LES REQUINS
Les auteurs dramatiques français n'ont qu'à se bien tenir : leur confrère d'outre- Manche, M. Bernard Shaw, se prépare à les manger tout crus comme menu fretin.
« Je ne suis pas un pauvre et obscur homme de génie — vient-il d'écrire à M Lugné-Poe, dans une lettre pleine d'insolence et de cynisme que le directeur de l1 Œuvre a eu l'esprit de rendre lui-même publique. Je suis an requin, prêt à dévorer les artistes français et les théâtres français, comme j'ai dévoré déjà — M. Bernard Shaw doit avoir des ancêtres gascons !
— les artistes anglais, américains, alle-
mands, autrichiens et Scandinaves. J'ai beaucoup d'argent et f en veux davantage. J'ai grande réputation et j'en veux davantage. » Et plus loin : « J'ai la constance d'un requin, aussi bien que sa voracité... J'ai conquis Londres, Berlin, Vienne, New- York et Stockholm, et je conquerrai Paris en son temps. Gela ne vous amuserait-il pas de prendre part à la campagne ? » Enfin, pour conclure : « Vous voyez, je n'ai pas de délicatesse; mais vous, vous en avez beaucoup trop. Ainsi, la balance est à peu près égale. »
Quelque choquant qu'il soit, le langage de M. Shaw a un son de franchise qui me ravit. Voilà ce qui s'appelle parler pour dire quelque chose, et parler net! Oui, j'aime cela, non pointtantpourles lumières qu'il m'apporte sur le caractère de M. Shaw, mais à couse qu'en s'exprimant ainsi, l'auteur de Candida ne fait qu'exprimer ce* que pensent les dramaturges anglais, américains, allemands, autrichiens et Scandinaves, qu'il a déjà dévorés, et les dramaturges français, à qui il se déclare dis-
posé à réserver le même honneur. Inutile de nommer personne ; vous avez au bout de la langue, comme j'ai au bout de la plume, les noms de ceux de nos auteurs dramatiques qui, dans les démêlés que nous les avons vu avoir avec certains de leurs « confrères », avec certains directeurs de théâtre, avec certains de leurs interprètes, avec certains critiques, ont fait montre d'autant de vanité professionnelle, d'autant d'àpreté au gain, d'autant de « requinisme » que M. Bernard Shaw. Ils y mettaient, direz-vous, plus de forme; ils n'avaient point la brutalité de l'auteur anglais. Simple question de race; on se bat chez nous à l'épée; en Angleterre, à coups de poings. Puis, nous possédons mieux l'art des nuances, et le bourgeois français ne se laisse plus épater... mais tout cela, au fond, revient au même.
Le théâtre étant devenu « des affaires » et uniquement « des affaires », il ne faut ni s'étonner ni s'indigner qu'il en soit ainsi . Et qui donc oserait prétendre que dans
PROPOS SUR LES BB \t -
les autres sphères de la production intellectuelle ou artistique il en est autrement ? Notre époque est une époque de commercialisnie et d'industrialisme à outrance, et l'on ne voit point pourquoi la littérature et l'art échapperaient à la loi commune. Réussir, aujourd'hui, cela veut dire gagner de l'argent; le talent d'un écrivain ou d'un artiste s'évalue selon le rapport commercial de son œuvre. Une pièce de théâtre qui ne fait pas recette n'existe pas : la Course du Flambeau . de Paul llervieu, se classe hien au-dessous des Marionnettes de M. Wolff, A m si vont les choses, et il bb! tout naturel qu'elles n'aillent pas autrement.
Les requins sont là, d'ailleurs, pour l'empêcher. Si requin soit-il, M. Bernard Shaw s'illusionne étrangement, quand il s'imagine qu'il conquerra Paris le jour qu'il lui plaira, « en son temps ». Si Racine écrivait aujourd'hui Bérénice et Phèdre, il ne se trouverait pas un directeur de théâtre assez cultivé pour comprendre ces chef-d'œuvre, assez audacieux pour les repré-
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senter. Et puis, les requins veillent, les fournisseurs de pièces au goût du jour montent la garde autour des directeurs.
Si l'un d'eux, songez donc ! se trouvait tout à coup pris de remords ou tout à coup illuminé, et se laissait aller à jouer autre chose que la chose qu'ils jouent depuis dix ans, et toujours la même, et si cette chose, par un concours de circonstances extraordinaire, miraculeux, ou simplement à cause que le public commencée en avoir, comme on dit. plein le dos, des sottises et des fadaises qu'on lui sert depuis dix ans, si cette chose « avait » du succès, un vrai, un grand succès... que deviendrait leur commerce de requins ? Dame, il y aurait peut-être des faillites sur la place... et beaucoup de grincements de dents de requins: ils les ont longues !
Rassurez-vous: cela n'arrivera pas, cela ne peut pas arriver. Cela ne pourrait arriver que si le directeur de théâtre cessait de se recruter parmi les comédiens; or, les bailleurs de fonds n'ont jamais eu et n'auront jamais confiance qu'aux comé-