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LE REGNE DE L'IMAGE

DIALOGUE ENTRE QUELQU'UN ET n'iMPORTE-QUI

Quelqu'un. — Je vous trouve tout épanoui, ce matin. -Le printemps?...

N'ïmporte-Qui. — Vous l'avez dit. J'adore le printemps.

Quelqu'un. — Moi aussi. Les feuilles nouvelles, le ciel rajeuni, les primevères et les coucous, les narcisses et les tulipes...

N'Importe-Qui. — Vieux jeu. Le printemps est la saison des images. Les Salons se vernissent : c'est tout un stock d'images, toutes fraîches, toutes flambantes. Vivent les Salons !

Quelqu'un. — Mais... vous lisiez; je vous ai dérangé ?

N'Importe-Qui. — Du tout, je regardais des images. J'adore regarder des images. Vous pouvez continuer de parler, vous ne me gônez pas. Voilà encore une supériorité des images sur les idées : rien n'est plus malaisé, dit-on, que de courir deux lièvres, deux idées enfin, à la fois; il est facile, au contraire, de regarder des images et de pensera autre chose... ou de prendre part à une conversation sur un sujet tout différent de celui auquel se rapportent les images que l'on regarde.

Quelqu'un. — Economie de temps et, par suite, d'argent.

N'Importe-Qui. — Vous l'avez dit. Et puis, cela m'amuse, de regarder des images. Et vous ?

Quelqu'un. — Cela me fatigue.

N'Importe-Qui. — C'est, apparemment, que vous n'êtes pas fait comme la majorité des gens civilisés. Vous pensez bien, en effet, que si la majorité des gens civilisés n'aimait pas les images autant qu'elle les

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TES DU TEMPS PRESEM'

aime, la minorité des gens civilisés qui s'arroge le droit et s'impose le devoir de faire son éducation intellectuelle, morale, artistique, sociale, etc.; de veiller à ses plaisirs, de satisfaire, dans tous les ordres de choses, le spirituel et le matériel, ses goûts, cette minorité éclairée, cette élite, pour employer le mot consacré, ne se mettrait pas en de tels frais pour rapprovisionner d'images, elle ne risquerait pas d'aussi énormes capitaux pour que le « Rayon des Images » de ses grands magasins soit toujours aussi riche en « créations nouvelles », en « modèles exclusifs », en « dernières nouveautés » ! Gela ne fait, d'ailleurs, que de commencer, et l'on est loin d'avoir tiré de l'image tout le parti que l'on en peut tirer.

Quelqu'un. — Gomme autrefois tout finissait par des chansons, tout commence et finit maintenant par des images.

N'Importe-Qui. — Je rêve un temps, et il est proche, je crois, où les journaux, les livres, les revues ne contiendront plus que des images.

Quelqu'un. — Ce sera délicieux! Mais, dites-moi, prétendriez-vous que l'amour jeffréné des images dont sont possédés nos contemporains soit un indice de civilisation? Je serais plutôt tenté d'y voir le signe certain d'un retour à la barbarie...

N'Importe-Qui. — Vous êtes aveugle.

Suivez-moi bien. Toute diminution de l'effort constitue-t-elle, oui ou non, un progrès ? Vous me suivez ?

Quelqu'un. — Comme un chien.

N'Importe-Qui. — Or, lire exige un effort, comporte une fatigue. Effort vain, fatigue inutile. Dans cent ans, l'on ne lira plus, l'on regardera des images. D'ailleurs, croyez-vous sérieusement que l'on lise encore, à l'heure actuelle ? On tient à s'en donner l'air, par respect des traditions et parce qu'il faut longtemps à l'humanité pour rompre avec une habitude prise ; mais tout va vite aujourd'hui ; là où il ne fallait pas moins d'un siècle pour modifier l'état d'esprit d'une collectivité humaine, quelques années suffisent à présent...

Quelqu'un. — Il est vrai.

— îG —

N'Importe-Qui. — Donc, dans cent ans, moins encore peut-être, il faut le souhaiter, l'on ne lira plus. Eh ! qu'a-t-on déjà besoin de lire ! Ne croyez- vous pas que j'en sais assez d'une actualité quelconque après un regard un peu attentif aux images qui s'y réfèrent? Me prend-on pour un goitreux? En fait de théâtre, par exemple, il me suffit amplement de considérer les portraits à la ville et à la scène des principaux interprètes, les gravures représentant les scènes principales de la pièce que l'on vient de jouer, l'effigie de l'auteur, du directeur en vedette, une vue de la maison de campagne où l'un ou l'autre passe l'été... Celui-ci aime-t-il la pêche à la ligne, celui-là la chasse ou le canotage: une image me l'apprendra. -Une catastrophe se produit-elle : quatre instantanés font bien mieux mon affaire que quatre colonnes du plus génial reportage ! Pour ce qui est de la critique d'art, pourquoi voudriez-vous que je prenne la peine de lire les « tartinages » ordinairement si mal écrits d'un monsieur qui n'y connaît

pas plus que moi. J'ai des yeux, que diable ! tout comme lui, je saurai bien me rendre compte, d'après une image, de la valeur des œuvres d'art dont il parle. Qu'en ditesvous ?

Quelqu'un. — Que vous avez raison et que vous parlez d'or. Mais... la littérature, qu'en faites-vous?

N'Importe-Qui. — Il faudrait d'abord savoir ce que vous entendez par « la littérature ». S'il y a au monde un mot qui ne signifie rien, c'est bien celui-là. Autrefois peut-être, il voulait dire quelque chose, aujourd'hui il n'a plus aucun sens; dans dix ans, personne ne saura plus à quoi il a bien pu, un jour, s'appliquer. Voulez-vous que nous commencions, d'ores et déjà, à classer la littérature dans la catégorie de ces inutilités dangereuses, de ces luxes immoraux, qu'une démocratie vraiment digne de ce nom doit supprimer à tout prix, si elle veut faire le bonheur du peuple. Le peuple, d'ailleurs, montre le cas qu'il en fait, de la littérature. Il ne la peut plus tolérerqu'illustrée. Cette pilule de la litté-

TÉS DU TEMPS PRES EST

rature, il est nécessaire, pour qu'il l'avale, de la lui dorer avec des images. Et plus il y a d'images, plus il est content; c'est autant de moins à lire. Oh ! ce n'est pas qu'il s'occupe de la qualité artistique — encore un mot qui ne signifie rien ! — de ces images ; au contraire, plus une chose est laide, vulgaire, antiartiste, plus elle a de chances de succès, non pas seulement auprès de ce que l'on appelle les basses classes, mais auprès des hautes. D'ailleurs, il ne faut pas croire que ce ne soient que des membres des basses classes, ou des classes moyennes, qui achètent les livres illustrés à bon marché; moins cher coûte un livre, plus de faveur il trouve auprès des gens cossus. Eux aussi aiment les images et n'aiment que cela !

Quelqu'un. — Et le théâtre?

N'Importe-Qui. — Il aura le mente sort que la littérature. Que dis-je, il l'a déjà. Il agonise, blessé à mort par l'image, c'està-dire par le cinématographe dont il est obligé de se rapprocher de plus en plus, pour satisfaire une clientèle qui est de

plus en plus fermement décidée à ne venir au théâtre qu'à condition de ne pas avoir à y faire l'effort, à s'y imposer la fatigue de penser. De là encore les images ont chassé les idées.

Quelqu'un. — Est-ce tout?

N'Importe-Qui. — Ah î que non, par bonheur! Il y a les conférences!!! Les conférences à projections, les conférences à auditions, n'est ce pas encore le triomphe des images ? Voulez-vous savoir combien de conférences auront été données cette saison, à Paris, de décembre dernier à mai prochain : trois mille trois cent cinquante ! N'est-ce pas une preuve de plus du dégoût qu'inspire à nos contemporains la lecture, de la peur que leur font les idées toutes nues?

Quelqu'un. — Et aussi de la haine .qu'ils* nourrissent contre la solitude et contre le silence! Il leur faut autour d'eux du mouvement, du bruit, des couleurs qui chatoient, des formes qui remuent; ils ne veulent apprendre, quand encore ils le veulent, qu'en s'amusant. Ils res-

semblent de plus en plus aux primitifs, aux enfants, aux sauvages que l'on conquiert en leur montrant des images, et qui sont incapables de se hausser à la compréhension des idées.

N'Importe-Qui. — Possible, possible.

Mais vous aurez beau vous lamenter, vous ne changerez rien à ce qui est, à ce qui doit être. L'humanité est sursaturée de mots et d'idées, depuis des milliers de siècles qu'elle pense. Le règne de l'Image est arrivé.

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