PROPOS SUR LES BE\U
du poète et du prosateur; chacun, autrefois, mettait à l'accomplissement de sa tâche, si humble fût-elle, toute sa science et toute sa conscience... Hélas ! il suffit aujourd'hui qu'on les tourne, ces difficultés, pour avoir droit aux suffrages d'une critique chaque jour plus indulgente et moins pénétrée de l'importance de sa mission. Chacun, en efTet, ne poursuit qu'un but : suivre la Mode et, s'il le peut, la devancer ; or, la Mode est l'ennemie déclarée du Style. Le propre de la Mode 884 d être éphémère ; le propre du Style, de viser l'éternité. Atteindre au Style devrait être l'idéal de tout ouvrier d'art. Mais le Style, que Gavarni définit avec tant de bonheur « la tension de L'entendement vers L'idéalité », le Style exige un esprit de sacrifice, une acceptation des disciplines traditionnelles, un goût de l'effort méthodique et délibéré, un recueillement, qui s'accommodent mal de la lia te avec laquelle on produit maintenant; et l'on préfère courir au plus facile, et suivre la Mode. Allez aux Indépendants, lisez certains
livres qu'une réclame savamment organisée essaie de nous imposer comme des chefs-d'œuvre ; rappelez-vous ce que l'on exigeait, il n'y a pas encore si longtemps, d'un ouvrage de peinture, de sculpture, de littérature, avant de lui appliquer les épithètes dont on décore à présent les productions les plus insignifiantes et les plus médiocres, et vous mesurerez le chemin parcouru sur la pente qui mène à l'anarchie et à la barbarie, et vous ne pourrez dompter la tristesse de voir tant de prétention unie" à tant d'ignorance, tant de désordre, un tel débordement d'incohérence, de vanité, de folie. La Mode le veut ainsi; il n'y a qu'à s'incliner.
La Mode ordonne ; n'essayez pas de lui résister; on vous traitera de trouble-fête et de vielle barbe, on vous accusera de vouloir enrayer la marche du Progrès sacro-saint, de chercher à entraver le libre développement de la liberté humaine...
Que sais-je encore ? On vous collera au dos l'étiquette de réacteur! Ne vous avisez surtout pas, écœuré par les excès d'en-
thousiasme où se portent, pour écouler leur marchandise, les « modistes n d'aiir jourd'hui, ne vous avisez surtout pas de faire appel aux chefs-d'œuvre et aux maîtres dupasse... on aura vite fait de vous fermer... la bouche en nommant n'importe quel barbouilleur de toile, n'importe quel tripoteur de plastiline, n'importe quel manœuvre de lettres qui ne sait ni l'orthographe, ni la syntaxe de notre langue. Saboter, à l'heure actuelle, c'est un brevet de génie. Vive la Mode ! A bas le Style.
Les femmes, jusqu'à ces derniers temps, semblaient avoir conservé, jusqu'à un certain point, à travers toutes les excentricités et toutes les extravagances de la Mode, le sens du Style, et l'histoire de la Mode française restait étroitement liée à l'histoire du goût français. Même quand elles empruntaient à l'étranger, elles savaient donner d'instinct à leurs emprunts un caractère propre, une élégance, un charme personnels.
Dans la décoration de nos intérieurs, la Mode aussi fait ses ravages. Une pply-
chromie violente tend à remplacer les tonalités amorties, les harmonies rompues qui s'accordaient si bien aux raffinements discrets, à l'élégance en demi-teinte, à la réserve, à la tenue de notre vie sociale. Il se peut que cela constitue de piquants et curieux décors de fête, que cela prête à d'amusants, effets... mais je me refuse à croire que jamais cela puisse convenir pour créer l'atmosphère d'intimité vraie, de recueillement, de silence où des êtres normaux aiment à vivre, où des êtres normaux pourront avoir à souffrir et à pleurer. Parmi ces cacophonies de tonalités outrancières,il faut 'hausser la voix pour se faire entendre... Avez-vous remarqué comme partout, d'ailleurs, l'on parle fort aujourd'hui, comme à propos de tout l'on se plaît aujourd'hui à ne dire que des paroles excessives. Là, encore, la notion de la nuance s'est perdue. La Mode ordonne : il faut lui obéir.
Pendant ce temps, je le répète, le goût, le sens, la compréhension du Style s'atrophient. Nul artiste, bientôt, nul écrivain n'y
BEAUTES DU TEMPS PRESEXl
visera plus, puisqu'il n'existera plus de public pour y être sensible. Et de même (jue, par suite de l'affaiblissement des études classiques, par suite, aussi, de la disparition de l'esprit religieux, la plupart des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture qui peuplent les musées et les églises ne pourront plus être compris que par une élite de plus en plus restreinte, de -même le nombre d'esprits capables d'apprécier les réelles beautés de forme d'un ouvrage d'art ne cessera de diminuer. Sepait-ee un si grand mal ? On en vient, en présence des enthousiasmes désordonnés, des admirationsinconscientes queprovoquent certaines productions contemporaines, on en vient, non sans mélancolie, à se le demander...