UN PETIT PRODIGE
L'on m'a fait, hier, l'honneur de me présenter à notre tout dernier petit prodige.
Rassurez-vous : ce n'est ni de M. Maurice Rostand, ni de M. Jean Cocteau qu'il s'agit; voici longtemps déjà qu'ils ont cessé d'être prodigieux.
Mon petit prodige, à moi, n'a pas encore atteint à la grande notoriété. Un peu de patience : il la connaîtra bientôt. Il s'y prépare... et on l'y prépare. Dans les milieux spéciaux où se fabrique cette espèce d'articles de Paris, on commence à parler de lui, de sa personne, de la façon dont il s'habille et de celle dont il se meuble, de ses œuvres, surtout de ses œuvres fu-
tures, de tout son génie enfin, sur le mode le plus mineur. Il .faut voir, sitôt qu'on prononce devant elles son nom, se trémousser et se pâmer les dames vêtues à la persane qui sont en train de le couver! Les aigrettes, les piquets de plumes des turbans s'agitent, les gorges émues se soulèvent haletantes sous les voiles de gaze d'or, les jolis pieds se cambrent amoureusement au bord des robes étroites. Qui oserait émettre un doute, en voyant cela, sur l'avenir de leur protégé?
Quant à lui, il a cet air à la fois naïf et impertinent, satisfait et déçu, agressif et flatteur, qui, psychologiquement, me parait assez bien équivaloir aux tonalités acides des toilettes qu'elles portent et des intérieurs qu'elles habitent. Et il est poète, musicien, peintre, sculpteur... et homme du monde, jusqu'au bout de ses ongles qu'il entretient légèrement teintés de rose, oh! de quel rose ineffable !
Les formalités de ma présentation achevées, le petit prodige m'entraîna dans un coin du vaste hall où elle venait d'avoir
lieu et m'ouvrit tout son grand cœur.
— J'aurais pu, me dit-ii, faire une fortune dans l'industrie où se sont illustrés mon père et mon grand-père... je n'avais qu'à vouloir... je n'ai pas voulu; j'ai préféré tout sacrifier à l'Art, à Y Art... oui, à I'Art. J'aime mieux une vie misérable, une vie de lutte, de déboires, de tourments...
(d'ailleurs, soit dit en passant, je suis riche, ce qui m'évitera d'attendre trop longtemps la consécration du succès et, par suite, les mille vilenies de tout ordre où je vois tant de nos confrères s'abaisser pour la conquérir). Ainsi, n'allez pas me croire disposé à suivre l'exemple que me donnent chaque jour des gens de ma condition et de mes goûts : entretenir des revues de jeunes pour qu'on y chante mes louanges, payer des échos dans les journaux mondains, faire publier mon portrait contre espèces sonnantes dans les illustrés à la mode. Ces moyens de parvenir me donnent la nausée. Mieux vaut avoir des disciples î Que dites-yous ?
— Je ne dis rien.