POUR QUE PARIS SOIT BEAU
C'est devenu depuis quelques années un sujet presque trop facile de récriminations et de lamentations que l'Enlaidissement de Paris. Rubrique qui ne chôme guère et qui intéresse tout le monde, les Parisiens et les provinciaux, les provinciaux et les étrangers, tous ceux qui aiment Paris sans même le connaître et tous ceux qui n'ont pu le connaître sans l'aimer, et ceux qui rêvent d'y vivre et ceux qui souffrent d'y vivre, et ceux que Paris favorise et ceux que Paris torture, tous ceux enfin que passionne tout ce qui touche à Paris, aux aspects,à l'histoire, à la grandeur, à l'avenir, à la gloire, à la vie, à l'intimité de Paris. C'est que l'univers civilisé considère Pa-
PROPOS SUPx LES BEAU-
ris comme la capitale de sa seconde'patrie, une capitale privilégiée, commune à toutes les patries et sur qui toutes les patries ont, pour ainsi dire, des droits.
llien de plus flatteur pour nous, certes; mais rien, non plus, qui doive obliger les pouvoirs publics et les initiatives privées à plus de circonspection, à plus de prudence, à plus de sagesse, chaque fois qu'il s'agit d'apporter une modification, si légère soitelle, au décor de Paris, de toucher, même avec le ferme propos d'y ajouter, à la beauté de Paris.
Au lieu de cela, il semble que chacun s'acharne à la détruire, cette beauté, grande * et charmante, de Paris, que chacun se hâte d'en faire un souvenir, une de ces choses lointaines et disparues pour toujours dont les vestiges qui en subsistent augmentent et ravivent le regret.
Pour modifier l'aspect d'une ville, pour transformer son décor, il fallait autrefois des années et des années ; tout va vite aujourd'hui. En quelques mois, un quartier nouveau se bâtit; là où il n'y avait,
quelques mois avant, que des terrains vagues entourés de palissades, ou de vieux immeubles en décrépitude, s'élèvent soudain de pompeux édifices qui sont les palais de la petite et de la grande bourgeoisie contemporaine. En quelques mois, par l'édification d'une seule de ces énormes bâtisses de rapport, toujours plus hautes, toujours plus surchargées de vaines sculptures, toujours plus incohérentes de proportions, une avenue, une rue, une place perd tout son caractère, toute son harmonie. Cent exemples sont au bout de ma plume pour prouver de quelle façon Paris se transforme, Paris s'enlaidit.
Mais Paris ne fait-il, en se transformant, que s'enlaidir? Cette beauté de Paris, qui nous est si chère, est-il vrai que l'on soit en chemin de la détruire irrémédiablement, que les amants de Paris ne trouveront bientôt plus dans leur vaste, de plus en plus vaste ville, où se reposer pour rêver parmi les souvenirs des grâces, des élégances, des héroïsmes d'autrefois, qu'il y aura bientôt à Paris tant de laideurs et de dif-