivant.)

Les radiations violettes accélèrent les phénomènes nutritifs, plus qu'aucune autre ; sous leur action, les atiimaux mangent davantage, ils assimilent plus aussi, ils vivent avec plus d'intensité et se consu* ment d'ailleurs rapidement , si les pertes dues à la suractivité de la respiration et des sécrétions ne sont pas constamment réparées par une abondante nourriture.

Il n'est sans doute pas inutile de faire remarquer que la plupart de ces expériences ayant porté sur des animaux aquatiques, il serait prématuré d'en appliquer les résultats à tous les animaux supérieurs. Nous ne saurions dès maintenant conseiller d'élever les bestiaux, les oiseaux de basse-cour ou encore « les futurs défenseurs de la patrie » dans des

cages violettes, ainsi que Font fait de trop ingénieux journalistes. 11 y a là des éléments propres à modifier peut-être un jour la culture <les animaux et à intéresser dès maintenant les éleveurs. Mais de nouvelles recherches doivent être entreprises et multipliées sur des êtres très divers. II. serait important en particulier d'expérimenter les rayons ultra-violets , ce qui ne paraît pas avoir été fait jusqu'ici.

A nos yeux, l'importance actuelle des investigations dont il vient d'être question consiste surtout en ce qu'elles nous ont fait, pour ainsi dire , toucher du doigt la puissance relative de quelques-unes des radiations solaires. Elles ont mis en évidence l'action complexe d'un rayon de soleil sur les manifestations vitales ; elles ont ouvert un champ à peu près illimité aux études des physiologistes de l'avenir; elles nous font enfin mieux comprendre comment la vie peut être considérée comme une forme particulière de la force universelle , se manifestant au sein d'une substance spéciale , le protoplasma.

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