‹ Propos sur les beautés du temps présentChapitre 36 sur 48 · LA RUE EN FETE · texte numérisé non relu

LA RUE EN FETE

J'ai fait un rêve... Après un long voyage dans je ne sais plus quel pays — je suis sur, cependant, que ce pays était un pays enchanté, car le cubisme y était inconnu, les directeurs de théâtre s'y montraient tous, sans exception, courtois et lettrés, et les poètes y jouissaient d'autant de faveurs et d'estime que chez nous les plus médiocres barbouilleurs de toile — après un long voyage, je rentrais à Paris par la gare d'Orsay.

C'était un dimanche de printemps. La lumière était délicieuse ; les arbres des quais offraient aux caresses de la brise fraîche leurs petites feuilles toutes neuves et la Seine glissait entre ses rives comme

PROPOS SUR LES BE Al-

un trottoir roulant recouvert d'un tapis de turquoise et d'argent.

Des fiacres automobiles stationnaient sur la chaussée ; je leur préférai une de ces voilures inélégantes et peu rapides entre les brancardsdesquelles s'agitent encore, pour les mettre en mouvement, les quatre pattes d'un cheval et dont je suis, d'ailleurs, toujours surpris que le tarif n'augmente point, ce qui montre une fois de plus que Thonime moderne a laissé tout à fait disparaître en lui, parmi tant d'autres choses qu'il ne lardera pas, j'espère, à regretter, la notion de la valeur du temps perdu... et mon équipage se mit en route.

Bien que j'habitasse, dans mon rêve, le quartier du Trocadéro et que j'en eusse dûment informé le cocher, il tourna «à droite, dans la direction de l'Institut, traversa le Pont-Royal et enfila la rue des Tuileries. Je le laissai faire et bien m'en prit, car, sitôt le Pavillon de Flore dépassé, je constatai que le monument de Waldek-Rousseau avait disparu, que le Quand Même de Merciéet diverses femmes

nues, dues au ciseau de personne n'a jamais su et ne saura jamais quels membres de l'Académie des Beaux-Arts, ne se trouvaient plus à leur place... et, un peu plus loin, que la pièce montée au sommet de laquelle s'élevait jadis Jules Ferry, faisait de môme. J'en pleurai de bonheur et inondai d'un torrent de larmes le coussin de ma voiture.

Mais une autre surprise m'attendait.

Pour juger de la joie qu'elle me causa, il me faut vous apprendre que c'est une de mes plus chères habitudes, de me promener, le dimanche, à travers les ruesdeParis, de préférence quand il pleut, car la circulation y est plus facile encore. J'éprouve alors une satisfaction sans mélange à marcher du pas qu'il me plaît sur les trottoirs déserts et n'étant plus exposé à entendre vibrer à mes oreilles, comme les autres jours, le son de toutes les langues de la terre à l'exception du fiançais. Et puis enfin il y a dans Paris, les dimanches de pluie, du silence. — Un peu de silence, cela fait tant de bien à l'esprit !

Une seule chose , au cours de mes longues promenades dominicales, m'a toujours gâté mon plaisir, c'est que les boutiques soient closes et si tristement, si sinistrement closes ! Elles ont un air funèbre, avec leurs volets ou leurs rideaux de fer uniformément peints de couleurs neutres.

Et voici que, dans mon rêve, au lieu de longer les rues d'une ville en deuil, j'allais à travers les rues d'une ville en fête. Au lieu des teintes grises pisseuses, sans parler d'une autre tonalité innommable, dont, de mon temps, les clôtures des boutiques étaient badigeonnées, voici que, des deux côtés de mon chemin, s'étalaient des tapisseries aux colorations brillantes, des panneaux décoratifs aux sujets ingénieux et plaisants, des compositions harmonieuses d'une fantaisie exquise, d'une diversité infinie. L'on se serait cru dans une ville de la Renaissance, le jour de la visite d'un souverain.

Ici, une marchande de parapluies et de cannes avait eu l'idée de faire peindre par Willette une de ces allégories retroussées

où il excelle : un fourreur s'était adressé, pour orner sa devanture, à Abel Faivre ; Chéret avait été chargé par une corsetière de célébrer les fastes du soutien-gorge ; un marchand d'objets de piété avait eu recours à Maurice Denis ; un fabricant d'articles pour le sport et lâchasse, à Bernard Boutet de Monvel et à Maurice Taquoy. Là, pour un bijoutier, Georges Desvallières avait peint une danseuse toute couverte de pierreries ; pour une manucure, Garo-Delvaille avait exécuté une réplique modernisée du tableau auquel il dut son premier succès. A Boldini était échue la tâche de décorer les volets d'un tea-voom, à Se m le soin d'attirer les regards sur ceux d'un tailleur pour hommes, à Henri Rivière la mission d'agrémenter les rideaux de tôle d'une agence de voyages. Que suis-je encore? Auburtin et Drésa, René Piot et Maxime Dethomas. Forain et André Hellé, Steinlen et Louis Legrand, Lepère et Raffaëlli, et Aman-Jean, et La Gandara, et Sert, et George Auriol, et bien d'autres, et bien d'autres, étaient présents...

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Durant le trajet que je fis à travers les rues et les avenues, les boulevards et les places, j'admirais ainsi, émerveillé, mille inventions du goût le plus raffiné, le plus spirituel, quelquefois le plus drolatique et qui transformaient Paris en un musée vivant, chatoyant, d'un modernisme étrangement aigu. Et toutes ces couleurs, toutes ces formes chantaient, vibraient dans la lumière, pour la joie de mes yeux!

Parfois, hélas! une note discordante, un accent vulgaire : deux pieds géants, chaussés d'escarpins vernis, barraient les volets d'une cordonnerie; des rangées de bouteilles signalaient la boutique de quelque agence vinicole; la tête monumentale d'un impeccable gentleman à la bouche armée d'une monstrueuse pipe, celle d'un marchand d'articles pour fumeurs... mais c'était l'exception, et je m'enthousiasmais du tact, de l'ingéniosité dont avaient fait preuve les commerçants parisiens en ordonnant ce spectacle; de l'intelligence qu'ils avaient mise à choisir les artistes de qui j'admirais les oeuvres, et que l'ému-

TES DU TEMPS PRESEXT

lation autant que le sens de l'importance que devait avoir, pour eux, cette exposition permanente aux regards de la foule, avait poussés à faire de leur mieux; de l'heureuse façon qu'ils avaient su combiner entre voisins la décoration extérieure de leurs magasins, l'art enfin et les exigences de la publicité.

« Voilà, me disais-je, la bonne manière, — puisqu'il n'y a plus de temple à décorer, puisque les grandes bâtisses que l'on édifie ne comportent plus l'intervention du décorateur, étant construites de pylônes de fer ou de béton armé et de murailles de verre, puisque les maisons modernes se prêtent de moins en moins à la décoration murale — voilà la bonne et la seule manière d'encourager la peinture décorative qui n'a chez nous jamais manqué de bras, mais d'occasions de s'exercer et de surfaces où faire ses preuves... Et que tout cela, aussi, doit être plaisant, la nuit, éclairé par la lumière des lampes à arc ou des rampes que j'aperçois se dissimuler là-haut, sous les frises de marbre ou de

bois verni de certaines enseignes. Pourvu, mon Dieu ! que je puisse, une fois réveillé (car je n'ignorais point que je rêvais"! me souvenir de ce que je vois! »

Et l'angoisse de l'oublier me réveilla.

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