Propos sur les beautés du temps présent
* C'est la seule devant les mystères et les dogmes de laquelle l'homme d'aujourd'hui consente à s'incliner, dont il accepte de suivre les rites et d'observer les commandements.
Elle a, comme toutes les religions, un clergé nombreux et puissant, une armée de missionnaires, des peuples et des peuples de fidèles et, comme toutes les religions, elle est jalouse de ses privilèges et de son autorité, intolérante, tyrannique, elle vitde la crédulité et de l'ignorance des m isses, elle est l'ennemie déclaréede l'esprit d'examen.
Cherchez quels autres liens spirituels relient les civilisés de ce temps, vous n'en
trouverez point d'aussi forts ni qu'ils su- * bissent d'un cœur plus léger, eux si fiers cependant d'avoir secoué toutes les croyances, tous les préjugés, toutes les illusions du passé. Mais le joug de la Religion du Succès, ils le portent joyeusement : elle les flatte et les amollit, elle les asservk et* les aveugle.
En surexcitant et en satisfaisant à la fois les besoins d'enthousiasme de l'être social, elle crée entre les égoïsmes individuels une sorte de solidarité. Elle cuisine avec un art sans pareil la pâture d'idéal qui leur est nécessaire et de s'être repus ensemble à la même table toujours ouverte, et servie avec quelle abondance ! il naît entre eux comme une âme collective puissamment cohérente et douée d'une force aux impulsions de laquelle nul ni rien, parfois, ne peut résister.
Mais elle procure à ses fidèles de plus réels, de plus solides avantages, car elle est une religion éminemment moderne, la religion de l'Age, de la Publicité et de l'Industrialisation universelle. Ecoutez!
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Elle leur épargne d'abord la fatigue et les inconvénients de penser par eux-mêmes et d'avoir à se faire eux-mêmes, dans le cas où ils en seraient capables et où ils en auraient le temps, une opinion. Entre toutes les idées, entre toutes les œuvres, entre toutes les choses qui se créent chaque jour, nécessaires à la vie matérielle et à "la vie intellectuelle, à la vie morale et à la vie sociale des grandes agglomérations humaines, qu'il s'agisse d'une pièce de théâtre ou d'une eau minérale, d'un projet de loi ou d'un produit pharmaceutique, d'une découverte scientifique ou d'un procès criminel, et, de même qu'entre ces valeurs inertes, passives, entre les valeurs actives, entre les valeurs vivantes, entre les propagateurs des idées et les créateurs des œuvres, entre les agents de toutes les énergies productrices, elle fait le tri qu'ils sont incapables de faire et leur impose son choix en leur laissant croire, suprême habileté, que tout l'honneur leur en revient. Elle ne se trompe jamais ! Elle connaît si bien la médiocrité de leurs goûts,
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la, vulgarité de leurs instincts, elle sait si bien par quoi contenter les uns et assouvir les autres ! Elle n'ignore pas non plus que leurs yeux n'étant plus accoutumés à la lumière de la vérité ne pourraient pas en soutenir l'éclat ; elle répand donc autour d'eux la pénombre où grouillent les mensonges et les demi-vérités, plus dangereuses que les mensonges. Et de môme pour la Beauté, qui est toute vie, toute santé et toute pureté ! car qui oserait appeler de ce nom les fantômes aux formes équivoques, aux poses louches qui habitent ses temples, qu'elle dresse sur ses autels, qu'elle impose à l'adoration des. foules ?
N'essayez pas de leur refuser la vôtre, à ces idoles d'un jour, n'essayez pas d'arrêter la procession dansante qui se rue autour d'elles ; les convulsionnaires vous lapideront. Voyez les, ivres d'exaltation, délirants, se jeter sous les roues de leur char de triomphe! Il faut les imiter bon gré mal gré, coûte que coûte, et sacrifier aux faux dieux.
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Il y a longtemps que, devant ces accès de fanatisme, le bon sens s'est vu obligé de battre en retraite, la critique d'abdiquer ses droits. La Critique, sur qui at-elle, ou plutôt, aurait-elle, si elle existait encore, de l'influence, aujourd'hui? On a si bassement, depuis un quart de siècle flatté la demi-ignorance des masses ; on leur a tellement répété qu'il suffit de savoir lire, écrire et compter, compter surtout ! pour avoir voix à tous les chapitres, littéraire, moral, politique, scientifique, artistique, philosophique, etc., etc. ; on s'est acharné si violemment à détruire dans leur esprit le sens de toute hiérarchie, qu'elles ne peuvent tolérer qu'on les éclaire où bien qu'on les guide. Reconnaître une autorité, n'est-ce pas se diminuer ? une supériorité, s'avilir ?
La critique a donc perdu tout prestige et, par suite, toute action sur le public et elle en est réduite, ridiculement, puisqu'il ne veut plus se laisser diriger, à le suivre. Aurait-elle conservé, du moins, quelque empire sur ceux qui dépendent directe-
ment de son ressort, sur les producteurs eux-mêmes ? Moins encore, s'il est possible. Jamais pareille vanité, pareille confiance en soi ne gonfla, en effet, l'écrivain, l'auteur dramatique, le romancier, le peintre, le politicien, l'acteur, le musicien. La moindre* restriction, la plus légère réserve sur là valeur de son effort, il ne peut la souffrir ; sans cesse sa sensibilité est à vif, sa susceptibilité frémissante ; se permettre de toucher à son œuvre, c'est l'offenser dans son honneur ; ne pas l'admirer aveuglément, c'est une insulte personnelle dont il va vous demander réparation. La Religion du Succès, qui est infaillible, l'a déifié: malheur à qui ose douter de sa* divinité! La critique s'en garderait bien : elle n'a ni assez de courage ni un sentiment assez élevé de sa mission pour cela. Aussi réserve-t-elle ses rigueurs pouf ceux dont le front n'est pas encore ceint de l'auréole sacrée ou qui ne le sera jamais parce qu'ils sont décidés à ne rien faire jamais de ce qu'il faut pour qu'il le soit. Elle, si indulgente
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d'ordinaire envers le-s forts, qu'elle se montre sévère et dure aux faibles ! Gomme on la sent heureuse d'exercer à leurs dépens le semblant d'autorité dont elle se donne l'air de disposer encore, de les décourager, de les désespérer! Et l'on évoque les grands noms et les grandes figures des Juges d'autrefois, et l'on est bien forcé de constater avec mélancolie qu'ici, comme ailleurs, ce ne sont pas les talents qui ont diminué mais les caractères.
C'est qu'un esprit nouveau souffle à présent sur les Lettres, les Arts, le Théâtre : l'esprit d'industrialisation, de commercialisation (les affreux mots, mais qu'ils conviennent bien aux affreuses choses qu'ils désignent!) qui n'admet et ne . reconnaît que les valeurs matérielles et tient pour inexistants tous les efforts, toutes les productions dont le rapport ne se peut monnayer". Quel plus grand éloge à faire d'une pièce de théâtre, si ce n'est qu' « elle fait le maximum ». comme d'une eau de table que sa consommation annuelle
dépasse tant et tant de millions de bouteilles ! De quel respect, de quelle vénération n'entoure-t-on pas l'écrivain dont les revues américaines paient la copie au tarif d'un franc le mot, dont le prochain livre est déjà tiré et vendu ferme à trois cent mille exemplaires, dont la prochaine pièce sera traduite dans toutes les langues et jouée sur toutes les scènes du monde ! Quant au comédien, la foule ne l'acclame qu'en proportion des appointements qu'il touche par soirée et pour ce qui est du peintre, il est bien avéré que l'estime des amateurs ne lui est acquise que du jour où les marchands de tableaux s'emparent de sa production pour en spéculer comme d'une marchandise quelconque. Comment sYlonner, après cela, la forme et les conditions du succès étant devenues telles, que les écrivains et les artistes se laissent de plus en plus aller à les accepter?
Qui oserait les condamner? Au nom de quels principes, au nom de quelles lois ? Qui oserait les contraindre à concevoir l'exercice de leur fonction sociale et la pra-
tique de leur art, au début du vingtième siècle, sous le règne de l'Utilitarisme et du Machinisme, de la même manière et selon les mêmes idéaux qu'au cœur du quinzième siècle, voire du dix-huitième ! L'homme moderne ne sait pas attendre : il a perdu l'habitude de la patience. Il a perdu aussi l'habitude du sacrifice et de la résignation. Il lui faut posséder immédiatementla proie de son désir : tous les moyens sont bons et nul n'ignore que la fin est là pour les justifier.
Et puis, la Religion du Succès a sans cesse besoin de dieux nouveaux à ériger sur ses autels ; la piété des foules est changeante, elle se lasse vite de ses idoles ; il s'agit donc coûte que coûte, dare-dare, de la conquérir, quand on y est décidé; il s'agit d'arriver bon premier, dès qu'une place est libre, à moins qu'on ne soit assez fort, quand elle est occupée, pour en déloger celui qui l'occupe. Car la Religion du Succès est égoïste et sanguinaire.
Que de victimes elle fait! Que de caractères elle avilit, que de talents elle cor-
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rompt î Ah ! les-riches dons d'artiste gaspillés, les beaux tempéraments déformés et gâchés e"t les magnifiques promesses non tenues ! Ah ! les vies qui s'épuisent infécondes dans le désespoir et les remords, qui auraient pu être si abondantes en fortes œuvres, en radieux épanouissements de beauté et qui se trouveront les mains vides devant l'avenir... Mais la procession dansante passait, bousculant tout sur sa route, avec ses cris d'ivresse, avec ses gestes de délire... les affiches lumineuses flamboyaient aux façades des maisons et làhaut, sur les toits d'ardoise, en plein ciel... les cornets colossaux des phonographes hurlaient .au coin des rues, au cœur des places, le nom des élus du succès... ils se sont laissé entraîner par la cohue des convulsionnaires. Hélas! que ne se sont-ils rappelé les fières et réconfortantes paroles de Barbey d'Aurevilly : « La p.' us belle destinée : avoir du génie et être obscur!», car « la conscience de soit vaux mieux que la gloire » .