‹ Propos sur les beautés du temps présentChapitre 30 sur 48 · PROPOS SUR LES BEM · texte numérisé non relu

PROPOS SUR LES BEM

décorateurs, d'ornemanistes qui les suit, s'il ne les précède.

Et d'abord, que ne s'occupe-t-on, avant de songer à embellir Paris, de le désenlaidir ou d'empêcher, en tout cas, qu'on l'enlaidisse davantage : cela comporte, au point de vue esthétique, moins de risques et offre l'avantage de ne pas grever aussi généreusement que l'on y est déterminé les finances municipales. Sans compter que l'opération, conduite avec sagesse, pourrait devenir même une source de profits.

Il existe à Paris — nul n'en ignore, hélas! — un certain nombre de statues et de monuments commémoratifs dont il est de première importance de débarrasser nos places publiques, nos squares et nos parcs et pour lesquels il ne parait pas impossible, si l'on sait s'}' prendre, de trouver acquéreur, et à un taux honorable, pour l'exportation. On m'opposera le caractère particulier des sujets que représentent ces statues et ces monuments : l'objection netientpasdebout. Un Victor Hugo

comme celui de la place du même nom, un Auguste Comte comme celui de la place de la Sor bonne, un Alexandre Dumas fils comme celui de la place Malesherbes, un Gounod comme ceiui du parc Monceau, un Pasteur comme celui de l'avenue de Breteuil, trois Musset comme celui du Théâtre- Français, celui de l'avenue d'Antin, celui de la porte Maillot... jen passe et des meilleurs, sont parfaitement susceptibles — vu la renommée universelle des personnalités que glorifient leurs masses de bronze et de marbre — de plaire à toutes les clientèles ; ils conviennent à toutes les latitudes et partout, n'en doutez pas, ils feront bonne figure et serviront utilement la noble cause de l'expansion française.

Pour ce qui est des statues et des monuments érigés à des savants, à des écrivains, à des artistes de moindre envergure ou à des hommes politiques — ils sont légion! — le placement m'en semble plus facile encore. Quoi de plus simple, en effet pour le Mécène avisé, le président de République, le souverain ami des arts qui,

voulant doter son pays tT un chef-d'œuvre, aura eu l'idée géniale de nous acheter le Francis Garnier du boulevard de l'Observatoire, le Scheurer-Keslner du jardin du Luxembourg, le Waldeck- Rousseau ou le Jules Ferry du jardin des Tuileries, quoi de plus simple que de substituera la tête du personnage représenté celle du compatriote illustre dont il veut éterniser la mémoire. Le propre des figures allégoriques que les spécialistes du genre font d'ordinaire voleter ou danser, ou prendre des poses plastiques autour des grands hommes, est justement de pouvoir se prêter à toutes les interprétations, pour ne pas dire, comme on aurait le droit de le faire à propos du Francis Garnier, à toutes les suppositions. Et ce n'est point, dans bien des cas, heureusement, la question du costume qui risque non plus d'empêcher la solution que je propose : les pharmaciens du boulevard Saint-Michel pourraient fort bien devenir des juges, tout comme le Meissonnier du jardin de l'Infante, si on lui enlevait sa palette: quant aux hcfmmes

politiques, ils portent généralement la redingote (voyez le Jules Simon delà place de la Madeleine) et qui oserait nier que la redingote ne reste toujours et partout correcte, qu'une statue en redingote ne soit partout et toujours, à tout moment de l'immortalité, ce que l'on appelle présentable!...

Imaginons donc Paris désencombré et désenlaidi de toutes ces vaines et volumineuses images; ne serait-ce pas déjà quelque chose ? Surtout si, en même temps que serait effectuée cette opération, Ton avait procédé d'office à la suppression*de toutes les ornementations inutiles dont les architectes ont pris la déplorable habitude de surcharger leurs bâtisses, tant pour flatter leur clientèle que pour se faire remarquer, et si, d'autre part, afin de sauvegarder l'avenir, une loi de finances avait été votée frappant d'une taxe ruineuse la construction des dômes, coupoles, lanternes, pinacles et autres motifs architecturaux uniquement destinés à enlaidir la voie publique.

Car, il n'y a pas à se le dissimuler, l'enlaidissement de Paris provient, en grande partie, de l'excès d'ornementation qui se manifeste dans tous les édifices publics ou privés bâtis au cours des quinze ou vingt dernières années, surtout depuis l'Exposition de 1900. L'on ne pourrait dire que c'est l'absence du sens des proportions qui caractérise les bâtisseurs français d'aujourd'hui, mais bien plutôt l'absence du sens de la mesure dans l'ornementation.

C'est pourquoi le public ne saurait attacher trop d'importance à l'étude desprojets d'embellissement de Paris dont il est question, ni suivre de trop près et trop attentivement, sitôt qu'elle commencera, leur exécution. Que l'on perce ou que l'on élargisse des rues et des boulevards, que l'on en prolonge d'autres, rien de mieux. On ne peut espérer que l'aspect d'une capitale comme Paris demeure toujours le même; devrait-on même le souhaiter ? Non, certes, et nous ne sommes en droit d'exiger des pouvoirs publics qu'une chose, c'est que ces transformations, ces améliorations

s'effectuent sans porter atteinte aux restes du passé qui valent vraiment d'être respectés et conservés non seulement parce qu'ils présentent un intérêt artistique, mais parce qu'un peu de l'âme de la Ville y habite, c'est que cette création de nouveaux aspects ait lieu de façon à ce qu'ils s'harmonisent le mieux possible et le plus tôt possible avec les aspects existants.

Que l'on se garde surtout de céder à l'entraînement auquel cèdent trop volontiers aujourd'hui, dans tous* les pays, les pouvoirs publics, que l'on sache résister à la tentation de faire grand. C'est là la faiblesse de notre époque. La manie du monumental est la plus néfaste et elle exerce partout les mêmes ravages. Londres, Amsterdam, Bruxelles, Rome, voient les traits dominants de leur beauté, tout ce qui constitue leur charme personnel, altérés chaque jour par cette passion du grandiose qui aboutit si rarement à la véritable grandeur. Méfions-nous que les nouveaux embellisseurs de Paris n'en soient, comme les autres, possédés et qu'ils n'aillent

achever l'œuvre d'enlaidissement entreprise et continuée, sous le couvert du même drapeau, par leurs prédécesseurs.

L'achèvement du boulevard Haussmann et la création, à la jonction des rues Drouot et Richelieu, du boulevard Montmartre et des Italiens, d'une place, sont choses décidées; de même, le prolongement jusqu'à la Seine de la rue de Rennes et la création d'un pont entre celui des A ris et le Pont- Neuf. Le danger est moins menaçant en ce qui concerne la première de ces opérations, mais pour ce qui est de la seconde, tout me parait à redouter. Le décor si harmonieux naguère des rives de la Seine a été assez enlaidi par la construction de la gare d'Orléans et des maisons de rapport du quai d'Orsay, près du pont de la Concorde, et par la construction du Grand Palais et du Petit Palais, pour que l'on s'inquiète d'y voir encore, toucher. De plus, il s'agit de jeter sur le fleuve un nouveau pont. Vu de la passerelle des Arts, rien ne gale encore trop l'admirable et émouvant paysage auquel le Pont-Neuf sert de base et

TES DU TEMPS PRESEXT

dont la beauté est surtout faite d'intimité et de mesure. Il faut si peu de chose pour détruire l'échelle d'un décor architectural ! Tenons-nous donc sur nos gardes; sans soupçonner aucunement les bonnes intentions des embellisseurs de demain, ne négligeons pas de contrôler leurs projets et d'en surveiller la réalisation; ils nous doivent des lumières, une exposition publique de plans, de maquettes, afin que nous sachions exactement ce qu'ils veulent faire. « Accroître le patrimoine d'art et de beauté de la Ville-Lumière, voilà notre but! » disent-ils. Encore une fois, méfions-nous et que la leçon d'un passé récent ne soit point perdue.

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